Ce qui peut être reconnu comme digne d'attention psychanalytique ?

Une certaine rusticité intellectuelle m’amène à poser des questions naïves. Non pas que je fasse semblant de ne pas savoir ou de ne pas comprendre. Mais plutôt que je ne sais plus (ou je n’ai plus envie) de faire semblant de comprendre. Le fait est que, quand je ne comprends pas un concept ou une théorie, j’ai spontanément tendance à en faire l’aveu – je demande un supplément d’explications. Quand ce supplément lui-même me paraît encore plus incompréhensible, je mets ça sur le compte de ma rusticité. La plupart de mes interlocuteurs pensent qu’il n’en est rien : ou bien je suis en réalité un sceptique, qui fait preuve de mauvaise volonté, et fait semblant de ne pas comprendre à dessein (je refuse les prémisses sans l’admission desquelles les énoncés qui en dépendent sont effectivement incompréhensibles), ou bien ils soupçonnent une résistance, forcément inconsciente, et forcément suspecte.

Bref : le texte qui suit ne me satisfait pas. Il pose probablement de mauvaises questions de manière maladroite. Toutefois, c’est le genre de question qui m’occupe présentement, en attendant qu’elle ne me préoccupe plus.

Voici donc quelques exemples de ces questions rustiques (dont j’ai pris note en me promenant l’autre après-midi avec mon chien au milieu du printemps naissant si je puis dire) :

Je me demandais : “qu’est-ce qui est véritablement psychanalytique dans la séance de psychanalyse ?” – il ne fait aucun doute que la question soit fort mal posée. Tant pis. On verra où ça mène.

Je vois deux réponses possibles : 1. Dès que la séance démarre, dès que les conditions nécessaires et suffisantes sont réunies (un psychanalyste accueille un patient dans son cabinet etc.) tout ce qui advient jusqu‘à la levée du dispositif relève de la psychanalyse. 2. Ou bien seulement certains des événements qui ont lieu durant la séance méritent le titre de “psychanalytiques” – par exemple : suscitent une attention spéciale de l’analyste ou du patient ou des deux, ou bien : sont du genre qui intéressent en général les analystes et qu’on évoque à titre de matériau ou de preuve dans les textes relatifs aux séances.

La réponse 1 demande elle-même bien des éclaircissements. Elle peut s’entendre à mon avis de deux manières :

1.1. ou bien, dans une version réaliste, on veut dire qu’une fois les conditions réunies, ce qui se passe relève en vérité de la psychanalyse (quoi qu’en pensent les protagonistes de l’affaire), qu’ils le sachent ou l’ignorent (donc même à leur insu – quoiqu’on devrait préciser, forcément plutôt à l’insu du patient). Un observateur étranger ignorant des règles de l’art, et assistant à une telle séance, pourrait bien faire une description ordinaire de ce qui se passe (une des deux personnes présentes s’allonge sur le divan, l’autre s’installe dans un fauteuil, l’une parle et l’autre se tait, et à la fin, la première remplit un chèque qu’elle donne à la seconde, etc..), sa description serait sans aucune pertinence. Il ne saurait pas ce qui se passe réellement.

Cette manière de voir les choses apparente le dispositif analytique (setting) à un rituel théurgique : il convertit faits et gestes et phénomènes dans leur ensemble à la psychanalyse. Certains diraient une chose du genre : tout dès lors bruisse de l’inconscient. Comme dans les monastères on s’efforce de convertir l’espace et les lieux pour faire advenir ici-bas le divin, le cloître devenant riche de la présence de Dieu etc (et le monastère et l’esprit de ceux qui l’occupent devenant demeure de Dieu). Bref, le dispositif analytique serait dans cette version-là un puissant outil de conversion.

Mais : imaginons un jeu doté de règles spécifiques. Le jeu se déroule convenablement dans la mesure où les joueurs montrent en jouant qu’ils acceptent les règles (ils n’ont pas besoin de s’y référer dans la mesure où ils font selon les règles, et du coup en confirment la réalité, le temps du jeu). Je me souviens d’avoir joué à un tel jeu, doté de règles extrêmement complexes, et la partie s‘était prolongé durant des heures. Vers la fin, quand il semblait évident que je jeu allait prendre telle tournure, que quelques uns allaient perdre et qu’un seul pouvait gagner, un des présumés perdants tira vers lui toute la table et balança violemment toutes les pièces du jeu (des centaines de figurines minutieusement positionnées sur le plateau de jeu) en déclarant (saturé de colère) : “Nouvelle règle, tremblement de terre, la partie est finie !”. C’est là ce qu’on appelle un geste de mauvaise humeur, et cela fait du joueur un “mauvais joueur”. Il ne veut plus jouer à ce jeu là, dans lequel il est certain de perdre, ou plutôt : il refuse de perdre à ce jeu là, ou encore refuse de se plier à ses règles implacables : il veut renverser le cours du destin). Si nous comparons (ce qui reste expérimental, mais je veux juste ici tester un modèle) la situation analytique à ce type de jeu, dans la perspective d’une conversion généralisée (à partir du moment où le jeu démarre, tous les faits et gestes “deviennent” des événements du jeu), la différence est patente : même si un des protagonistes s’oppose au jeu lui-même, son comportement demeure un effet ou, mieux, un phénomène psychanalytique. Pas moyen d’y échapper. (si le patient plante un coup de couteau dans le ventre de l’analyste, c’est un “acting in”, et pas une agression ordinaire ou extraordinaire).

Le point essentiel ici, c’est que la conversion psychanalytique s’opère en amont des faits et gestes : contrairement au dispositif théurgique, qui en général suppose des acteurs qui croient en l’efficacité des rituels, il suffit, dans la théurgie psychanalytique, qu’un des acteurs y croit – l’autre, quoiqu’il en pense, devient le patient de la psychanalyse, fut-ce à son insu. Le dispositif fonctionne ici comme une clôture dans les limites desquelles tout est transformé – et quand bien même un ethnologue serait amené à observer la scène, tant qu’il ignore la véritable essence des faits observables, sa description est condamnée à être sinon fausse et impertinente, du moins gravement insuffisante. De la même manière, que vaudrait une description du rituel de l’eucharistie produite dans l’ignorance de sa “nature” théurgique, une description non-croyante, puisque : “la liturgie entière doit être considérée comme un sacrement au sens large car la grâce divine y ruisselle de toute part“ ?

L’inconscient par ses effets y ruisselle de toutes parts (à qui sait l’entendre, ou pour qui vent bien l’entendre – aka : l’analyste). Le dispositif analytique comme “espace ecclésial” ou : mystique ?

Le problème de la psychanalyse contemporaine : de nombreux patients se trompent de porte : ils viennent sans avoir d’abord été convertis. On imagine qu’autrefois, quand la psychanalyse était très à la mode, et que la patientèle formait un ensemble relativement homogène (socialement et intellectuellement), on se trompait rarement. (Il était clair que quelques uns, les convertis d’emblée, allaient consulter un analyste en cabinet privé, les autres, les ignorants, les rustres, frappaient à d’autres portes – même si pas mal de psychanalystes exerçaient aussi en institution psychiatrique – sauf que ce n’est pas la même chose évidemment, c’est impur.)

1.2. Certes, quand les conditions initiales sont réunies, tout “devient” (entre guillemets cette fois) psychanalytique, mais non pas au sens (mystique et réaliste) d’un espace théurgique, mais au sens d’un espace herméneutique (je dis “espace” par commodité). Le setting analytique crée les conditions propres à favoriser le genre d’interprétation qu’on attend d’un psychanalyste. Quand bien même l’analyse ne dit rien – ne fait aucune interprétation. Cela va sans dire (même si le patient, de son côté, n’est pas au courant de la trame qui se joue par devers ce qu’il dit ou fait, le cours des interprétations psychanalytiques ne cesse de se déployer – le patient lui-même dit : “je sais bien ce que vous allez penser de ce que je viens de dire“). On sent bien d’ailleurs que cette caricature de l’analyste radicalement silencieux peut se déduire logiquement de cette position de soumission au processus de l’analyse : il est juste l’agent qui impulse le processus, dont les règles de fonctionnement ont été établies par ailleurs, dont la valeur dépend d’un autre, un prédécesseur, un maître, il devient en quelque sorte le fonctionnaire de l’analyse.

Là encore, l’opposition manifeste du patient (on ne s’attend pas à ce que l’analyste s’oppose à l’analyse, quoique.. les exemples ne manquent pas, qui font partie de l’imaginaire mythique de la psychanalyse, de manifestations affectives ou sexuelles, de la part de quelques analystes, manifestations que les règles proscrivent) fournit une image cruciale qui permet de mesurer l’efficacité du dispositif. S’opposer à (tel ou tel point de la méthode, ou à telle ou telle règle), c’est non seulement aussi résister, mais c’est seulement résister. Le fin mot et le dernier mot des revendication du patient, c’est qu’il résiste. Résistance non pas à l’analyse (ce qui serait alors une véritable opposition qui mettrait à l‘épreuve le dispositif) mais résistance au processus qui se joue à son insu (l’inconscient à l’œuvre tandis que le patient s’agite). “Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis” : là encore, nulle échappatoire. Bref, si le patient résiste, c’est à la vérité. L’analyste a beau se draper dans les habits de l’humilité, théoriquement justifiés : “je ne suis pas le dépositaire de cette vérité à laquelle vous résistez”. Alors qui ? N’en-est-il que le témoin désolé ? le garant (celui qui tient les rênes ? Le guide et servant du processus ?) Ou bien : est-ce l’analyse elle-même, ce dépositaire (comme alors : processus de dévoilement – ἀλήθεια ?) ? On ne saurait alors reprocher à l’analyste (en personne) son omnipotence, mais devrait-on reprocher à l’analyse d‘être une version sophistiquée d’emprise ?

Si le patient lui-même est déjà converti, suffisamment raisonnable, respectueux et “civilisé” pour internaliser le conflit (plutôt que d’en faire subir stupidement les inconvénients à l’analyste), les choses devraient se passer sans anicroche. Sinon, si le patient est trop stupide, l’analyste botte en touche, esquive. “Je ne suis pas le sujet supposé savoir”. “Oui, mais qui d’autre sinon ? Vous dites “je résiste” : mais comment le savez-vous ? Vous dites cela parce que vous l’avez lu dans un livre, parce que dans telle situation, quand le patient s’oppose, c’est ce que vous êtes censé penser et dire ? Allez vous insinuer que c’est l’analyse qui sait ? Le dispositif ? La théorie ? Freud ? Mais Freud ne m’a jamais rencontré à ce que je sache !”

Si la situation analytique suffit à justifier l’omnipotence et l’omniscience : alors ne pourrait-on pas la décrire comme une démiurgie ? une matrice démiurgique (et l’analyste au mieux chargé d’en garantir le fonctionnement correct, attendu : donc – technicien, et chargé éventuellement des enregistrements ?).

Les modèles 1.1. et 1.2. semblent destinés ou bien à révéler ou favoriser l‘émergence de la vérité, ou bien à asseoir la pertinence des interprétations et des descriptions conformes aux théories psychanalytiques. Mais – est-ce là une finalité ou une prémisse ? – ces opérations ont pour complément la neutralisation automatique de tout conflit entre l’analyste et le patient ou entre le patient et l’analyse. Si l’analyste lui-même se trouve confronté conflictuellement à l’analyse (ce qui ne manque pas de se produire, l’analyste n‘étant pas une machine), alors il devra traiter ce problème (son “contre-transfert”) sur une autre scène, dans un autre cabinet (et ainsi de suite).

De la sorte, la méthode psychanalytique et l’analyste ne sauraient être mis en position d‘échec. On aurait là une “pratique” exceptionnelle qui, bien que soumise au matériau le plus changeant, le plus imprévisible, le plus instable, ne raterait jamais son coup (elle retombe toujours sur ses pieds). L’objection est autrement plus perçante que celle de Popper (il n’existe pas d’expérience susceptible de réfuter la théorie psychanalytique). Cela dit, on sent bien, mais il faudrait le montrer et développer, que la méthode suppose une théorie de l’inconscient généralisé (in fine : tout, y compris ce qui se passe au dehors, à l’extérieur du cabinet, etc. peut être décrypté comme effet de l’inconscient : d’où les malaises dans la civilisation passés et à venir).

Un mot sur la réponse 2. Certains faits suscitent l’attention du psychanalyste et du patient, et méritent donc d‘être reconnus comme éléments psychanalytiques. Le dispositif ne fait pas tout, ou du moins, s’il est la condition nécessaire de l‘émergence de faits de telle sorte, il n’en est pas la condition suffisante. D’où : la grille de Bion par exemple.

Devrait-on considérer dans un cadre pluraliste, que se confrontent pendant la séance différentes perspectives, voire différentes théories, et différentes méthodes, et, pour poussez le bouchon assez loin, que la méthode analytique non seulement n’est pas la seule, mais ne manque pas d‘être mise à l‘épreuve par d’autres méthodes au sein même de la cure (et pas seulement au dehors, dans les débats publiques où la “théorie” de Freud subit les attaques que l’on sait) ? Si nous voyons les choses ainsi, nous percevons mieux ce qu’ont voulu dire certains de nos prédécesseurs (Ferenczi, Searles, Bion, par exemple) en parlant de conflit de méthodes, de lutte, ou : ce qu’on peut ranger dans la colonne 2 de la grille de Bion. Prendre au sérieux cette atmosphère de rivalité, cela signifie à mon avis que, jusqu‘à preuve du contraire, il ne faille pas tenir pour “plus vraie” telle ou telle théorie — bien que, si l’analyste veut exercer son métier, et pas un autre métier, il est tenu d’analyser malgré tout : il ne s’agit donc pas d’un relativisme mou, mais d’une reconnaissance des spécificités de la pratique (un des problèmes posés par les modèles 1.1. et 1.2., vient de ce qu’on déduit de la théorie générale des règles discutables, mais qui renferment en elles-mêmes la capacité d’abolir toute discussion – d’où la tendance à une forme de totalitarisme plus ou moins mystique qu’on voit parfois effleurer dans certaines écoles ou discours se réclamant de la psychanalyse).

Note : le mot “théorie” dans ce contexte est employé de manière hyperbolique. L’hyperbole vaut aussi bien pour la théorie du patient que celle de l’analyste (ou “les” théories de..).

notes après L.A. Sass, Les Paradoxes du délire

À l’arrière plan des remarques et élucubrations qui suivent, les pages 180-182 du livre de L. A. Sass, Les Paradoxes du délire, trad. P.H. Castel, Ithaque 2010.

Je peux penser sereinement à l’hypothèse solipsiste sans me sentir le moins du monde concerné par ses implications éventuelles, c’est-à-dire la penser comme un problème philosophique ou bien comme une fantaisie de la raison, il se peut même que je m’en amuse, sans éprouver un seul instant un sentiment d’accroissement de solitude, sans me sentir isolé du reste du monde, des autres penseurs dont je ne remets pas du tout en question l’existence, quand bien même je ne les perçois pas au moment où j’y pense — c’est-à-dire que l’absence de ces autres penseurs ne signifie en aucun cas leur non-existence, les invoquer en pensée suffit à m’en garantir l’existence, au même titre que la mienne : c’est-à-dire que je ne peux pas croire sérieusement à la non-existence d’autres penseurs que moi — « y croire sérieusement », voilà me semble-t-il la formule la plus juste.

Je sors de mon bureau après avoir pensé une pensée de ce genre, et la vie reprend son cours, je salue un collègue qui me fait l’effet d’une personne toute aussi réelle que moi, dont l’existence est tout aussi indubitable que la mienne, nous parlons et nous parlons sans arrière-pensée, ou du moins sans cette arrière pensée qui me soufflerait quelque chose comme : « ces paroles ne sont pas réellement prononcées par cet homme là, mais, par exemple, lui sont dictées par une force supérieure, ou lui sont insufflées à travers corps par ma propre puissance, etc.» — je n’ai pas la moindre doute concernant la continuité de mon être et de l’environnement, mes perceptions sont dignes de foi, du moins suffisamment dignes de foi pour me permettre de me mouvoir et d’agir en ce bas monde et faire ce que je crois bon an mal an devoir faire. Je me sens plus ou moins engagé dans un vie avec les autres, mais il ne me vient pas à l’esprit que ces autres puissent n‘être que des objets de ma fantaisie ou de la fantaisie d’un Dieu trompeur. On aura beau essayer de me convaincre qu’une telle confiance est aveugle, qu’une telle certitude ne repose sur rien d’autre qu’un acte de foi, qu’elle ne vaut pas mieux qu’une opinion à peine accompagnée de raison, je recevrais ces objections paisiblement sans le moindre bouleversement intérieur (si je voulais vraiment prendre la peine de fournir une objection à cette objection, je dirais par exemple que c’est précisément cela « l’existence humaine », s’articuler à l’autre et agir en conséquence, que le problème ne se poserait absolument pas si justement il n’y avait pas d’autre etc. ou un truc dans ce goût). Et si mon interlocuteur insiste, si je pressens qu’il n’est pas seulement question pour lui d’un problème philosophique mais d’une question qui le taraude, une possibilité qui le bouleverse ou bien que son comportement laisse supposer qu’il prend l’hypothèse du solipsisme vraiment sérieusement, alors je m’inquiéterai de son cas.

(P) Croyez vous qu’il vaut mieux vivre avec ces pensées, ou pensez-vous que c’est préférable comme ça, prendre ces médicaments et me sentir en permanence toute engourdie, comme si ces pensées se trouvaient désormais reléguées dans le lointain ?

Schreber lui, ne pouvait pas appréhender ce dilemme sous l’angle de prendre ou ne pas prendre un médicament. Wittgenstein non plus.

Certaines pensées ne vous laissent pas en paix. Mais comment se fait-il que d’autres s’en accommodent fort bien, c’est-à-dire en ne les pensant pas la plupart du temps ?

Sass pointe vers la fin de son livre le problème crucial : l’idée que la pensée n’est pas la vie – il cite Wittgenstein et s’efforce de trouver chez Schreber un écho à cette idée. Schreber jouait par exemple du piano pour faire taire les voix. Il tentait d’empêcher la grammaire des commencements de phrase qu’il entendait de se déployer : si je laisse faire les voix, si je les laisse se déployer jusqu’au bout, je deviendrais fou.

On pourrait appeler cette stratégie de défense une sorte d’arrêt grammatical. « S’arrêter. Voilà où est ici la difficulté. » (Wittgenstein, Fiches, §315, Gallimard p. 81)

Adopter l’hypothèse de base suivante : il n’y a qu’un pas entre la raison et la folie, et les raisons qui poussent quelques uns à franchir ce pas, raisons qui ont toute l’apparence de ce que nous appelons des raisons, bien qu’elles ne soient pas sans doute raisonnables — le coeur du problème : le rationnel n’est pas toujours raisonnable (du point de vue pratique, peut-être, point de vue qui demeure tout de même celui d’où nous entreprenons la plupart du temps de nous frayer un chemin) — , quand on les réinscrit dans la suite logique des raisonnements d’où elles émergent, n’ont rien d’incongrues en soi.

Qualifier un discours de délirant suppose autre chose qu’une analyse logique formelle : nous voulons dire qu’il est déraisonnable de remettre en question l’existence réelle pleine et entière d’individus autres que nous-même par exemple, non pas que ce soit inconcevable — c’est au contraire tout à fait concevable, on peut le penser, et j’imagine que cette idée a traversé l’esprit de bien des gens, pas seulement des philosophes ou des paranoïaques délirants. Un discours nous paraît délirant parce que nos pensées, en général, ne sont pas détachées de l’ensemble de l’existence, nous ne pensons pas nos pensées comme des objets séparés de l’existence, de la nécessité, des interactions sociales, culturelles, sexuelles, qui sont notre lot quotidien, nous ne pensons pas nos pensées comme si nous étions les seuls à penser : bref, quand bien même une certaine activité de pensée tend à nous isoler provisoirement, nous n’allons pas plus loin, et nous évitons de considérer cet isolement comme une option réellement digne d’intérêt, ou alors, nous faisons cet effort en lisant les Méditations de Descartes, mais ça n’a pas plus d’implication dans la suite de notre vie qu’un jeu, un jeu avec des concepts, un peu comme ces exercices de rhétorique qui avaient cours dans les écoles antiques et médiévales et encore de nos jours dans certains monastères bouddhistes, où l’on apprend à défendre et argumenter telle hypothèse en la tenant fermement sans y déroger, où l’on prend au sérieux ce genre d’hypothèse seulement provisoirement, dans un cadre particulier, dans un jeu de langage particulier, pas au-delà, mais, faisant ainsi, nous sommes typiquement en train de nous exercer, de nous entraîner à penser, soutenir une position philosophique qui n’est pas la nôtre par exemple. Tous les étudiants qui sont amenés à lire Descartes ne deviennent pas fous, loin de là. La plupart au contraire semblent extrêmement raisonnables, comme s’ils étaient immunisés contre les risques encourus à considérer ce genre d’hypothèse sérieusement, ils lisent Descartes mais à aucun moment il ne leur viendrait à l’esprit que les hypothèses de Descartes soient autre chose que de la philosophie.

J’ai connu plusieurs étudiants de philosophie pour qui Descartes ou Nietzsche n‘étaient pas seulement de la philosophie. Le nietzschéen, alors qu’il rédigeait fiévreusement son mémoire de maîtrise, se mit à se comporter de manière étrange, débarquait dans les cafés à toute heure de la journée et déclamait des paroles obscures au milieu des convives, s’asseyait à chaque table, et créait une sorte de débat, jusqu’au jour, ou quittant les cafés étudiants, qui lui semblaient trop peu enthousiastes, il entreprit de se répandre aussi dans les cafés ouvriers, mais là aussi, ça ne prenait pas, il fit à la fin quelques incursions dans les cafés connus pour constituer des repaires de bandits, des lieux mal famés pour ainsi dire, de ceux qui restent ouverts tard dans la nuit pas loin de la gare, et là, au milieu de quelques types au regard louche, de prostitué(e)s et d’insomniaques hébétés, il disséminait encore une fois sa faconde, ayant perdu toute prudence. Les choses finirent comme elles devaient finir, c’est-à-dire fort mal, et après un bref séjour à l’hôpital le temps de réparer ses côtes fêlées, ses dents brisées et ses genoux explosés, suite à un lynchage en règle dont quelques bandits avaient jugé bon de le gratifier, il fut illico envoyé pour un long séjour en clinique psychiatrique, d’où, dix ans après, il n‘était pas vraiment sorti — j’ignore si, aujourd’hui, il y vit encore, s’il dispose encore de son « appartement thérapeutique ». Le cartésien, lui, qui tentait également de rédiger un mémoire de maîtrise, s‘était peu à peu retiré de toute vie sociale, et, claquemuré dans sa chambre — il était retourné chez sa mère —, il était devenu tout à fait injoignable, et, quand je faisais tout de même une tentative pour lui rendre visite, au début il ouvrait la porte et ne disait pas un mot, marmonnait à peine, puis, les dernières fois, sa mère me signifiait qu’il ne souhaitait parler à personne. Plus d’une fois, en passant devant chez lui, il me semblait le voir debout à sa fenêtre, sa grande ombre derrière les rideaux, et ça me glaçait le sang d’imaginer ce qu’il regardait, ce qu’il voyait, ce qu’il pensait, là, debout à sa fenêtre. Finalement, je croisais sa mère une dernière fois par hasard au marché et elle m’appris la nouvelle que je craignais d’apprendre.

Je ne parviens jamais tout à fait à me plonger dans l’action, à faire corps avec le monde dans l’action, à condenser mes pensées dans une activité pratique, un point de pure pratique où toutes les pensées et les rêveries s‘évanouiraient, je n’adhère pour ainsi dire jamais tout à fait. Demeure toujours une arrière pensée, quelque chose comme un rapport à soi, quelque chose qui doit être remis sur le tapis à tout instant, quelque chose de vital qui ne doit jamais être perdu de vue, un problème. La crainte d’une discontinuité d‘être. Un moi dont la permanence est si peu assurée qu’il faille reprendre à chaque instant par la pensée un problème crucial. Le délire solipsiste pourrait naître de là, d’une articulation peu assurée, d’une précarité de tout lien, d’un soupçon irréductible, du sentiment tenace que quelque chose ne va pas de soi (je me souviens mon professeur de philosophie, qui, travaillant sur les Médiations de Descartes répétait à chaque début de séance, « ce que je vous ai dit l’autre jour, la semaine dernière, hé bien, ça ne va pas de soi, ça ne va pas du tout de soi », et ses sourcils se fronçaient, il semblait réellement préoccupé, extrêmement inquiet, et de fait, au bout d’une année universitaire, nous n’avions même pas entamé l‘étude de la quatrième méditation.)

L. A. Sass, Les Paradoxes du délire : notes de lecture (1)

Après mes 6 semaines de tête-dans-le-sac je commence à re-émerger et me rappelle un par un chaque item de la liste des choses que je souhaitais ardemment faire — et là, ce matin, il y avait « écrire à propos du livre de Louis A. Sass, Les paradoxes du délire (The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind, 1995), traduction française P.H. Castel, Ithaque Éditions, 2010), que j’ai dévoré en quelques jours avant ces 6 semaines donc, et dans lequel je me replonge depuis ce matin, en feuilletant au gré des annotations que j’avais portées en marge lors de ma première lecture. Faudrait que je m’y mette, mais, comme toujours, me voilà heurté au problème du compte-rendu de lecture, pour lequel je ne suis définitivement pas doué. Je ferai donc à ma manière, c’est-à-dire écrire non pas tant sur ce livre que : en plonger quelques pages dans le bain tumultueux de ma propre expérience clinique ou : le soumettre à un ersatz de dialogue avec (P) – (P) étant quelque chose tel que « le-patient-dans-mon-esprit » ou « l’impact des séances (passées et à venir) sur mon appareil à penser psychanalytique » — et on verra où ça mène.

Avant toutefois que de plonger tête baissée dans la fournaise, quelques remarques préalables concernant les recherches sur la schizophrénie paranoïde et la pertinence de la thèse de Sass dans cette perspective : la traduction du livre survient en France au moment où le projet de naturalisation des grandes maladies rattachées aux psychoses ne suscite quasiment plus d’opposition, ou du moins pas d’opposition publique sérieuse et argumentée — même si dans les cercles psychanalytiques, on continue à analyser les psychoses du point de vue structural, et même si, dans le secret des cabinets, les patients (quelques uns des miens en tous cas) continuent de croire qu’il y a quelque chose à penser de leur expérience schizophrénique, y compris des phénomènes hallucinatoires ou des productions dites délirantes, et que ce travail qui consiste à penser ces pensées-là, ou du moins les penser autrement, n’est pas vain, mérite d‘être entrepris, ne serait-ce parce que, après tout, en attendant que les scientifiques trouvent dans le cerveau ce qu’ils espèrent y trouver, puis découvrent le moyen de modifier dans le cerveau ce qu’ils espèrent modifier, en attendant ce jour donc, ils ont affaire à ces pensées-là, quotidiennement, que c’est aussi avec ces pensées là qu’ils s’articulent bon an mal an avec tous ceux qui peuplent le monde environnant, et que ça leur pose un certain nombre de problèmes théorico-pratiques (parfois plutôt théoriques – quand par exemple un patient de M. Bleuler, cité par Sass, déclare : « Corps et âme n’ont rien à faire ensemble, il n’y a pas d’unité. », parfois plutôt pratiques – quand par exemple il s’agit d‘évaluer l’effet d’un médicament sur le cours des pensées susdites), bref, qui considèrent que c’est leur esprit qui est malade, ou qui se comportent comme si tel était le cas (et donc : se sentent à leur place dans un cabinet de psychanalyse).

Le livre de Louis A. Sass arrive donc à contre courant, et doublement à contre-courant, spécialement en France, dans la mesure où il déploie un modèle de description des phénomènes typiques de la schizophrénie entièrement différent des deux modèles dominants actuellement, c’est-à-dire :

  1. Le modèle naturaliste fondé sur la neurobiologie et les études épidémiologiques et statistiques, qui n’accorde finalement à ces phénomènes que le rang de symptômes au fond dénués de sens et de valeur subjective (le délire n‘étant plus reçu comme ce qui s’adresse à un autre, ce qui nous interpelle, mais comme un phénomène s’inscrivant dans une logique compensatoire, une régulation adaptative a posteriori censée répondre aux dérégulations chimiques cérébrales qui constitueraient la véritable « nature » de la maladie (si l’on parvient à faire baisser les taux de dopamine, alors les hallucinations et les délires diminuent – « s’atténuent » comme dit (P) : c’est un fait (quoiqu’ il y aurait beaucoup à dire là dessus) : mais est-ce une preuve ?)). Le modèle neurobiologique n’accorde donc aux discours du patient qu’un statut secondaire, déterminé, ces manifestations au fond ne nous apprennent rien et n’ont rien à dire [ un psychiatre, parlant d’une de mes patientes : « ce n’est pas une psychothérapie qu’il lui faut, mais un traitement » ] : je cite ici P. H. Castel, L’Esprit Malade, Ithaque 2009, p. 134-5, à propos de ce qu’il nomme l’hypothèse GPJ (Grivois-Proust-Jeannerod) :

« Il faudrait, c’est sûr, montrer patiemment que la clinique de la psychose est ici reformatée pour coïncider avec ce qu’on veut lui faire dire, et qu’on donne en outre au psychomoteur une extension telle qu’on en vient finalement à identifier régressivement les actes, y compris les plus sociaux, les plus contextuels, à des actions, puis les actions à des gestes, puis ces gestes à des activations motrices, et enfin ces activations motrices à des intentions implantées dans les neurones. »

  1. Le modèle psychanalytique, ou les modèles d’inspiration psychanalytiques, disons pour faire vite : la régression libidinale comme recours à des défenses archaïques (dans la perspective d’un conflit primaire n’ayant pas pu être élaboré psychiquement) – les kleiniens diraient : régression à la position schizo-paranoïde de la petite enfance -, et, de manière assez insistante, l’idée générale d’une déficience primaire dans la constitution du moi à l‘épreuve de la réalité, qui, à l’occasion d’une situation anxiogène, se révèle sous la forme de décompensations (les phénomènes typiques de la schizophrénie), et se traduit par des défenses du type clivage et déni (je passe sous silence volontairement la version structurale lacanienne, le manque ou le rejet du signifiant fondamental (le Nom du Père), la forclusion, les failles dans le système symbolique etc., c’est pas que ça ne m’intéresse pas, au contraire, mais comment ça se goupille dans la clinique, au niveau des singularités rencontrées dans nos cabinets, la question demeure ouverte – et suscite en moi une grande perplexité quand j’entends causer de forclusion chez quelques uns de mes collègues).

Sass adopte une toute autre perspective. Il s’efforce de décrire l’expérience schizophrénique en suivant au plus près les mots que le malade utilise pour décrire ses vécus internes et son expérience perceptive. Ceux de Schreber bien sûr, qui nous a légué les descriptions les plus fines, les plus détaillées, et les plus étendues, mais également ceux de quelques autres (dont ce Jonathan Lang : son article « The Other side of ideological aspects of schizophrenia » avait été publié en 1940 dans la revue Psychiatry (3, p. 389-393), il faudra que j’en cause un de ces jours). La finesse des descriptions de Sass n’a d‘égal que la finesse des descriptions dont certains patients sont capables — ce qui nous rappelle que Sass est un philosophe (et psychologue), or, un philosophe est familier d’un certain genre de traitement des pensées, de ces pensées que Sass s’efforce de retrouver dans l’expérience du schizophrène : sa thèse, du coup, s’en trouve renforcée, au sens où ce ne sont pas seulement Schreber et Wittgenstein qui la manifestent, mais aussi Sass lui-même. La thèse essentielle ici porte sur notre capacité à « comprendre » la forme de vie schizophrénique, au sens où déjà nous pouvons en partager certaines intuitions, certaines expériences, et elle se distingue de et s’oppose donc à la doctrine de l’inintelligibilité des manifestations délirantes, soulignant leur caractère prétendument définitivement énigmatique (Jaspers), ou bien encore aux thèses qui survalorisent cette expérience en la présentant comme l’envers et le dehors de la raison civilisatrice (la psychose comme « révélation » de ce qui est refoulé, conférer certains courants antipsychiatriques), etc.. [1]

Dans ce livre je tente d’accomplir ce qui, selon Jaspers, ne peut pas être accompli : appréhender, de manière à la fois empathique et conceptuelle, quelques uns des symptômes les plus bizarres et les plus mystérieux de la schizophrénie. (Sass, Les Paradoxes du délire, p.26)

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…à suivre : des remarques sur le lien entre l’hyperbolisation de l’attention et la radicalisation des logiques solipsistes la question du traitement du genre de pensée que Wittgenstein identifie comme suscitant les maladies philosophiques qu’il tente de guérir : je postule que la plupart d’entre nous ont rencontré des pensées de ce type, mais que nous les avons : – ou bien fait taire aussi vite, – ou bien traitées philosophiquement, – ou bien traitées schizophréniquement (au sens du traitement que leur fait subir Schreber).

La question dès lors qui demeure en suspens quand on lit le livre de Sass : comment se fait-il que, rencontrant ces pensées là, nous les traitions à ce point différemment ? Pourquoi certains les prennent au sérieux et d’autres les évacuent dès qu’elles se présentent ? (c’est là que les modèles neurobiologiques et les modèles psychanalytiques proposent des hypothèses conséquentes)

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1 … et, dans le sens où ce texte me semble à moi tranquillement familier, que j’y reconnais sans trop de peine les logiques à l’œuvre pour les avoir sinon pensées, du moins expérimentées moi-même, en tant que lecteur, patient, psychanalyste et philosophe, je la renforce aussi : je songe soudain qu’il y aurait à écrire sur la formation philosophique du psychanalyste — Bion a décrit l’exercice de la philosophie comme une voie d’entrée favorable la recherche psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. Bion, Second Thoughts, p.170.

À l’heure où la tentation (à nouveau) est grande de réserver l’exercice de la psychanalyse aux diplômés de psychologie et/ou de médecine, je me fais un plaisir d‘énoncer ce qui suit : peut-être l‘étude de la philosophie (par exemple étudier Wittgenstein) constituerait une propédeutique à l‘écoute compréhensive des délires ? Peut-être qu’au contraire les études de médecine ou de psychologie, et les préconceptions qu’elles ne manquent pas de véhiculer, tendraient plutôt à embarrasser l’analyste, à le détourner d’une appréhension « empathique et conceptuelle », pour reprendre les mots de Sass ? Ça me peine toujours de lire ce qui suit, tiré de la FAQ d’une vénérable institution psychanalytique s’il en est, et qui compte de surcroît quelques uns des plus éminents lecteurs francophones de Bion :

Un diplôme de psychologue ou de médecin ou de psychiatre est-il nécessaire pour devenir psychanalyste ? Autrefois nous répondions non. 10 % des membres de la SPP ne les possèdent pas. Toutefois, cette tolérance va probablement disparaître en raison des modifications probables et prochaines de la législation.

La loi certes. Mais comment justifier psychanalytiquement une telle sélection ? Je vois pas comment : et que fait-on des textes de Freud, à commencer par « La question de l’analyse profane » ?

« Je ne puis imaginer d’où peut provenir cette stupide rumeur concernant mon changement d’avis sur la question de l’analyse pratiquée par les non-médecins. Le fait est que je n’ai jamais répudié mes vues et que je soutiens avec encore plus de force qu’auparavant, face à l‘évidente tendance qu’ont les Américains à transformer la psychanalyse en bonne à tout faire de la psychiatrie. »

Freud, « Lettre à Monsieur Schnier du 5 juillet 1938» in, Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, 1975.

Les mots et les choses

Trois manières de nous rapporter aux mots.

Ou bien les mots sont les représentants, les tenants lieux, les personnages à la place, des choses (transposés sur une autre scène, par exemple la scène du transfert). Ce qui vient occuper la place laissée vacante par l’absence de la chose, et donc, un recours permettant de rendre tolérable l’absence de la chose désirée, ou de mettre à distance en la contrôlant par la parole ou la pensée, l’absence d’une chose menaçante. S’ouvre ici toute la dimension de ce que les psychanalystes désignent par « le symbolique », ou les Vorstellung freudiennes. Cette manière d’y faire avec les mots, constitue donc une manière d’y faire avec l’absence, et avec le déchirement et l’arrachement émotionnel qu’accompagne la perte d’un objet craint et/ou désiré.

Ou bien les mots sont les choses mêmes. C’est-à-dire que, alors même que la chose semble être absente, elle est encore là, désirable ou menaçante, quand on la nomme, ou quand elle est nommée. Pas de secours apportée par la représentation ici. On ne saurait échapper à la crainte ou au désir et aux affects liés à ces objets parce que, d’une certaine manière tout est là, et tout est toujours là. Le réel n’est pas relégué derrière les mots, ce par quoi nous sommes relativement protégés du réel, mais il se réitère à travers les mots eux mêmes., qui n’ont plus cette qualité filtrante, qui ne font plus office de barrière de protection. Pas de césure entre la mot et la chose donc. Et, par suite, chaque mot réitère le drame de la perte et du recouvrement, de la menace et de sa conjuration, plutôt qu’il ne le contient (le dédramatise).

Ou bien les mots sont non pas les représentants de la chose, non pas la présence de la chose, mais l’absence elle-même de la chose (et non pas l’absence de la chose elle-même). Un point qui s‘écrase sur lui-même sous l’effet de sa propre gravité et devient un trou. À la place de la chose il n’y a littéralement personne, rien n’est là, où plutôt le rien menace en permanence d’engloutir toutes choses, et c’est une lutte tragique et continuelle contre le néant — cette lutte constituant ce qui tient lieu d’existence, l’arrière plan de l’omniprésence de la mort passant pour ainsi dire au premier plan, et recouvrant toute illusion de réalité. Héraclite au pied de la lettre.

Trois manière mais aussi trois vertices pour l’analyste. Est-ce si évident de repérer quel est le vertex dominant quand nous recevons le patient ? Non, pas si évident que cela, dans la mesure où nous sommes tentés, sur la base de nos propres tendances du moment, d’accueillir un névrosé (mais, il pourrait très bien arriver que untel soit tenté d’accueillir un paranoïaque, ou même un schizophrène, pour les besoins des ses recherches personnelles par exemple. Son épistémophilie constituant alors un obstacle redoutable à accueillir ce qui s’offre là présentement). L’histoire de cette analyste qui raconte comment elle a pris conscience de son erreur : j’ai cru qu’il était névrosé, mais je lui ai dit telle chose, et il s’est mis à halluciner etc.. Elle explique cette « erreur » ainsi : les paramètres de la structure œdipienne semblaient « à leur place » : or, si j’avais eu affaire à un psychotique, j’aurais pu l‘évaluer au niveau simplement structural (œdipien). Je reviendrais un de ces jours plus longuement sur l’examen de cette anecdote exemplaire, mais notons tout de même : le problème ne me semble pas tant relever d’un défaut de l’analyse structurale, que d’un manque de souplesse analytique, c’est-à-dire de cette faculté ou vertu qui consiste à faire varier les perspectives au cours de la séance ou de la cure, changer de vertex, même si ça doit être quelque peu forcé, ou bien, jouer avec la grille de Bion.

La rigidité nous menace toujours, nous sommes rassurés par l’illusion de la conformité en tout point exacte à telle ou telle théorie ou tel ou tel modèle. C’est une des raisons qui font que changer de vertex peut être accompagné d’une douleur (pas seulement une douleur intellectuelle d’ailleurs). Mais plus difficile encore : adopter une perspective « psychotique » (pour dire vite) quand cela s’avère nécessaire si l’on veut penser « avec » le patient, se confronter donc à ses propres dispositions paranoïaques ou ses propres abîmes — d’où le sentiment qu’en recevant ce genre de patient, il vous analyse, ou mieux encore : chaque séance vous analyse, plus profondément que toute séance avec votre analyste attitré.

Modèles et théories

Il y a un point qu’il me faut clarifier, autant que faire se peut, [ et comme à chaque fois je livre là des considérations provisoires et précaires, la précarité étant l‘élément dans lequel ce blog et son auteur se meuvent ], c’est la distinction, ou du moins : la distinction que je fais, entre théorie et modèle.

La première idée qui me vient consisterait à distinguer modèle et théorie selon leur degré de généralité. Au regard de l’expérience, et je parle ici bien entendu de l’expérience psychanalytique, c’est-à-dire de ce-qui-se-passe durant une séance de psychanalyse, on pourrait considérer les énoncés théoriques comme étant plus éloignés de l’expérience, et du coup susceptible d’une application plus étendue, tandis que le modèle s’appliquerait à une expérience délimitée hic et nunc dans l’espace et dans le temps. Bref, l’une gagne en extension ce que l’autre gagne en compréhension. Dans la Logique de Port Royal (vieux souvenir) la compréhension et l’extension, appliquée au concept, se déterminent l’une l’autre dans un rapport inverse. Plus vous ajoutez de distinctions, de différences spécifiques, au concept, plus il gagne en complexité, et plus il est susceptible de s’appliquer à une réalité singulière. À la limite, on peut imaginer qu’un concept ou une théorie, si on lui ajoute une infinité de spécifications, finisse par devenir infiniment complexe à son tour, et du coup ne soit plus du tout un concept, mais aussi singulier que le réel. On pourrait dire alors que la pensée s’effondre dans le devenir (au sens peut-être de “ devenir O” pour reprendre l’expression si problématique de Bion). L’entropie tombe à 1, pour reprendre le vieux modèle de la thermodynamique, et les possibles latents dans la préconception s’effacent devant la réalisation. Etc. Inversement donc, toujours dans la perspective de Port Royal, si vous supprimez des déterminations spécifiques à la théorie, ou des prédicats à l‘énoncé, donc par processus d’abstraction, vous gagnez en extension, et donc en généralité.

Je voudrais juste donner ici 4 objets qui serviront de paradigmes provisoires.

(1) Les théories métapsychologiques freudiennes. Prenons par exemple la théorie du destin des pulsions : on n’hésitera pas à parler de théorie dans ce cas, au sens où elle possède un degré de généralité et une extension auxquels peu d’autres théories psychanalytiques peuvent prétendre, et qu’elle paraît épouser avec une constance merveilleuse n’importe quelle production particulière issue de la psychanalyse : c’est à la fois son défaut : elle semble du coup irréfutable, ce qui au sens de Popper ne constitue pas précisément une qualité, et sa vertu : la pluralité des modèles issus de l’expérience ne semble pourvoir la contredire, et du coup elle constitue en quelque sorte un terrain stable, ou qui du moins satisfait notre besoin de stabilité, un sol relativement ferme – et du coup, autre bénéfice, un point de ralliement entre les différents courants psychanalytiques (enfin : si on garde l’idée de pulsion en général et qu’on évite d’entrer dans les questions liées à la pulsion de mort).

(2) Le mythe d’œdipe (cf. chez Bion, les chapitres 10 et 11 d’ Éléments de psychanalyse). C’est là sans doute à la fois un modèle et une théorie, et probablement l’arrière plan implicite de toute construction psychanalytique (et sans doute même de la méthode elle-même) – d’où un autre point de ralliement, plus sûr encore me semble-t-il que la théorie des pulsions. Il considère que la subjectivité humaine est toujours d’emblée articulée selon une logique groupale : sur le versant théorique, le mythe d’œdipe se traduit dans les théories structurales, et sur le versant du modèle, comme un théâtre qui met en scène un certain nombre de personnages en relations (je songe ici aux modélisations d’Antonino Ferro). Mon histoire de “ rivalité des méthodes “ suppose évidemment un arrière-plan œdipien (ou en constitue une des modalités, prise dans le feu de la relation analytique). Vu de la sorte, il constitue ce que j’ai tendance à appeler un méta-modèle, doté d’un faible degré d’invariance, ou la préconception la plus générale du psychisme, la toile de fond de toute activité de pensée, qui lui fournit la partie la plus contraignante de sa grammaire, etc. Au fond, s’il reste quelque chose d’une théorie de l’inné en psychanalyse, le mythe d’œdipe me semble être un candidat sérieux pour en occuper la place. Là encore, on peine, du moins quand on travaille dans une perspective psychanalytique, à produire des faits susceptibles de réduire l’extension du mythe d’œdipe. À la limite, le caractère le plus frappant des problématiques dites pré-œdipiennes, c’est qu’elles ne manquent pas de se heurter à la préconception œdipienne, et c’est même dans cette épreuve qu’elles se posent comme problème pour la pensée, et productrices de souffrance. Il est troublant de constater que même dans le pires cas de folie parentale, l’enfant, bien qu’ayant une expérience si spéciale, et quand bien même il a été soigneusement tenu à l‘écart de tout modèle rival, reclus pour ainsi dire, ne manque pourtant pas de disposer d’une préconception relative à : “ ce à quoi sont censés ressembler une mère idéale, des parents idéaux”, c’est-à-dire qu’il lui a été possible, à un moment, aussi bref fut-il, de laisser émerger un conflit intérieur, une pensée de la confrontation entre la réalité et cette préconception. Un tel méta-modèle est appelé par Freud un mythe précisément dans la mesure où il constitue une sorte de cadre toujours déjà là, dans les limites duquel (et parfois au bord des limites duquel) d’autres modèles, d’extension plus modeste, pourront être composés. D’une certaine manière, le mythe d’œdipe procure les rudiments de la grammaire psychanalytique.

(3) Le cirque : un modèle produit en séance. Il vaudrait mieux que ce modèle soit élaboré avec la patient, ou à partir des éléments épars de la séance. Pour qu’il soit effectivement un modèle, il faut toutefois qu’il présente des caractéristiques d’invariance, dont les aspects contingents de l’expérience singulière aient pu être exclu. Classiquement c’est le rapprochement par transfert de deux situations ou de plusieurs récits différents, qui n’ont apparemment rien à voir, mais qui ou bien sont liés par un enchaînement narratif, que nous appelons l’association d’idées (” bizarrement, je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à… “), ou bien qui sont issus de la rêverie de l’analyste (par déplacements, condensations, synthèse etc.), ou du patient lui-même, etc. Le modèle est plus sophistiqué qu’une simple image (typiquement, une production qui résulte de l’alpha-isation d‘éléments Beta). Il relève plutôt de la composition, du tableau, d’une vision, et suppose la capacité à établir des liens, le fait choisi, et la créativité (donc un analyste désinhibé). De manière caractéristique, ce type de modèle, quand il est communiqué sous une forme verbale en dehors des séances, suscite de l’inquiétude au sujet de la santé mentale de l’analyste, il semble extrêmement éloigné des préconceptions communes relatives au genre d‘énoncé qu’on s’attend à entendre de la part d’un thérapeute professionnel et sain d’esprit. Il est pourtant celui que Bion a préconisé en affirmant que l‘élément naturel du travail de l’analyste en séance se déployait sur la colonne C de la grille, et on en trouvera de délicieux exemples dans les livres du psychanalyste italien Antonino Ferro. Je voudrais juste donner un modèle récent qui a émergé soudainement d’une séance récente – le patient avait parlé de sa famille puis de son travail en employant à plusieurs reprises l’expression : “ quel cirque !” évoquant des affaires somme toute assez dramatiques dans le registre de l’autodérision et de l’ironie – : “ J’ai l’impression que nous attendons tous deux dans les coulisses que le spectacle commence. On aperçoit derrière les rideaux la grande scène ronde avec le public tout autour, ces enfants qui crient, et nous avons le trac, nous avons le trac parce que nous ne savons pas vraiment quel numéro nous sommes censés jouer maintenant : qui fera la trapéziste ? qui le clown ? qui le Monsieur Loyal ? qui dressera les tigres ? “. On voit bien, en considérant ce genre de modèle (qui peut à la fois servir à décrire des mouvements transférentiels au sein de la séance, mais également peur fournir un arrière plan, une atmosphère ou l’ambiance des futurs chapitres du roman familial du patient) qu’il n’a de pertinence que rapporté à ce patient-là, cet analyste-là, ces deux-là ensemble co-créant durant une séance particulière. Son niveau de généralité est incontestablement plus limité que celui d’un méta-modèle comme la rivalité des méthodes et encore plus limité que celui d’un méta-modèle comme le mythe d’œdipe. Il est issu de la séance considéré comme matrice. C’est tout à fait ce que Ian T. Ramsey dans son essai (que Bion cite en note) Models and Mystery (Oxford University Press, 1964) nomme disclosure model. Cependant, il importe de noter qu’il ne contredit en rien les méta-modèles que nous avons pu élaborer dans le cadre d’une recherche plus spéculative, plus théorique et plus éloignée de la séance, ces méta-modèles apparaissant plutôt comme fournissant le cadre et l’arrière-plan typiquement psychanalytiques de ces modèles émergeant de la séance. Pour me faire mieux comprendre, je citerai ce paragraphe d’Antonino Ferro au sujet de ces modèles produits en séance :

Il n’est plus possible, en effet, de penser l’analyste comme quelqu’un qui déchiffre le texte du patient, élaborant un récit parallèle à partir de ses significations, mais comme un coauteur du tissu narratif qui est construit en séance avec l’apport créatif des deux protagonistes.

(A. Ferro, La psychanalyse comme oeuvre ouverte, Eres 2000)

Le gain évident de ce genre de modèle (les modèles proprement dit, produits dans le feu de l’action) touche à la compréhension (plus qu‘à l’extension). Ils constituent des produits à mon sens caractéristiques de la méthode psychanalytiques, du moins si on considère avec Ferro que l’activité de l’analyste ne se limite pas à déchiffrer et réécrire dans un autre jeu de langage ce que le patient raconte (et qui, dans ma perspective, n’est pas si chiffré qu’on le suppose). Ce point est extrêmement important et indique je crois, pour les lecteurs qui seraient un peu déstabilisés par ma manière de concevoir la psychanalyse, à quelle école j’appartiens (je parle là d‘école de pensée, pas d’association psychanalytique).

(4) Je voudrais enfin indiquer brièvement un type de modèle dont la caractéristique principale est de demeurer énigmatique pour les protagonistes de la séance, et qui, bien que présentant des aspects l’apparentant à une image visuelle classique et communicable, pourrait relever plutôt de l’hallucinose (c’est-à-dire se rapprocher au fond de la réalisation brute). J’emprunte ici un passage d’un texte de Bion, compilé dans le volume Second Thoughts :

Cette séance et celles qui suivirent confirmaient qu’il sentait qu’il avait mangé le pénis : il en résultait qu’aucune nourriture intéressante ne subsistait, seulement un trou. Mais ce trou était devenu désormais à ce point persécutif qu’il n’avait d’autre choix que de le cliver (to split it up). À l’issue de ce clivage, le trou devenait un masse de trous qui tous se rassemblaient de manière persécutive pour lui serrer le pied (to constrict his foot).

(ma traduction, voir page 28 du texte anglais, le paragraphe 38 dans le découpage de Bion, et les pages 35-36 dans l‘édition française).

Je note le début des remarques que Bion donne sur ce passage, dans la section intitulée “ commentary”, à la fin du volume Second Thougths :

Le matériau discuté en 39 [voir texte ci-dessus] requiert un modèle. il n’existe pas (ici) de modèle psychanalytique satisfaisant ; ce qui se rapprocherait le plus des fonctions d’un modèle est produit par le patient quand il parle d’un trou, d’une cavité laissée dans la peau quand il a extrait le point noir [ ce patient avait la manie de s’abîmer la peau en arrachant ses “ points noirs “, blackhead en anglais, on aurait très envie d’ailleurs de traduire littéralement par “tête noire”]. Ce modèle ne l’a pas aidé à résoudre son problème, sinon il ne se serait pas venu faire une psychanalyse.

(ma traduction, page 142 du texte anglais, page 160 dans l‘édition française)

Non seulement dans ce cas le modèle paraît rudimentaire, très peu éloigné du matériau brut auquel le patient a affaire (et donc ayant subi peu de transformations), extrêmement saturé et peu susceptible de susciter un développement en K. Je vous laisse le plaisir de lire le texte de Bion, dans lequel il présente les difficultés de la communication avec ce patient là, et le caractère insatisfaisant des modèles produits pour rendre compte de cette cure. Je relèverai juste pour les besoins de mon exposé une caractéristique fondamentale des modèles les plus féconds dans nos cures, ceux qui s’avèrent avoir un effet mutatif ou susceptibles d’induire des transformations : ceux-là en viennent à constituer en quelque sorte un monde commun au patient et à l’analyste, au sein duquel il leur est justement possible de communiquer, fort qu’ils sont d’avoir adoptés une sorte de grammaire commune, de manier des motifs qu’ils ont désormais en partage. Évidemment, de nombreux modèles produits en séance (généralement par l’un ou l’autre des protagonistes, mais pas l’un ou l’autre seulement, et pas “ensemble”) sombrent dans les oubliettes de la séance, s’avèrent inutilisables (parfois provisoirement, parfois pour toujours). Cela dit, il n’est pas inintéressant je crois, au moins à titre d’exercice, de fouiller un peu dans nos poubelles de temps à autres (et je dois avouer au passage que certains textes de ce blog sont précisément élaborés à partir de tels détritus).

Bon tout cela est bien connu (quoique mes explications soient un peu rapides et sauvages : je n’ai jamais été très doué en logique).

J’aimerais maintenant adopter un autre point de vue, avec lequel je suis sans doute plus à l’aise : celui de l’usage. Cette perspective suppose qu’en définitive la différence entre le modèle et la théorie ne soit pas tant, ou pas seulement, une question de contenu ou de méthode d‘élaboration, que d’usage, et là encore, je garde comme boussole la séance de psychanalyse, c’est-à-dire l’usage qu’en fait l’analyste (et pourquoi pas : le patient) durant une séance. Le mot “ usage “ doit être entendu ici une acceptation beaucoup plus lâche que celle de Bion quand il décrit les colonnes de la grille. Je considère (conformément à la plupart des psychanalystes, excepté peut-être certains courants lacaniens) l’interprétation comme l’activité la plus caractéristique de l’analyste au travail – je compte toutefois au titre de cette activité les nombreux cas où l’interprétation est ou bien suspendue – ce qui renvoie à la capacité négative de l’analyste, qui se manifeste dans la tolérance au doute et à l’incertitude – ou bien impossible – par exemple si le patient s’emploie à détruire la capacité interprétationnelle de l’analyste, ou si cette capacité est paralysée sous l’effet d’un événement psychique contre-transférentiel massif, affectant l’analyste. Je veux dire par là qu’entrent à mon avis dans le champ de l’interprétation les modalités négatives de l’interprétation, y compris celles qui relèvent à l’examen des éléments typiques de la colonne 2 de la grille. De ce point de vue, la colonne 2 représente une modalité paradoxale de l’usage, puisque s’y présentent les éléments qui visent précisément à empêcher ou à circonscrire tout usage (l’enregistrement, la spéculation, la construction de modèle, l’interprétation etc..), ou bien à le rendre caduc, inopérant, stérile, incapable d’induire une transformation etc..

Le modèle, l’interprétation et la transformation pourraient être présentés comme liés dans la méthode psychanalytique. L’interprétation sous-entend un modèle, la plupart du temps non verbalisé en tant que tel (comme dans l’exemple 3 ci-dessus, où je donne une interprétation qui suppose l’adoption d’un modèle circassien ), et suscite (de manière implicite) une transformation, ou pose les jalons d’une transformation possible. Il existe un texte absolument remarquable d’Antonino Ferro dans lequel il expose de manière critique les différents types d’interprétation qu’il a été amené à faire au long de sa carrière, et comment ces types d’interprétation se modifiaient au fur et à mesure des références et des méthodes qui étaient les siennes à l‘époque. Ce retour critique a me semble-t-il assez peu d‘équivalent dans la littérature psychanalytique : si l’on excepte les correspondances (à commencer par celles de Freud, notamment avec Fliess), le texte le plus impressionnant à cet égard, dans la mesure où il a donné lieu à une publication tout à fait assumée par son auteur, est celui de Bion, à la fin de Second Thoughts. On trouvera celui d’A. Ferro au premier chapitre de La Psychanalyse comme œuvre ouverte (Eres, 2000, p.36), dont je cite un bref extrait :

Je pense qu’il peut être utile de proposer le parcours qui a été le mien, dans la mesure où, une fois passé le temps des supervisions en tant que candidat ou jeune membre associé, ce que fait un analyste dans un cabinet d’analyse reste mystérieux, mis à part quelques expressions “ jargonnesques “ si générales et si syncrétiques qu’elles révèlent bien peu de choses.

La première séquence montre l’analyste, en bon kleinien, obnubilé par la recherche du fantasme inconscient de sa patiente, et la bombardant d’interprétations qui, par leur violence, ne font qu’attiser de la haine. Le modèle sous-jacent qui détermine le type d’activité privilégié par l’analyste, et sa manière d’investir la séance, est un morceau de théorie (le fantasme inconscient qu’il s’agit de mettre à jour), soit un modèle doté d’une forte invariance et d’une grande extension, dont la mise en œuvre en séance se traduit par une forte systématicité, un aspect d’ailleurs aisément caricaturable (on notera d’ailleurs que toute méthode appliquée de manière systématique, dépendant d’une théorie dogmatique plus que de l’expérience contingente, se prête à la caricature : on en trouvera aussi bien chez les kleiniens que chez les lacaniens par exemple, dans les versions les plus rigides de leur technique respective. À titre personnel, j’insiste toujours auprès des analystes que je fréquente sur les vertus de souplesse et plus précisément sur la capacité d’oscillation entre des modélisations différentes, des vertices différents etc..).

La seconde séquence est sous-titrée par A. Ferro : “ le mythe de la relation et de l’interprétation du transfert “ (c’est là un point qu’il développe à nouveau, et de manière très critique dans son dernier ouvrage : Psychanalystes en supervision, Eres 2009). L’entretien retranscrit avec le patient s’avère tout à fait terrifiant, et menace de dégénérer en pugilat. Heureusement, du point de vue de l’intégrité physique de l’analyste, et de ce point de vue seulement, le patient adopte finalement une position régressive : “ Je n’ai plus d’espoir (il pleure). Vous ne donnez que quelques gouttes d’eau à un assoiffé.” Ce que Ferro entend ainsi : “je n’entends pas la souffrance cachée derrière l’agressivité [j’ajouterai : derrière l’agressivité du patient mais aussi de l’analyste] et je ne vois pas que mon attitude interprétative excite le patient, en ne lui laissant pas suffisamment d’air. “ (p. 40). Là encore, il n’est pas tant question de la qualité proprement psychanalytique des interprétations fondées sur le modèle disons relationnel (donc : œdipien), mais de la systématicité de leur usage – laquelle systématicité finit par oblitérer complètement d’autres modes possibles de communication avec le patient, et obscurcit tous les autres mondes possibles, ou modèles imaginables. Là encore, il s’agit pour l’analyste de déchiffrer un texte caché sous le texte manifeste proposé par le patient : on croit ainsi révéler et rendre manifeste un texte dissimulé sous le texte manifeste produit par le patient. Je crois pour ma part que nous ne devrions pas nous précipiter pour déchiffrer quoi que ce soit, et plutôt tabler sur le fait que ce que dit le patient constitue le meilleur accès à ce qu’il veut dire, bref, que tout est probablement déjà là, et qu’avant toute chose, on ferait mieux d‘écouter et d’apprendre à parler cette langue et les rudiments de la grammaire qui la sous-tend (laquelle est sans doute une déclinaison de la grammaire œdipienne, certes, mais avec des variables informées par l’existence singulière de ce patient-là).

Je passe les étapes suivantes du parcours passionnant présenté par Ferro (au fond une histoire de la méthode psychanalytique post-freudo-kleinienne à lui tout seul), pour en venir à la dernière. On retrouve là les traits caractéristiques de sa manière d’analyser, et les fameux modèles narratifs (où la relation est conçue comme un champ ouvert à la co-créativité, et dès lors peuplé de personnages, etc.) dont il nous offre régulièrement de délicieux exemples. Ils sont intimement liés à la séance, plus qu‘à une théorie psychanalytique particulière. Ou pour mieux dire, ils ne dépendent pas de telle ou telle théorie, bien qu’ils ne puissent être produits à mon sens que dans une séance dans laquelle est présente un psychanalyste qui s‘évertue réellement à accomplir la tâche qui est dévolue (analyser). Ils supposent en quelque sorte le méta-modèle œdipien, et sans doute même une théorie comme la théorie des destins pulsionnels, mais ne consistent pas dans une traduction par image de ces méta-modèle ou théorie, ou dans une application pure et stricte d’une méthode qui fournirait la règle d’un déchiffrement des propos manifestes du patient etc. Ils sont les produits ce-qui-est-en-train-de-se-passer dans cette séance-là, et non pas les produits de théories proposées par nos prédécesseurs, qui, comme je me plais à le rappeler, n’ont de toutes façons jamais reçu ce patient-là pour cette séance-là.

Je reviendrais plus longuement une autre fois sur les problèmes suivants : . la genèse et le destin des modèles produits en séance . leur degré de saturation . la distinction entre “ picturing models “ et “ disclosure models “ (en reprenant les réflexions de Ian T. Ramsey).

PS : je me rends compte que j’ai complètement passé sous silence les développements de Bion dans Learning from experiences (1962) notamment aux chapitres 25 et 26 qui recouvrent très exactement ce que j’ai essayé de formaliser. J’invite le lecteur à s’y reporter, les choses étant plus claires à cet endroit.

La Rivalité des méthodes : quelques précisions

Ce texte fait suite à d’autres tentatives de construction d’un modèle que j’appelle (sans doute provisoirement) « la rivalité des méthodes ». Je liste ci-dessous les autres ébauches de cette question que j’ai présentées sur ce blog : Résistance / Conflit des méthodes Bruits La Rivalité des méthodes : la méthode transcendantale Situations kafkaiennes : note sur la rivalité des théories Clichés

J’ai proposé “ la rivalité des méthodes “ à titre de modèle. Dans la perspective où je situe la psychanalyse — comme une activité théorico-pratique (ou pratico-théorique) — le modèle constitue en quelque sorte l‘élément (disons : au sens de Hegel) privilégié de la psychanalyse : concevoir un modèle a des incidences aussi bien sur la pratique (par exemple, il peut inspirer la modification d’une règle, ou l’atmosphère d’une séance) que sur la théorie (servir de cadre provisoire pour une montée en généralité, et fournir un schéma à partir duquel mener un travail plus spéculatif : il figure alors l’interface entre le matériau empirique et la métapsychologie). Bion situait la construction du modèle au même rang que celui occupé par la rêverie (A. Ferro), ou le mythe : c’est là, typiquement, un vertex, qui, de ce fait, est amené à n‘être utilisé que pour un temps donné, fournissant un cadre provisoire qui nous incite à porter attention à tel genre de fait plutôt qu‘à tel autre, à adopter les contraintes d’une certaine grammaire dans nos descriptions des situations présentées dans la séance, à lier selon un certain style les matériaux auxquels l’analyste et le patient sont soumis.

Ce modèle me paraît fécond dans la mesure où il permet de remplacer (provisoirement) un autre modèle, celui dit de la résistance, lequel me semble parfois obscurcir les choses plutôt que de les éclairer.

Rivalité plutôt que conflit – parce que je veux aussi parler de conflits “ non explicites “, des “ atmosphères” conflictuelles, de conflits sur le point de se déclarer, des conflits larvés, latents, en sommeil, et même des absences apparentes de conflits (par exemple, des situations apparemment consensuelles ou pacifiées). On le voit, ma conception du conflit est trop étendue pour que l’emploi de ce mot ne porte pas à confusion. Il m’a semblé alors que le terme “ rivalité “ convenait mieux, dans la mesure où il permet de baliser les conditions d’un conflit possible.

Quand il me prend quelque audace, je vais jusqu‘à supposer que toute séance analytique se déroule sur le fond d’une telle rivalité des méthodes, que c’est là le cadre inévitable en arrière-plan de tous les événements de la séance – et dès lors, on peut utiliser ce modèle en déclinant pour chaque situation quel type de rivalité et de conflit est en œuvre. D’une certaine manière, j’accorde une importance exceptionnelle à la colonne 2 et à la ligne C de la grille de Bion en considérant que toute séance peut être représentée comme une lutte plus ou moins dramatique pour la prééminence de cette colonne 2 ou de cette ligne C.

Un précision importante s’impose : je ne veux pas parler ici de la rivalité entre deux personnes, l’analyste et le patient, ni même d’un conflit intérieur au patient ou intérieur à l’analyste, ou entre la séance analytique et le monde extérieur, même si ce modèle pourrait servir à décrire ce type de conflits, mais à un conflit entre deux ou plusieurs méthodes rivales (il est très difficile de se débarrasser de toute conception spatialisante, utiliser les mots extérieur ou intérieur, central ou latéral). Qu’importe qu’elles soient portées ou incarnées ou prétendues par tel ou tel protagoniste de la séance (fut-il absent), je m’en tiendrais à une description abstraite et générale. Je définirai le terme “ méthode “ provisoirement de la façon suivante : un ensemble de préceptes et de règles que l’on suit dans des situations “problématiques”, qui donnent à la personnalité du sujet une sorte de “caractère”, des traits saillants, et qui permettent à l’observateur de repérer certaines régularités et récurrences. Ces situations ne sont pas forcément “dramatiques” mais, parce que le sujet n’est pas forcément correctement équipé à l’avance quand il les rencontre et s’y éprouve, elles requièrent qu’on fasse un choix plus ou moins délibéré malgré le caractère incertain des informations dont on dispose en vue d’agir de manière satisfaisante. Il y a là un problème, et l’enjeu consiste ou bien à le penser, ou bien à ne pas le penser (et par exemple le fuir d’une manière ou d’une autre).

Le point fondamental tient à ce que qu’on n‘éprouve pas habituellement le besoin d’expliciter verbalement les méthodes dont on fait usage. La séance psychanalytique constitue une situation spéciale à cet égard parce qu’elle pousse les protagonistes à verbaliser justement les raisons qui les ont poussé à agir ou à imaginer les raisons qui pourraient les pousser à faire tel ou tel choix (ces raisons peuvent prendre la forme de justifications, d’excuses, mais aussi bien sûr, de récits apparemment ou réellement désinvestis par le sujet, etc.). Le dispositif analytique fonctionne comme une focale photographique réglée sur ce genre de faits, et vise précisément à faire apparaître de manière hyperbolique, exagérée (pour reprendre les mots de Transformations) ces méthodes parfois méconnues de celui même qui les met en œuvre quotidiennement, y compris l’analyste.

J’ai donné quelques aperçus de la manière dont on pouvait faire fonctionner ce modèle dans d’autres textes, notamment celui-ci. Je voudrais juste faire mention de rivalités de méthodes très bien connues des analystes : celles où s’opposent la méthode analytique (disons pour dire vite, chacun ayant sa version détaillée, l’attention également flottante/l’association d’idées et ce qui s’ensuit), aux méthodes suivantes : la moralisation et l‘éducation du patient, le désir de guérison, le désir de se comporter comme un bon analyste susceptible de satisfaire au jugement de ses pairs, la technique scientifique qui fait qu’on utilise le patient comme cobaye pour étayer ses théories, etc.. Ces méthodes sont rarement explicitées, et c’est d’ailleurs la raison pour lesquelles on les met parfois sur le compte du contre-transfert ou de la “résistance” de l’analyste. On devine qu’elles peuvent être tout aussi bien utilisées par le patient (les patients moralisateurs ou rééducateurs ne manquent pas, pour eux-mêmes et parfois pour l’analyste, le désir de guérison ou le désir de se comporter comme un bon analysand, ou comme un patient satisfaisant, et on trouverait même des patients s’utilisant eux-mêmes ou leur analyste ou les deux comme des cobayes d’une expérience scientifique).

Quand on prend au sérieux les méthodes dont disposent les patients qui se présentent au cabinet de l’analyste, car un patient n’est jamais une tabula rasa qu’il suffirait d’instruire, il a survécu jusqu’ici, il doit bien s‘être constitué une sorte de vade mecum, un bagage composé de méthodes, de règles et de principes, souvent implicites donc (et qui n’apparaîtront explicitement qu‘à un observateur spécialisé : un analyste, un analysand, un sociologue, un ethnologue , un historien etc.), quand on les prend au sérieux donc, quand bien même elles peuvent nous sembler n‘être qu’un salmigondis syncrétique plus ou moins délirant, mêlant un vague spiritualisme et quelques formules apparentées à la méthode Coué, on constate immédiatement leur irréductible pluralité et la richesse qui se dégage de ce foisonnement de méthodes grâce auxquelles les êtres humains s’efforcent vaille que vaille d’agir de manière à peu près sensée (ou, au moins : appropriée). Du coup, quand le patient ou l’analyste s’opposent d’une manière ou d’une autre à la méthode analytique (qui reste tout de même ce à quoi ils ne manqueront pas d‘être confrontés dans une séance de psychanalyse, au moins dans la plupart des cas faut-il espérer), il me paraît beaucoup trop vague de parler simplement de “ résistance “. C’est pourquoi j’ai proposé de substituer au modèle de la résistance, à mon avis trop pauvre, trop limité et trop univoque, celui de la rivalité des méthodes. Dans mon esprit, ce n’est pas le patient ou l’analyste qui résiste, ce sont des méthodes qui se confrontent l’une à l’autre, dans une atmosphère le principe de contradiction est mis à mal parfois jusqu‘à l’absurde.

Si on me suit dans cette tentative de présenter ainsi les choses, tentative à peine ébauchée pour le moment, et qui n’a reçu d’autres mises à l‘épreuve que “ma” clinique (la quarantaine de patients que j’ai reçus plus ou moins régulièrement ces dernières années, mais aussi ceux qui ne sont venus qu’une fois, et ont renoncé à aller plus avant, et même ceux qui, bien qu’ayant pris contact, ne sont pas venus), on envisagera peut-être un des thèmes prégnant dans les débats internes aux analystes ces dernières décennies, celui de la “nouvelle clinique” ou “les désillusions de la psychanalyse” (pour reprendre les termes d’André Green) ou “les patients in-analysables” ou encore “les transferts négatifs”, sous un autre jour. Non pas que je considère ces problèmes comme de faux problèmes. J’imagine que pour des analystes ayant connu d’autres temps, les changements s’avèrent effectivement notables au point qu’on puisse parler de “crise”, de “changements catastrophiques”, touchant non seulement nos patients, mais aussi leurs analystes et le champ socio-politique de la psychanalyse (ou les usages inédits qu’on fait aujourd’hui de l’outil analytiques). Je ressens l’avantage d’avoir commencé à exercer au XXIème siècle, et de surcroît dans un milieu rural, et de recevoir des patients qui n’ont qu‘à peine entendu parler de la psychanalyse, voire pas du tout : je ne peux pas être aussi étonné de la situation que mes collègues plus expérimentés, ou travaillant dans des villes avec des patients déjà convertis en partie à la psychanalyse. Mais je crois que le modèle privilégié par les auteurs pour décrire ces phénomènes qui les préoccupent pèche par les aspects suivants (je songe ici au livre récent d’ André Green Illusions et désillusions du travail psychanalytique, Odile Jacob 2010) : il ne semble ouvrir d’autre perspective que celle qui consiste à reconnaître la résistance du patient à l’analyse (pour ce qui est de l’analyste, A. Green, grâce lui soit rendue !, n’hésite pas à évoquer ses échecs et ses erreurs, mais il semble que la résistance soit toujours, au bout du compte, forcément l’affaire du patient — je ne suis pas loin de penser de mon côté, comme l’avait dit Lacan, qu’il « n’est de résistance que de l’analyste », même si je ne suis pas bien certain du sens « lacanien » de la formule —). Dès lors, on est conduit à chercher des critères d’in-analysabilité (on sait l’importance dans l’histoire de la psychanalyse de cette question, à commencer par les débats Freud-Ferenczi, et la manière dont aujourd’hui, c’est devenu un enjeu central quand on se pose la question de savoir quel type de traitement devrait être préconisé suite à tel ou tel diagnostic.), ou des structures favorisant les analyses interminables ou les « réactions thérapeutiques négatives ». Pour ce qui est de ces dernières, je les ai toujours considérées comme un bien précieux dans une cure, sans nier leur caractère désagréable (et là encore, je crois que l’analyste n’est pas à l’abri de développer des réactions thérapeutiques négatives !). Les manifestations, pour le dire de manière un peu abstraite, par lesquelles un patient exprime son manque d’adhésion ou son refus d‘être converti à la méthode psychanalytique, me paraissent non seulement normales, mais leur absence aurait plutôt tendance à me mettre la puce à l’oreille. Peut-être en d’autres lieux et d’autres temps, quand la psychanalyse occupait une place indiscutée dans le monde des idées, la plupart des patients se présentaient en étant culturellement pour ainsi dire convertis à l’avance à la méthode analytique. Comme je l’ai déjà noté, c’est loin d‘être le cas dans mon cabinet. Le patient vient aux séances, et se familiarise peu à peu avec les us et les coutumes étranges des lieux, une manière inhabituelle d’examiner ce qu’il fait et ce qu’il dit, et la parole énigmatique de celui qui l’accueille, etc. Mais il n’arrive pas seul : il amène avec lui ses bagages, ses préconceptions, ses preuves, et ses méthodes, lesquelles, bien qu’elles aient été en général mise à rude épreuve, et c’est en partie pour ça qu’il vient, parce que ça ne fonctionne plus de manière aussi satisfaisante, il leur demeure tout de même attaché en quelque façon, et pas toujours décidé à céder sur toute la ligne : d’où l’inévitable rivalité que j’essaie de décrire. Encore une fois, je tiens à préciser qu’il en va de même pour l’autre protagoniste de la séance. Bref, la méthode analytique ne peut s‘épanouir que dans un environnement hostile, peuplé de méthodes rivales, de préconceptions et de preuves contradictoires, de motions opposantes. Peut-être fut-il un temps où le jeu était gagné d’avance, et le climat général consensuel dès le début, mais — il suffit de lire les compte-rendu de Freud pour s’en convaincre : ce temps pourrait bien n‘être que mythique (ou représenter un idéal « la cure type des névrosés » : mais est-ce que ces névrosés types n’existent plus, et tous les patients sont ils en train de devenir peu ou prou borderline ? Où : ne sommes-nous pas en train de suivre une fausse piste en demeurant attaché à un modèle inadapté ? —Il n’est pas interdit de changer d’idéal).

On pourrait formuler autrement les choses, d’une manière plus brutale et exagérée : si la clinique a changé, ce n’est peut-être pas tant parce que sont apparues des psychopathologies nouvelles (ou que les « structures » psychiques ont changé, ou que « l‘économie psychique » (de l’humanité exceptés quelques uns ??) a changé), que parce que la sociologie des patients a changé, que la culture de certains qui se présentent désormais dans les cabinets d’analyste a changé (voire que des patients infortunés nous arrivent, parce que l’idée de consulter au Centre Psychiatrique du coin les rebutent, ou parce qu’il n’y a plus de place dans les hôpitaux, ou parce que le psychiatre, débordé par l’afflux de patients, ne leur accorde qu‘à peine dix minutes, le temps de rédiger une ordonnance. Ils n’assistent plus aux séminaires de Lacan, il ne leur viendrait pas à l’idée de devenir analyste, et ils n’ont aucune intention de passer quatre heures par semaine sur un divan (et n’en auraient de toutes façons pas les moyens)). Bref, je me demande si ce changement est affaire de structure ou de culture.

