1. un concept-limite (ou : une idée) : un concept d’usage courant, ou une expérience ordinaire, le désordre ordinaire si l’on peut dire, devient tout à fait extra-ordinaire dès lors qu’on essaie d’en pousser à bout certaines conséquences logiques, à la manière de la philosophie platonicienne notamment – parce que nous pensons quelque chose comme “le désordre” (dans telle ou telle situation), ou nous faisons une expérience du désordre (ce que nous appelons ainsi), le philosophe est amené à poser quelque chose comme le désordre-en-soi, qui en serait l’origine et l‘état “pur” (indépendamment de toutes circonstances). On passe d’une chambre en désordre, d’une émeute urbaine ou d’un diagnostic de désordre mental, à l’idée pure d’un désordre métaphysique. C’est évidemment de la métaphysique, au sens où, ici-bas, rien ne peut faire l’objet d’une expérience indépendamment de toute circonstance. Disons qu’elle se fonde sur une expérience de pensée : ce que Bion appelle dans Transformations : l’hyperbole (”C’est un lieu commun de dire que toute tentative d’investigation scientifique implqiue une certaine déformation, dans la mesure où certains éléments doivent être exagérés pour faire apparaître leur signification.“ (p. 160)) – . On postule ainsi l’idée d’un désordre absolu (“l‘état dans lequel les choses étaient en l’absence de Dieu”, ou d’ordre, en vérité, en l’absence de circonstances), que nous appelons : “chaos”. Cela ne signifie pas que :
a. quand nous parlons de désordre dans des circonstances différentes (une chambre en désordre, une émeute urbaine, un désordre mental), nous faisons un usage pour ainsi dire “incorrect” du mot “désordre”. Il y a bien dans ces trois événements quelque chose qui fait désordre.
b. il faille pour autant en déduire qu’il existe une force invisible qui se manifeste à travers ces différents événements et qu’on pourrait hypostasier comme “le désordre en soi”. “La société française sombre dans le chaos” en dit plus sur le désarroi de celui qui prédit l’apocalypse que sur “la” société (laquelle n’existe pas ailleurs que dans les discours).
2. Une hypostase chargée non seulement métaphysiquement mais moralement. Typique de “l’inversion des valeurs” (“le bien que je veux, ou : que je me souhaite, c’est le mal”). Cette charge se manifeste notamment dans la sorte d’attirance que l’idée de chaos exerce dans la culture. On joue le chaos, ou du moins une certaine image – ici-bas -du chaos (un certain désordre donc, mais un désordre voulu, intentionnel), contre l’ordre établi (pas n’importe quel ordre établi, un certain ordre, celui qui me concerne). On s’efforce de traduire en un certain type de comportement, c’est-à-dire “montrer”, l’idée métaphysique du chaos. Viennent ici les dandys de toutes sortes, les punks etc. La littérature et le cinéma post-apocalyptique. Et de nos jours, certains groupes culturels qui se revendiquent chaotiques (lesquels bien évidemment ne manquent pas de suivre des règles, car le pathétique de l’affaire reste que pour montrer qu’on tend au chaos, c’est-à-dire qu’on ne suit aucune règle, encore faut-il suivre un certain nombre de règles, on ne sort pas du cercle logique : le fou (le phantasme du fou) ou l’artiste (maudit) servent ici de modèles.
3. La question d’ailleurs se pose ici de savoir si le fou, ou certains fous, incarnent, dans leur inconscience, leur supposée capacité à être “non-influencés” par les circonstances extérieures et notamment les règles qui régissent les formes de vie, cette manière chaotique d’exister. Le croire, c’est se donner une vision bien naïve de la folie – le présenter comme parangon de la liberté, ou victime expiatoire de la domination bourgeoise et hygéniste. La folie sert d‘étendart à la quête d’une autonomie maximale, “l’homme sans influence”, et de point d’appui idéal vers l‘émancipation. Un exemple intéressant de cette instrumentalisation de la folie se trouve chez Dubuffet : dans sa fabrication du concept d’artiste brut, le créateur ignorant des mondes de l’art, et donc supposé protégé de toute influence néfaste, de toute tentation de mimétisme, grâce à cette ignorance (qu’il doit à sa position marginale, voire a-sociale, sa supposée incapacité de faire société), est en même temps présenté comme (inconsciemment) subversif, révolté, opposé. Cette construction repose sur un concept paradoxal : comment peut-on subvertir inconsciemment, sans le vouloir ? je ne dis pas que c’est une contradiction dans les termes, mais que ça pose le problème de savoir ce que nous entendons par intentionnalité.
(Cela dit, le cheminement intellectuel de Dubuffet s’avère extrêmement complexe, si on prend la peine de l‘étudier dans le détail. Et son effet majeur, rendre socialement visible des objets dans une perspective dégagée de la gangue du symptôme (l’oeuvre n‘étant que l‘élément d’un syndrome psychopathologique) ou de l’apitoiement misérabiliste ou populiste, mérite toute notre admiration – néanmoins critique).
De manière plus générale, une certaine idée de l’artiste se prête bien à cette assomption “humaine” du chaos, au sens où il est censé proposer une autre perspective, un autre rapport entre l’ordre et le désordre, mais en inventant un ordre inouï, en recomposant le réel autrement, en soulignant d’autres régularités. On voit par là comment l’attirance exercée par l’idée du chaos s’articule avec le désir de singularité (lequel ne s’entend que dans la perspective de l’influence du groupe).
