Je parlerai ici de la séance d’analyse par téléphone d’un point de vue purement pratique. Sans entrer, donc, dans des considérations qui relèveraient de la théorie psychanalytique proprement dite (on trouvera ici et là des théorisations infiniment plus sophistiquées, et, disons-le, plus ou moins convaincantes, à ce sujet).
Depuis le Covid-19, et notamment durant la période de confinement, à l’instar de beaucoup d’autres collègues, j’ai mis en place des séances à distance, par téléphone.
Je dis bien « par téléphone », en pensant à cette époque pas si lointaine où la seule manière de communiquer « à distance », passait par la voix, et non pas les images. Je n’aime pas la communication par « visio », comme on dit aujourd’hui, pour plusieurs raisons.
D’abord parce que la qualité de l’image, un visage qui s’affiche sur l’écran d’un smartphone le plus souvent, est particulièrement mauvaise. On a souvent en face de soi une image pixelisé, qui n’est pas vraiment à l’avantage de la personne qui s’affiche sur l’écran.
Deuxièmement, parce que rester une heure à regarder sur un écran le visage de son analyste ou son patient, n’est vraiment pas une expérience très intéressante. Je doute qu’on puisse tirer beaucoup d’informations pertinentes de cette expérience visuelle. Quant au « corps », dont on regrette souvent l’absence dans les séances à distance, je doute que son absence soit en quelque façon compensée par ce qu’on voit sur l’écran d’un smartphone.
Troisièmement, quand on communique par le canal de la voix et donc de la parole, la seule chose (au sens matériel) qui circule, c’est le son, ou la matière sonore. D’un point de vue purement économique, la voix, pour être transportée ou diffusée, requiert beaucoup moins d’énergie que la vidéo. Dans un contexte où l’usage des data numériques explose et s’accroît de manière exponentielle, il serait raisonnable de limiter la circulation des data à des usages pertinents. Le fait qu’en quelques années, les communications par « visio », soient devenues une sorte de norme, alors qu’elles utilisent bien plus de bandes passantes que la voix, pour un gain d’informations quasiment nul, paraît absurde. Comparez par exemple le poids d’une conférence audio d’une heure sur votre ordinateur et le poids d’une vidéo de la même durée.
Quatrièmement, et c’est là un aspect beaucoup plus intéressant d’un point de vue analytique, nous vivons déjà dans un monde saturé d’images. On ne cesse de se plaindre du temps passé devant des écrans, alors même qu’on y passe (souvent par nécessité) de plus en plus de temps.
Ces fenêtres qui s’affichent sur les smartphones m’ont toujours évoqué ces images « volées » qu’on voit sur les caméras de surveillance. Il n’est pas anodin d’ailleurs que les conférences par visio se soient multipliées à l’occasion du déploiement du télétravail : il s’agit aussi de surveiller les salariés, de contrôler leur attention.
Or, dans la pratique psychanalytique, il arrive bien souvent, et à vrai dire c’est le cas durant la plus grande partie de la séance, que ni l’analyste ni le patient ne se regardent. Ils se parlent, ils s’écoutent. Il peut arriver qu’ils se tournent l’un vers l’autre, une manière de souligner ou d’accentuer ce qu’on a à dire, ou de l’adresser plus vigoureusement à la personne qui se trouve là, dans la pièce. Mais en général, même dans le cas d’une séance exclusivement en « face à face », on ne passe pas la séance à s’observer mutuellement. De manière significative, dans le dispositif « traditionnel », le patient est allongé sur le divan et l’analyste se situe un peu à l’écart, ou bien à l’arrière, ou bien sur le côté.
Non, l’analyste n’est pas en train d’épier vos faits et gestes pendant une heure (même s’il peut relever de temps en temps quelques évènements corporels ou « non-verbaux » significatifs). Et, symétriquement, à moins que vous en éprouviez vraiment la nécessité, vous n’êtes pas tenu de surveiller votre analyste pendant une heure (à l’exception de certain.es patient.es qui auraient de bonnes raisons de le faire évidemment).
Il arrive même fréquemment que l’un ou l’autre, le patient ou l’analyste, ferme les yeux, ou se contente d’un « regard vague », semblant fixer un point sur le mur, ou le détail d’un tableau, ou contemplant le paysage par la fenêtre si fenêtre et paysage il y a.
C’est ainsi que se manifeste ce que Freud appelait l’attention flottante, qui est justement une manière de se détacher du monde pour ainsi dire extérieur (aussi modeste soit son extension dans les limites d’un cabinet), et de se concentrer sur les paroles, les pensées, les images « intérieures », qui circulent entre les deux personnes réunies dans l’espace analytique. Cette attention flottante convient aussi bien d’ailleurs au patient qu’à l’analyste, et un.e patient.e engagé.e dans son analyse en apprend spontanément la pratique au bout de quelques séances. On parle aussi de « rêverie », de « rêve éveillé ».
