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la part œdipienne

août 21, 15:04

(P)

Je me disais que peut-être l’aspect le moins spectaculaire de cette analyse, mais qui a vraiment contribué à transformer ma vie, c’est le fait d’avoir fini par admettre que j’avais des parents, ou plutôt que j’avais eu tout de même des parents, et que je les avais encore, alors qu’autrefois je me faisais une fierté de proclamer qu’ils comptaient pour presque rien, de n’avoir aucune dette à leur égard en aucune façon, et de ne manifester à leur sujet qu’indifférence, ce qui, soit dit en passant, constitue une formule paradoxale : “ manifester de l’indifférence “ – c’est quand même manifester ! Ça vous a mis la puce à l’oreille quand j’ai parlé de la sorte, après que vous m’ayez fait remarqué au bout de quelques séances, nous parlions de bouquins de science-fiction vous vous rappelez ?, que vous aviez le sentiment d’avoir affaire à un être bizarre débarqué d’une planète lointaine, surgi de nulle part, balancé comme ça dans le monde, directement, sans aucune enfance et d’ailleurs je vous disais souvent n’avoir aucun souvenir de mon enfance, je comprends mieux pourquoi je ne pouvais pas en avoir d’ailleurs, vu qu’il y en avait au moins un, un souvenir, indéracinable celui-là, pas du tout refoulé, mais qui, justement parce qu’il se contentait d‘être là, totalement saturé comme vous dîtes, comme un rocher lisse qui ne vous laisse aucune prise, rien à quoi vous agrippez pour en penser quoi que ce soit, occultait tout le reste, avait d’emblée interdit toute communication, si bien que je me pensais vraiment comme étant réellement né plus tard, vers l‘âge de douze ans peut-être, et ce qui m’a aidé au fond, c’est de prendre ce souvenir autrement que comme un trauma, d’oublier ce que c‘était censé être, un trauma, mais de faire attention à cet autre aspect, par où d’ailleurs on pouvait agripper quelque chose, une pensée là qui donnait prise, le fait de n’en avoir jamais parlé à personne, excepté vous, et surtout pas à mes parents, le fait que vous ne vous soyez pas catastrophé le moins du monde quand je vous ai raconté le truc, que vous ne m’ayez pas pris en pitié, ni chercher à soigner je ne sais quoi, c’est là que je me dis que la psychanalyse, c‘était ce qui me convenait, et de fait, si je n’en avais pas parlé, c’est que je n’avais pas appris à en parler, je ne m‘étais pas donné la possibilité de trouver mes propres mots pour en parler, la seule chose qui me venait c‘était les mots des autres, ceux qu’on lit dans les journaux, dans les études épidémiologiques, les associations de victimes et tout le bruit que ça fait, ce bruit qui m’empêchait de penser, d‘éprouver ma propre honte par exemple, et ce souci de protéger tout le monde de ce récit, et der le protéger lui aussi d’une certaine façon, bien qu’il fut mon bourreau, sans doute parce qu’il m’avait instamment fait comprendre qu’en parler c‘était le trahir, et après en avoir parlé ici, avoir appris à en parler ici, avoir trouvé mes propres mots, j’ai pu en parler ailleurs bien sûr.

Vous voyez l’œdipe, je le considérais autrefois comme le morceau de théorie le plus ridicule de l’œuvre de Freud, je ne vous l’avais pas dit à l‘époque, une sorte d’excroissance monstrueuse, apparue de manière incontrôlée dans la tête de Freud, parce qu’elle collait trop bien à ses propres symptômes, forcément ça ne pouvait pas me concerner l’œdipe, bien qu’en tant que sociologue, j’aurais du être bien placé pour être favorable à cette idée que nous ne sommes pas de purs atomes séparés, détachés du groupe ou de la société, que l’autre compte dès le début, mais en tant que militant politique, je crois bien que la société constituait le problème, parmi les groupes, la famille au premier chef, puis le système éducatif, et les institutions etc. Tout cela il fallait le subvertir, le mettre en pièces, la sociologie faisant office d’outil à cet fin, d’instrument de démythification, et d’ailleurs, c’est toujours ce que je fais, politiquement. Alors ça m’avait beaucoup étonné quand j’ai compris que vous teniez à l’œdipe, que ça paraissait chez vous un fondement inaltérable de la psychanalyse, alors que vous m’aviez laissé entendre à plusieurs reprises à quel point les sectateurs zélés de Freud ou Lacan vous accablaient, et là, j’apercevais un aspect plus conservateur chez vous. À l‘époque donc, ça ne me parlait pas du tout. Bizarrement, après tout ce travail ici, essayer de penser quelque chose en pensant à mes parents, leur redonner un peu de vie, une histoire, avec de la colère d’abord, puis de la compréhension, et ce qui est advenu, que j’ai fini par tout leur raconter, et le fait que non seulement je m’en suis trouvé soulagé, plus léger, que mes crises d’angoisses ont quasiment disparu, et que, lorsque l’occasion se présente, j’apprécie désormais véritablement leur compagnie, hé bien je n’ai pas renoncé à mes activités militantes, il n’y a pas eu cette sorte de réduction comme vous savez ce cliché qui voudrait qu’un artiste entamant une analyse perde son inspiration.

Disons que je fais un peu mieux la part des choses quand je m’engage sur le terrain des injustices, je sais pourquoi la question demeure hypersensible pour moi, mais ça ne m’empêche pas, le sachant, de considérer la lutte sociale comme nécessaire, que c’est mon job de la mener, que la sociologie de ce point de vue demeure un sport de combat. Qu’a l’arrière plan on puisse dessiner, peut-être au delà des déterminations socio-économiques, un plan de déterminations disons : œdipiennes, ça ne me paraît pas contradictoire, même si ça n‘épuise pas la compréhension que je peux avoir de mon activité politique.

(mis en ligne par vincent seguret)
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