Le monde change à une vitesse considérable, dit-on. La vie quotidienne, en quelques décennies, a subi des transformations spectaculaires dont on peine à prendre la mesure. On parle de grande accélération, on peine à entrevoir à quoi ressemblera l’existence non pas des générations futures, mais dans les quelques années qui viennent.
Quand j’ai reçu mes premiers patients, en 2005, il y a plus de 20 ans, toutes et tous avaient connu une existence sans Internet. Et rares étaient celles et ceux qui possédaient un smartphone. Quant aux réseaux sociaux, ils étaient encore à l’état expérimental, fréquentés uniquement par des gens connectés au nec-plus-ultra de la technologie.
Le changement climatique, s’il occupait déjà l’esprit de quelques personnes informées dont je faisais partie, était encore considéré par la plupart des gens et par les médias comme une abstraction dont les effets étaient censés se produire, et être ressentis, dans un futur relativement éloigné du présent – ce en quoi on avait tort.
Et les questions liées à l’identité sexuelle ne se posaient pas avec autant d’insistance qu’aujourd’hui. On évoquait à demi-mot des malaises dans l’identité, se sentir fille ou garçon ou aucun des deux, mais la parole à ce sujet demeurait marginale, alors qu’aujourd’hui, bien des adolescent‧es sont amené‧es à se poser des questions à ce sujet. Ce qui semblait aller de soi, dans la mesure où on taisait soigneusement ces discussions, ne va plus de soi, et désormais, les jeunes (et les moins jeunes) parlent beaucoup plus librement de leur identité sexuelle, et de leurs ressentis à ce sujet.
La précarité dans le travail n’était pas encore devenue la norme. Le plupart des gens pouvaient espérer faire carrière, se spécialiser dans un métier, et même si le chômage de masse n’avait rien de nouveau, un espoir demeurait de tracer son chemin dans le monde du travail afin d’en tirer un revenu suffisant pour vivre jusqu’à la retraite. Pour beaucoup de jeunes (et de moins jeunes), cet espoir a été déçu, et les générations à venir n’y croiront sans doute plus du tout.
Les inquiétudes liées à la montée du fascisme, du suprémacisme blanc, du racisme, demeuraient relativement théoriques, du moins en Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, la menace est omniprésente, partout dans le monde, mais en Europe aussi. La démocratie subit une attaque en règle, et la confiance dans les représentants politiques, déjà très entamée au début des années 2000, devient un sentiment d’une extrême rareté. De plus, la population, chez nous comme ailleurs, vieillit, et des tendances conservatrices (pour ne pas dire pire) s’expriment majoritairement dans les urnes, menaçant les solidarités sociales et familiales. Beaucoup sont déclassés, économiquement, vis-à-vis de leurs parents.
Les autorités traditionnelles ont perdu de leur superbe au fur et à mesure que les « affaires » de mœurs ou de corruption s’accumulent. Pour les jeunes, le monde des adultes n’est guère fiable. Qu’on songe aux horreurs révélées au sujet des pratiques sexuelles dans l’Église par exemple, ou aux multiples procès pour des motifs divers qui sont intentés aux stars du show-biz ou aux responsables politiques.
On devinait que l’environnement était envahi de substances toxiques, de rejets industriels ou agricoles nocifs pour la santé, et on ne savait pas jusqu’à quel point c’était vrai, au point qu’on peut parler de saturation, et jusqu’à quel point nous étions littéralement empoisonnés.
L’intelligence artificielle n’en était encore, en tout cas dans la vie quotidienne, qu’au stade du balbutiement. En un an ou deux, elle est passée du néant à un usage quasi-quotidien pour bien des gens. Comme si une nouvelle entité, ni animale, ni végétale, ni humaine, venait s’installer dans le monde. Sa croissance exponentielle rend les spéculations sur le futur parfaitement inimaginable.
Et, depuis 2005, le monde a subi plusieurs pandémies, dont celle de Covid-19, qui a constitué un véritable traumatisme pour un nombre considérable de gens.
En 20 ans, tout a changé de manière à peine croyable.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les pratiques psy aient elles aussi changé. Des méthodes thérapeutiques prétendument nouvelles ont déferlé, accompagnées de nouvelles « pathologies » qu’on suppose (sans qu’il soit possible d’apporter aucune preuve scientifique d’ailleurs) génétiques ou neurologiques. La violence des rapports sociaux, elle aussi, a continué de s’aggraver. Et il n’est pas étonnant, dans ce contexte de violence, qu’on assiste à cette épidémie de HPI, de formes diverses et variées d’autisme, de TDAH, de Stress Post-traumatiques, et j’en passe. Tout le monde n’est pas à même de tolérer la pression de la compétition généralisée, de répondre adéquatement aux injonctions de la performance, et de se plier aux règles délirantes de la réussite sociale.
Comment, dans ces conditions, s’étonner de la montée de vagues d’angoisse et de dépression, voire de paniques et d’effondrements, qui sont appelées à submerger chacun d’entre nous un jour ou l’autre. Nous vivons dans une ambiance de menace permanente. Les médias et les responsables politiques sont là pour nous le rappeler à chaque seconde, au cas où nous l’aurions oublié.
Que peut faire dans ce monde-ci la psychanalyse ?
La psychanalyse n’est pas une psychothérapie. Elle ne prétend pas guérir des maladies, mais elle accueille l’angoisse, le désarroi, la colère, ce désir souvent entravé, souvent réduit à sa plus simple expression, souvent interdit.
Parler à un analyste qui vous écoute et vous aide à donner du sens et à comprendre ce qui vous anime, ce qui vous arrive, ce qui vous hante, ce qui vous terrifie, ce qui vous angoisse. Cela n’est pas rien.
Oui, le climat change, les catastrophes s’accumulent et le futur, « tel qu’il se présente », n’incite guère à l’optimiste. Nos propres vies sont devenues extraordinairement précaires. Les analystes, pas plus que les médecins, les psychiatres, les psychotropes, les psychothérapeutes, ou les médecines naturelles, n’y changeront rien.
Mais on peut tout de même être délivré de son angoisse, au moins provisoirement, lorsqu’elle se fait trop insistante, trop obsédante. On peut prendre un médicament, mais aussi la déposer chez un analyste avec lequel on peut espérer, par la parole et la conversation, la transformer, la rendre moins intolérable (ce qui n’est pas du tout incompatible avec le fait de prendre un médicament).
C’est cela le travail de l’analyse. Et il en va ainsi depuis Freud, quand bien même le monde a changé de manière spectaculaire.
Il y avait des patients dans les cabinets d’analyse pendant la Seconde Guerre mondiale. Même dans Allemagne Nazie. Je vous invite à lire le livre de Charlotte Beradt, Rêver sous le troisième Reich (Payot). Il y en a aussi dans bien des pays du monde qui ont été en proie à des bouleversements drastiques, suscitant des flux d’angoisse massifs.
Oui, la psychanalyse, aussi bien en théorie qu’en pratique, doit s’adapter au monde qui lui revient, sans quoi elle n’est plus de ce monde.
Il est fini, pour la majorité des gens, cette époque où l’on pouvait faire trois ou quatre séances par semaine, se les payer, dans la mesure où on avait le temps pour ça.
La psychanalyse s’est ouverte à tous et à toutes, quel que soit le milieu social ou culturel dont vous venez. Elle n’est plus réservée à cette classe qui pouvait se permettre une « cure » longue et extrêmement coûteuse.
De plus en plus de gens vivent dans la précarité, dans l’incertitude. Et l’angoisse est palpable. Les questionnements sont différents. Les questionnements des patients d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que ceux des patients d’hier.
Il importe que l’analyste soit de son temps, et non pas figé dans la nostalgie d’une époque révolue, obnubilé par le fantasme d’une « pureté » psychanalytique qui n’a en réalité jamais existé : rien de tel qu’une seule méthode, une seule pratique et une seule théorie dans ce domaine, mais une longue histoire de courants divergents, de modifications pratiques, d’adaptations, d’innovations, de découvertes.
Mais sans doute quelques valeurs qui demeurent au cœur de l’accueil de la parole : l’abstention de tout jugement de la part de l’analyste, son effort pour écouter d’abord, prendre le temps qu’il faut pour comprendre, plutôt que de vouloir guérir ou soigner, sa manière de penser avec le patient, afin de faire émerger du sens et du désir, et bien entendu sa bienveillance.