Pour en revenir à mon histoire de séance par téléphone : j’irai jusqu’à dire que cet état d’attention flottante ou de rêverie que nous recherchons dans l’analyse, est facilité au téléphone. Je conseille toujours à mes patients et à mes patient.es, « par téléphone », qui le font d’ailleurs spontanément, sans qu’on ait besoin de le préciser, de se trouver un endroit tranquille où ils savent qu’ils ne seront pas dérangés pendant une heure.
On peut s’installer dans un fauteuil confortable au coin du feu ou dans son jardin si le temps le permet, s’allonger dans son lit, et pourquoi prendre un bain !, bref, se détendre autant que possible, et n’avoir rien d’autre à faire que de parler et d’écouter en évitant toute distraction. L’image est une distraction. Elle suscite une activité cérébrale ou psychique qui vient interférer avec la séance. Elle fatigue, sans qu’on s’en rende compte. Et surtout, elle focalise l’attention, et distrait de l’écoute (quand nous sommes « collés » au smartphone dans la rue, les transports, ou à la terrasse des cafés : dans quel monde nous trouvons-nous à ce moment-là ? Quelle attention sommes-nous capables d’accorder à ce qui se passe là, tout autour de nous ?).
L’analyste fait de même de son côté. Il m’arrive très souvent de mener des séances en demeurant confortablement assis dans un fauteuil ou allongé sur mon lit.
La voix, le timbre de la voix, toutes ces variations dans la parole, le débit des mots, l’accélération ou le ralentissement, les hauteurs et les accentuations, les mots étrangement inaudibles, les hésitations, et bien évidemment les silences (sans oublier les sanglots ou les rires) en disent déjà beaucoup : ils fournissent des informations, notamment affectives et émotionnelles, parfois plus pertinentes que le contenu de ce qu’on dit, le récit qu’on donne à l’analyste (et la réciproque est vraie, évidemment)
Toutes celles et ceux qui ont gardé l’habitude de téléphoner (vocalement) le savent bien. Pensez à l’expérience d’écouter la radio. On peut s’attacher à la voix d’un animateur ou d’une animatrice radiophonique, sans l’avoir jamais vu.e ! (ou bien détester sa voix).
L’expérience de la séance par téléphone renoue avec un monde pour ainsi dire pré-visuel, le monde de la parole qui est précisément le monde originaire de la psychanalyse.
Nous sommes saturés d’images, d’images « qui bougent », de vidéos, de films, et je crois que ça fait simplement du bien, pendant une petite heure, de s’absenter du monde des images venues de sources extérieures, afin de prêter attention aux images qui viennent « de soi », de nos souvenirs, de notre mémoire, de nos rêves et de nos fantasmes, et aux mots, aux paroles, à nos propres pensées. L’espace analytique n’est pas circonscrit aux limites purement matérielles du cabinet de l’analyste, les murs, le mobilier, les tableaux aux murs (que parfois, les patient.es, bien qu’ayant fréquenté les lieux pendant des mois ou des années, avouent n’avoir jamais remarqué !)
Les images saturent non seulement l’espace de la perception (si bien que la vue prend le pas sur tous les autres sens), mais aussi celui de la pensée. Elles ont toujours, dans leur insistance, quelque chose d’indécent, voire, exercent une forme de violence sur tous les autres sens, en imposent. Les philosophes platoniciens connaissaient déjà ce problème-là, qui se méfiaient des images, et même de l’écriture, leur préférant le dialogue et la parole vivante (et la musique, art sacré !).
Je peux donc maintenant pratiquer sans réserve la « psychanalyse par téléphone », et proposer à mes patients ce genre de travail, sans pour autant renier la psychanalyse telle que j’aime à la pratiquer depuis plus de 20 ans.
NB : j’ajouterai un argument qui n’a rien à voir avec la psychanalyse, mais qui compte énormément à l’époque où la précarité devient la norme, et où le changement climatique, les émissions carbones et le prix des carburants obligent à adopter de nouvelles pratiques : se déplacer une ou plusieurs fois par semaine au cabinet de son analyste, souvent en automobile quand on vit à la campagne, ce n’est pas anodin. Les coûts du transport s’ajoutent au coût de la séance, et ce n’est pas bon pour le climat, cela va de soi. Le téléphone, de ce point de vue, est infiniment moins coûteux sans compter qu’on peut aussi organiser plus aisément sa journée, en s’épargnant des temps de trajet aller et retour !