Le patient arrive et déclare à la fin de la séance (qui se trouve être la première) qu’il espère que cela sera court, quelques séances pas plus, disons jusqu‘à la rentrée, et que pensez-vous de « mon cas », à votre avis ? J’ai lu un livre où je me suis vraiment reconnu de A à Z, un bouquin de Christophe André, vous le connaissez sûrement, hé bien voilà, je manque de confiance en moi, j’imagine que vous pourrez m’aider à ce sujet n’est-ce pas ?
L’analyste ne connaît Christophe André que vaguement (je le dis au patient, et ce que je ne dis pas, c’est que, pour le peu que j’en sais, il me semble que ses livres envahissent les rayons des librairies et, pour le peu que j’en ai lu, sa manière d’appréhender les choses et ce qu’il en fait me paraissent assez éloignés de ce que j’ai l’habitude de pratiquer, il y a notamment un je ne sais quoi d’hymne à la joie et d’esprit positif et plein d’allant et de dépassement même, qui heurte de front mon pessimisme foncier. Il faudrait tout de même que j’en lise un peu plus cela dit, vu le succès de l’auteur auprès de quelques uns de mes patients.)
La situation est assez fréquente. Je veux dire, elle est assez fréquente au moins dans mon cabinet — j’ignore tout à fait ce qui se trame dans le cabinet de mes collègues, excepté quand j’ai le privilège d’en saisir une bribe (mais là encore : une bribe, et quoi au juste ?) lors d’une séance de supervision. On peut accorder de l’importance à une telle situation, surtout si elle se répète (le patient, allongé sur le divan, ouvre un livre de Christophe André et me lit à haute voix des passages), ou bien s’en laver les mains. Il existe plusieurs méthodes pour s’en laver les mains :
La première consisterait à dire ou plutôt à décréter que de toutes façons le patient est inanalysable. C’est un thème récurrent depuis Freud, celui des patients inanalysables. Les schizophrènes ont longtemps été considérés comme inanalysables. Les enfants aussi. Lacan, au retour d’une représentation au Japon a prétendu ses hôtes inanalysables (c‘était à mon avis plus qu’une boutade, mais bien la conséquence directe de l’inconscient structuré comme un langage), mais comme il l’avait aussi dit des catholiques, on considérera que c’est une boutade quand même. Même si c’est rarement dit aussi brutalement, on croit lire parfois au détour du texte d’untel, incidemment, si l’on tire un peu les conclusions qui s’imposent, que les plus défavorisés pourraient bien l‘être aussi (il existe des cliniques pour les pauvres n’est-ce pas ?). Bon. Je plaisante, à moitié bien sûr. Quoique : certains n’hésitent pas à appeler de leurs vœux l’avènement d’une humanité analysante . Je n’ose imaginer ce qu’on entend par là – enfin si : quelque chose comme on serait mieux entre nous, dans la croyance commune à l’Inconscient, l’ « éducation freudienne du peuple français », voire mondiale, résistants à l’oppression, à ceux qui veulent la “ mort des psys “, blablabla. Bon. Je divague. Et pour en revenir à nos moutons, je répugne à parler de l’inanalysable en général, et préfère m’intéresser à l’inanalysable en particulier (habituellement d’ailleurs, je considère plutôt que l’inanalysable c’est ce que je ne suis plus en mesure de m’efforcer d’analyser). Cela dit, j’ignore tout à fait si ce patient est analysable ou non. Ou plutôt je crois que cette proposition n’a strictement aucun sens (pour moi).
Seconde méthode pour se laver les mains (Un problème ? Quel problème ?) : le patient s’est trompé de crémerie. Il croyait aller consulter Christophe André, il est entré chez moi. Il y a là un malentendu patent, sans doute dû aux trois premières lettres (P S Y) qui ornent la plaquette en bas de l’immeuble. Or, je ne vends pas ce genre de produits. Cela dit, on peut espérer que le “ charme “ de la méthode analytique, comme l’avait noté Wittgenstein (de manière assez perfide) joue. Mais il se peut très bien qu’un de ces jours, arrive un moment où le charme ne joue plus du tout, que plus personne n’en vienne à demander une psychanalyse et à être charmé par la méthode analytique. Difficile de s’en laver les mains quand on aime cette méthode.
Troisième méthode, qui ne relève pas vraiment de « s’en laver les mains » : considérer que le patient, qui vient juste d’entrer dans notre cabinet, résiste, résiste déjà, résiste à l’analyse bien sûr, c’est-à-dire aux pressions exercées par les mouvements inaperçus mais perceptibles indirectement (pour l’analyste en tous cas, qui comme chacun sait a les sens particulièrement aiguisés) de l’inconscient, c’est-à-dire qu’il résiste déjà à son insu. Or, pour résister à son insu, il faut au moins deux choses, deux prémisses initiales : la majeure étant qu’il faut bien qu’il résiste à quelque chose (qui serait donc déjà là, avant même qu’il ait ouvert la porte de notre cabinet, qui aurait toujours été là), et la mineure (à moins que ce ne soit le contraire) qu’il y en ait un (probablement l’analyste) qui le sache lui que le patient résiste (sinon il n’y aurait personne pour juger que le patient résiste à son insu).
Je sais combien je suis pénible avec mes remarques semi-pointilleuses qui se veulent amusantes (« ce ton faussement candide » m‘écrit un lecteur perspicace), et qui, en même temps, ne mènent nulle part (c’est un peu le but d’ailleurs : artifice rhétorique facile et probablement stérile : je fais le tour des réponses, en les caricaturant, pour donner au problème une chance d’apparaître comme tel, et non pas comme déjà résolu par une théorie ad hoc). Toutefois, je ne m’amuse pas tant que ça. D’abord parce que ça m’est toujours un peu pénible d‘éprouver l’inconfort du malentendu quand le patient s’attend à ce que ça aille vite, que ça donne une solution à son problème, et que ça coûte le moins possible (en termes de pénibilité s’entend), bref quand il s’attend à tout sauf à une psychanalyse. Faut être honnête, ça se présente pas très bien (et souvent ça se présente plus du tout puisqu’il ne revient pas).
Les sociologues auraient certainement des indications intéressantes à apporter afin d‘éclairer le point suivant : on pourrait en effet présenter la situation en s‘étonnant qu’il se soit tout simplement présenté à mon cabinet. Comment expliquer que le mot « psychanalyse », lu dans l’annuaire du téléphone ou sur la plaque en bas de l’immeuble, puisse donner lieu à un tel malentendu. Se peut-il que des gens soient aussi ignorants qu’ils n’aient pas entendu parler un minimum de la méthode qui nous est chère, au point qu’ils en arrivent à la confondre avec autre chose, le développement personnel par exemple ? Ce patient est-il inculte (et mérite-t-il alors autre chose que le développement personnel ?) ? Ou bien est-ce la faute des adeptes du développement personnel, qui n’hésitent pas à manger dans le râtelier du vocabulaire et des images des psychanalystes pour leur piquer des patients, créant ainsi une confusion des genres à leur profit ? Ou est-ce la faute des psychanalystes eux-mêmes qui ne savent pas parler de leur art publiquement, ou qui, particulièrement imbus d’eux mêmes, répugnent à l’idée de divulguer leur méthode au bas peuple, inclinant à croire que leur ineffable et incommunicable supériorité ne saurait être mise en péril par d’aussi futiles concurrents, et que leur place vis-à-vis du champ psy n’est pas une place dans le champ, mais au dehors, dans une extra-territorialité incorruptible et éternelle (et bientôt vous verrez émerger l’humanité analysante). ? Je laisse ces hypothèses aux bons soins des sociologues (par exemple à ceux que prodiguent Samuel Lezé ).
Ce qui me frappe, et je vais là essayer de ne pas me laver les mains et de considérer au contraire ce fait comme digne d’investigation, c’est que d’emblée, l’atmosphère de la séance, qui est en l’occurrence une première séance, sourde d’une rivalité spéciale, spéciale au sens où l’analyste la ressent comme telle, mais pas forcément le patient, qui croit lui être en de bonnes mains. Le patient ne vient pas du tout comme un être vierge de toute préconception quant au sort qui l’attend : il parle déjà dans un jeu de langage dans lequel l’expression « estime de soi » possède une signification spéciale, presque technique, il attend un certain genre de traitement, sous forme de conseils avisés (puisqu’il a déjà trouvé dans un livre un diagnostic qui lui convient, il espère maintenant qu’on lui livrera le mode d’emploi pour résoudre son problème), il se connaît déjà lui-même, il s’est même entièrement reconnu en lisant un livre, et considère le psychanalyste comme un ersatz de ce livre ou de son auteur (ce qui est bien une façon de s’articuler à un autre). On ne peut pas s’empêcher de penser que, s’il revient dans ce cabinet, il risque d‘être déçu, au moins concernant ces attentes là. Éventuellement, la situation pourrait évoluer (favorablement ?) ainsi (j’ai déjà cité ce morceau de séance dans un autre texte ) :
« Votre psychanalyse là, je n’y crois pas. C’est pas pour moi. Je commence à piger la manière dont vous pensez et ce que vous attendez de moi : mais vous n’y arriverez jamais ! Je suis un pauvre type, et contrairement à ce que vous voudriez me mettre en tête, que je suis un mec fin et intelligent etc., que je ne me suis jamais remis à cause de ce qui est arrivé à ma mère, votre truc d’œdipe là, vous n’y arriverez pas : jamais je ne pourrais reprendre des études. Moi vous savez, ma psychologue c’est Brigitte Lahaie à la radio.»
Bref : l’ambiance est inconfortable, tout du moins pour l’analyste — dans la mesure où le fait de recevoir un patient déjà converti à la méthode psychanalytique, du genre qui s’installe illico sur le divan et raconte un rêve, procure un sentiment de tranquillité (relative), de familiarité. Là, avec cet adepte du développement personnel, on se sent un peu comme la mauvaise personne au bon endroit et réciproquement (un groupe à deux fondé sur un malentendu). Dès lors, puisque la seule chose pertinente que nous ayons à faire, nous autres analystes, consiste à analyser (attention flottante etc.), nous adoptons (avec peine au début, ça va mieux ensuite) une position de neutralité quelque peu forcée (Christophe André… Brigitte Lahaie… Oui.. ça peut sans doute pas faire de mal.. mais encore ?), et cette déclinaison assez désagréable (de mon point de vue en tous cas, moi qui suis plutôt à l‘école Ferenczienne de la sincérité ou à l‘école Bionienne de l’intelligibilité) du quant à soi ou (mieux encore) du par devers soi qu’indique l’expression : « n’en penser pas moins ».
Je sais qu’il existe des psycho-quelquechose qui, peut-être pour éviter ce genre de situation désagréable, où l’on est conduit à exercer un métier sur la base d’un malentendu apparent, n’hésitent pas à « apprendre » et mettre en pratique une plusieurs méthodes. Je lis par exemple sur, le site web d’un de mes collègues (?) ci-devant psychanalyste et psychologue, la liste suivante : thérapie psychanalytique, thérapie humaniste, thérapie cognitive, thérapie intégrative, thérapie brève centrée sur la solution (sic), thérapie de groupe, thérapie d’observation intérieure (?), et j’en passe. Ce n’est pas tellement la répétition obstinée du mot « thérapie » (comme si, à force de s’en réclamer, ça allait bien finir par guérir) qui m’interpelle, mais je me demande comment fait le psychopraticien pour déterminer quelle est la méthode adaptée au patient qu’il reçoit. Peut-être après tout peut-il, dans une même séance, passer de l’une à l’autre (une interprétation oedipienne suivie d’une séance de méditation en vue de laisser émerger le moi véritable et profond, le tout ponctué de conseils pratiques, quelques exercices auxquels se plier durant la semaine, afin de regagner un peu de cette fameuse estime de soi perdue ?), comment il se décide, sur quels critères ? À moins que tout se fasse au feeling ? Ou soit adapté à.. la demande du patient ? Ou à son profil culturel, social ou psychologique ?
Nous autres, psychanalystes purs et durs, mal disposés aux contorsions de ce genre, nous ne disposons pas de ce recours — « Christophe André ? Très bien, justement, j’ai en stock là une thérapie humaniste vaguement inspirée de la psychanalyse mais avec une pointe de conseils avisés et ça devrait fort bien vous convenir, et puis ce sera bref, dix séances au plus et vous serez sorti d’affaire à la rentrée prochaine » : je plaisante (encore) bien sûr ! (enfin : j’espère…)
Tout de même, pour terminer sur une note plus engageante, et parce que c’est l‘été, que le thermomètre vient enfin d’afficher un chiffre au delà de 15 degrés Celsius (il faisait moins de 8 ce matin d’août ! C’est à vous affoler les bio-rythmes !), il est tout à fait possible de travailler, et souvent on n’a pas le choix, dans une atmosphère de rivalité, où les dès ne sont pas jetés d’avance, où la partie n’est pas gagnée d’avance, et, en persévérant gentiment mais sûrement, ne pas céder sur son désir d’analyste (comme le disait Lacan ? mais peut-être ai-je mal compris de travers ?), quand bien même et surtout quand notre position demeure précaire, assaillie de toutes parts par des motions hostiles. Avec le temps, nous serons gratifiés parfois du plaisir subtil de l’ironie partagée, le patient et l’analyste se référant à leurs maîtres respectifs, disons respectivement Brigitte Lahaie et Wilfred Rupert Bion, avec ce large sourire et ces yeux brillants de ceux qui savent très bien ce qu’en pense l’autre et l’effet que ça lui fait.