Un patient me ramenait régulièrement des livres de développement personnel (il considérait que grâce à son analyse, il avait découvert le plaisir de lire) dont il me lisait des passages allongé sur le divan. (P) « Vous voyez ! Ça, je me suis dit, c’est exactement moi ! Ce qui est écrit là dedans, c’est mon portrait tout craché ! » — et plus tard : (P) « Votre psychanalyse là, je n’y crois pas. C’est pas pour moi. Je commence à piger la manière dont vous pensez et ce que vous attendez de moi : mais vous n’y arriverez jamais ! Je suis un pauvre type, et contrairement à ce que vous voudriez me mettre en tête, que je suis un mec fin et intelligent etc., que je ne me suis jamais remis à cause de ce qui est arrivé à ma mère, votre truc d’œdipe là, vous n’y arriverez pas : jamais je ne pourrais reprendre des études. Moi vous savez, ma psychologue c’est Brigitte Lahaie à la radio.» L’analyste : « Le truc bizarre c’est que vous revenez quand même, malgré tout le mal que vous pensez de ma méthode. » (P) « Oui. Parce que, et c’est bien ça qui m’emmerde dans le fond, ce rendez vous du jeudi là, c’est devenu le truc le plus important de ma semaine. »

Résistance / conflit des méthodes

Le conflit des méthodes est une thématique que j’emprunte à Bion (Transformations, ch. 10) et dont je tire un modèle généralisable à toute situation psychanalytique. Ce modèle se substitue au modèle freudien classique de la résistance à l’analyse. Je considère ce dernier comme trop restrictif, ou du moins, que l’usage habituel qu’on en fait s’avère trop restrictif : il ne permet pas en effet de considérer sérieusement les résistances de l’analyste (celui qui occupe la place de l’analyste) au processus analytique, tendant à se focaliser exclusivement sur les résistances du patient. Est ainsi postulé une situation analytique idéale, dans laquelle l’analyste et le patient occuperaient des positions toujours distinctes, le premier demeurant en tous cas toujours à la même place, et n‘étant pour ainsi dire jamais distrait par quoi que ce soit qui puisse le détourner de sa tâche.

Je postule au contraire que la possibilité d’entamer et de poursuivre une investigation proprement analytique doit toujours être conquise sur des motions hostiles, et, pour l’exprimer en langage bionien, celui de la grille, que les éléments situés dans la colonne 2 constituent autant d’obstacles à la tâche que l’analyste et le patient se sont fixés (plus ou moins explicitement) en se donnant rendez-vous (ou, pour le dire peut-être plus justement, la tâche que l’analyse exige de l’analyste et du patient).

« le but d’une résistance est de préserver le statut inconscient des pensées, des sentiments et des « faits », parce que cela semble être le meilleur moyen, dans les circonstances, d’affronter le problème posé par ces pensées, ces sentiments et ces faits. » (Tr, p. 168)

Face au problème posé, et la douleur qui l’accompagne, des méthodes différentes peuvent être proposés pour le transformer afin de le rendre tolérable. La méthode analytique est l’une d’elle. D’autres méthodes ne manquent d‘être présentes : on peut supposer que ce n’est pas la première fois que le patient a rencontré un problème de ce genre, et qu’il s’est débrouillé jusque là, avec une autre méthode que l’analyse (la littérature psychanalytique contient de nombreuses théories et descriptions des méthodes adoptées jusque là par le patient, je ne m’y attarde pas ici). On peut s’attendre à ce qu’un conflit éclate tôt ou tard entre ces différentes méthodes (cf. Tr, p.161). Le patient n’est pas prêt à abandonner sans autre forme de procès la méthode qui lui a été utile jusque là, quelle qu’en fusse d’ailleurs les désagréments (« être considéré comme fou », par exemple). Dans la perspective psychanalytique, ces méthodes doivent être considérées comme étant en lutte contre la méthode analytique : et dans les cas les plus extrêmes, il peut arriver que leur promoteur en soit réduit pour asseoir sa victoire à s’efforcer de détruire la capacité analytique de l’analyste lui-même.

1 – La manière caractéristique de traiter ce conflit (et peut-être même un trait caractéristique) dans la névrose, s’entend de la sorte : « je sais bien mais quand même ». « Quand je lave le linge de ma fille, je dois compter le nombre de frottement que je fais, quand je repasse, c’est la même chose, si je ne compte pas correctement, je sens que je vais lui porter poisse, et la rendre malade. Je sais bien que c’est débile. Je sais bien qu’en réalité, je me sens coupable, que je déplace toute ma culpabilité sur ma fille et ses vêtements, et que c’est pas ça le vrai problème. Mais si j’arrêtais de compter.. » Le conflit est intériorisé et constitue l’objet central de l’analyse. La patiente adhère tout à fait à la théorie psychanalytique, et peut ajouter au stock des informations dont elle dispose à son propre sujet une telle théorie. Mais le statut de cette nouvelle approche demeure indécis. Les « … » stigmatisent cette indécision. L’adhésion de la patiente à la méthode analytique paraît tout à fait sincère, contrairement à la modalité n°4 décrite infra, mais la logique du calcul régit encore l‘évaluation des mérites comparés des deux méthodes. Quand bien même sa technique de comptage (obsessionnelle) ne présente pas des caractères de fiabilité très convaincant (au vu de la quantité d’angoisse qui subsiste), le déplacement de l’attention que propose l’analyse (en scandant la séance d’interprétations, en mettant l’accent par exemple sur ce recours au calcul) ne suffit pas à abandonner la méthode qui lui est familière. L’analyse est alors rythmée par une sorte d’oscillation entre les deux méthodes (technique de comptage et investigation analytique).

2 – Le destin analytique du conflit des méthodes peut prendre la forme d’une lutte entre rivaux, lutte externalisée dans la séance (ce qu’on appelait autrefois le « transfert négatif »), et se manifester colone 6, ou bien il sera plus ou moins « endopsychique » (pour reprendre Bion, Transformations, p.161). Dans le cas du conflit externalisé, on s’attend à ce que l’analyste et l’analyse incarnent la méthode psychanalytique détestée, contre laquelle le patient s’efforce de lutter en promouvant sa propre méthode. Bion écrit : « Cette forme extériorisée peut même conduire à une complicité entre eux deux (le patient et l’analyste), car le patient la trouve plus tolérable et l’analyste plus facile à traiter. » (Tr, p.161). Cette complicité peut prendre la forme de l’ironie comme lorsque le patient dit : «C’est très agréable de sentir tous ces gens qui me veulent du bien, les médecins, les assistantes sociales, et vous, mon analyste. Mais cette bienveillance ne suffit malheureusement pas à me convaincre d’abandonner ma méthode personnelle (par exemple se découper l’avant-bras). » La seule issue favorable de ce type de conflit ouvert, repose sur la capacité de l’un et l’autre des partenaires à tolérer la différence des méthodes, de manière à éviter de se comporter l’un envers l’autre en tyran dogmatique. La manière dont la patiente traite les problèmes que lui posent ses pensées consiste à les transformer en blessures qu’elle s’inflige, méthode évidemment incompatible avec par exemple une hospitalisation en psychiatrie, ou l’exercice d’un métier qui le conduirait à manier des outils tranchants (par exemple : travailler dans un atelier de couture). L’analyste peut-il tolérer que le patient utilise une telle méthode ? Le doit-il (malgré l’horreur que ça lui inspire) ? Il existe probablement une réponse à la première question, que tout analyste est en mesure de donner (pour lui-même). J’ignore s’il est souhaitable de donner une réponse à la seconde question. Dans une situation telle que celle-ci, il est souvent difficile de garder le cap de l’analyse, ne serait-ce que parce que le patient peut se lever brusquement et fuir littéralement le cabinet, l’analyste et la méthode qui va avec.

3 – Les modalités du conflit des méthodes sont rarement fixées une bonne fois pour toutes. Il semble que le patient puisse passer d’une position à une autre, entre deux séances, et parfois même au sein d’une même séance, ce qui a pour effet de déstabiliser l’analyste, de compliquer sa tâche. Le déplacement des positions (conflit internalisé ou externalisé) prend souvent des allures spectaculaires dans le cas des personnalités psychotiques, où l’identification projective est dominante : par exemple, la patiente attribue à l’analyste non seulement la méthode analytique, mais aussi sa propre méthode (que j’appellerai, par commodité, « mystique »). Elle peut écrire dans une même lettre : « Vous n’auriez pas du vous comporter de la sorte, un analyste ne fait pas cela. Vous n‘êtes pas un si grand analyste que ça. Vous êtes même tout petit petit. » Et, dans une séance : « Vous m’avez déçu en acceptant ma proposition de faire la prochaine séance en face à face au lieu d’utiliser le divan. Vous ne vous êtes pas rendu compte que je n‘étais pas prête pour cela. Mais, d’un autre côté, c’est aussi la preuve que vous me faîtes confiance. » Le conflit semble alors externalisé non pas sous la forme d’un conflit entre deux personnes dotées de deux méthodes rivales, mais les deux parties en conflit sont projetées dans l’analyste de manière à devenir l’objet d’un conflit propre à l’analyste (censé hésiter entre la méthode analytique et la méthode mystique, et dès lors, empêtré dans des contradictions irrésolubles). La tâche qui dès lors incombe à un tel patient consiste à éduquer l’analyste, lui apprendre son métier, et à transformer la méthode analytique : créer une nouvelle forme de psychothérapie, un hybride d’analyse et de mysticisme. À titre personnel, cette situation me paraît poser des problèmes encore plus insurmontables (pour l’analyste) que le conflit ouvert. le patient prétend vous analyser, et, quand bien même il peut sembler pertinent de penser qu’il s’analyse en réalité en analysant son analyste, il arrive évidemment qu’il tombe juste, ou qu‘à force, l’analyste finisse par céder et devenir effectivement ce que le patient voudrait qu’il soit. Il y a là un effet de mise en abîme extrêmement déstabilisant (comme ces films dans le film qu’on voit parfois au cinéma).

4 – Une expérience récurrente qu’on trouvera aussi bien sous la plume de Ferenczi, Winnicott ou Bion, est relatée sous la forme : le patient qui tombe toujours d’accord avec son analyste – si bien qu’apparemment nul conflit de méthode n’est à l’œuvre. En réalité, toutes les interprétations produites dans l’analyse sont immédiatement propulsées dans la colonne 2, ce qui prime étant alors de satisfaire le narcissisme supposé de l’analyste, en acquiesçant au bruit qu’il fait quand il parle, mais en accompagnant cette manifestation d’adhésion d’un silencieux : « cause toujours », d’une indifférence envers le contenu de l’interprétation (privilégiant ainsi le sujet de l‘énonciation au contenu de l‘énoncé) : « Je suis d’accord avec vous, vous avez probablement raison, vous avez même sûrement raison (d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement ?». De fait, il apparaît, après parfois de longues années de travail, que le travail analytique n’a produit aucun effet mutatif, que les choses restent en l‘état, dans une atmosphère pacifiée, ni désagréable ni enthousiasmante : le patient dit : « Je reviens la semaine prochaine ? », et il revient. Puis un jour il ne revient pas. Il écrit quelques mois plus tard : « J’ai fini par rencontrer une autre femme.» – autrement dit : « Je me suis débrouillé sans vous ! Vous voyez bien que l’analyse ne menait à rien ! » – évidemment, d’un autre point de vue que le sien, du point de vue de la méthode analytique par exemple, il a tort. Peut-être est-il à la recherche d’un changement, mais ne veut pas souffrir la peine de se chercher des raisons. