Nous sommes incités à parler d’ordre et de désordre dans la mesure où nous voulons exprimer une inédaquation entre ce que nous percevons et ce que à quoi nous aspirons. L’ordre et le désordre méritent de faire l’objet d’une réalisation (verbale) que s’ils sont rattachés à une intentionnalité humaine ou quasi-humaine.
Cela pose un problème récurrent en cosmo-théologie classique, notamment dans la perspective platonico-aristotélicienne (dans laquelle s’inscrit la théologie des pères de l‘Église, une part de la théologie médiévale chrétienne, byzantine et de la théologie islamique, et par exemple, à l‘époque moderne, dans la théodicée leibnizienne). Une tension se manifeste de manière persistante entre une conception providentialiste de la cosmogonie (et de la cosmologie), qui articule l’ordre sublunaire à une intentionnalité supra-lunaire – sans quoi tout retournerait au chaos (l‘état dans lequel les choses étaient quand Dieu était absent), et une conception, qui, pour préserver Dieu de toute influence, le dépersonnalise en quelque sorte (le premier moteur immobile d’Aristote), et du même coup détache le cosmos de la volonté divine.
Quand on étudie les commentaires platoniciens du Timée de Platon, on prend la mesure de cette tension : lisez par exemple les fragments d’Atticus (ou encore PLutarque, Alcinoos, voire Galien, les représentants médioplatoniciens d’un courant d’interprétation littérale du Timée, qui défendent la thèse de l’engendrement du monde, dans une perspective justement providentialiste contre d’autres platoniciens ou aristotéliciens “éternalistes”, comme Numénius, et la plupart des néoplatonistes après lui, et du côté des sectateurs d’Aristote, Alexandre d’Aphrodise – on retrouverait le même genre de débats du côté des premiers pères de l‘église) :
Le démiurge platonicien, prend modèle, raisonne (Platon emploie le terme logismos : il ne s’agit donc pas d’intuition (noesis), comme on pourrait s’y attendre venant d’un quasi-Dieu, mais bien d’une forme de raisonnement, qui suppose la succession temporelle des pensées, un mode de pensée typique de celui qui est pris dans le devenir, qu’on pourrait traduire par “raisonnement discursif“), calcule, décide, distribue, planifie (avant de “faire”) etc. Et mieux encore : la création n’est en rien une création ex-nihilo : elle est précisément une mise en ordre, ou plutôt, ce qui est fabriqué, à proprement parler, c’est l’ordre, à partir d’un certain matériau. Ce matériau, il ne faudrait pas l’identifier trop vite au chaos. Platon avait je crois l’idée que du chaos pur, rien ne peut être fabriqué. Pas seulement parce que le modèle de l’artisan incite logiquement à concevoir un matériau pré-formé en quelque sorte. Mais parce que sa philosophie (et pour ainsi dire : la philosophie), c’est-à-dire la forme de rationalité qu’il met en oeuvre, consiste à pousser à leur limite les concepts de la langue ordinaire, et à les hypostasier : la pensée rationnelle s‘éprouve comme effort contre le désordre – on doit donc poser en principe un ordre hypostasié et un désordre hypostasié (quelque chose comme “ce que nous visons à travers le mot chaos”).
Le démiurge du Timée n’est donc pas omnipotent : c’est la première grande conséquence théologico-cosmique qui suit l’adoption du modèle de la création artisanale (démiurgique). C’est pourquoi il n’est pas le principe ultime, le Bien (du Bien Platon dit : “Il était bon, et en ce qui est bon, nulle envie (ϕθόνος) ne naît jamais” 29e). La fabrication du kosmos est donc une mise en ordre d’un matériau qui se trouve là, antérieurement au travail démiurgique : “Tout ce qu’il y avait de visible, il l’a pris en main – cela n‘était point en repos, mais se mouvait sans concert et sans ordre – et il l’a amenée du désordre (αταξίας) à l’ordre (ταξίν), car il avait estimé que l’ordre vaut infiniment mieux que le désordre” 30a). Toute la difficulté que pose ce texte aux commentateurs tient précisément à l’interprétation de cet antériorité : est-ce une antériorité temporelle (il y aurait donc un état du monde avant l’intervention du démiurge), ou bien logique (on distingue ces deux états, un état désordonné, soumis à la nécessité, la cause errante, d’un état ordonné, régulé mathématiquement par l’action rationnelle du démiurge) ? La mise en ordre du milieu spatial, du réceptacle, ne s’accomplit que “dans la mesure du possible”. Quelque chose résiste à mise en ordre, et maintient donc une sorte de désordre, un principe aléatoire.
Je n’entre pas ici dans les détails du problème posé par la khôra, qui est à la fois le matériau et l’espace en quelque sorte, c’est-à-dire le milieu “dans lequel” et la matière “sur laquelle” intervient le démiurge. La khôra, dit Platon, est à la fois le réceptacle et la nourrice du devenir. Je cite ici le très beau passage qui décrit la khôra :
Par ailleurs, il y a une troisième espèce / la forme intelligible et la forme sensible sont les deux premières espèces / celle du genre qui est toujours, celui du “matériau” qui est éternel, qui n’admet pas la destruction, qui fournit un emplacement (parexon : un « ici ») reeeeeeee à tout ce qui naît, une réalité qu’on ne peut saisir qu’au terme d’un raisonnement bâtard (apton logismow) qui ne s’appuie pas sur la sensation; c’est à peine si on peut y croire. Dès là que vers lui nous dirigeons notre attention, nous rêvons les yeux ouverts et nous déclarons, je suppose, qu’il faut bien que tout ce qui est se trouve en un lieu (topos) et occupe une place (khora), et qu’il n’y a rien qui ne se trouve ou sur terre, ou quelque part dans le ciel. (Timée, 52b)
- cela rappelera peut-être quelque chose aux lecteurs de Bion (la place où la chose était) – l’espace, entendu comme la place, au sens topologique – occupée par une chose : en psychanalyse, nous devons faire avec la pensée de la place où la chose était, c’est-à-dire penser en l’absence de la chose – mais en présence de cette absence si je puis dire – on devine ici toute la logique de la frustration que Bion a exploré avec tant de finesse et d’audace, notamment dans ses versions psychotiques) –
La khôra ne serait toutefois pas résistante si elle n‘était animée elle-même par une espèce de mouvement, mouvement en réalité contraire à la rationnalité que tente d’imposer le démiurge : c’est là le véritable “chaos” du système platonicien. Platon nomme le principe, qui anime la matériau avant l’intervention du démiurge, anagkê, qu’on traduit habituellement par “nécessité” (traduction qui peut être source de confusion : “nécessité” met l’accent sur “ce qui ne peut être autrement que ce qu’il est”, donc affirme le caractère contraignant du devenir – ce avec quoi on doit composer, mais il serait tout à fait légitime d’entendre ici la contingence, ou encore l’infini). Il s’agit dit Platon d’une “cause errante” (planômenê aitia, on reconnait la racine πλανή, qui dit justement ce type de mouvement qu’est l’errance, l’absence de direction, mais aussi et déjà, selon Bailly, l‘égarement de l’esprit, la déviation, l’irrégularité etc. le langage courant de la « jeunesse d’aujourd’hui » pour parler comme les réactionnaires – ajouter un soupir accablé – dit cela : « je plane »). Elle règle de manière paradoxale le devenir en déterminant le mouvement des “composants” du matériau (les quatre éléments) avant l’intervention du démiurge. Le texte suivant constitue une des premières descriptions de ce que nous appelons le “chaos” :
Avant l‘établissement de cet ordre, tous ces éléments se trouvaient sans proportion (ἀλὀγως) ni mesure (ἀμἑτρως); et lorsque fut entrepris l’arrangement de l’univers, même si le feu d’abord, puis l’eau et la terre et l’air possédaient bien quelques traces de leurs propriétés, ils se trouvaient néanmoins tout à fait dans l‘état dans lequel on peut s’attendre à trouver absolument toute chose quand Dieu en est absent. Voilà quelle était leur configuration naturelle au moment où ils commencèrent de recevoir leur configuration à l’aide des formes et des nombres. (Timée, 53b-c)
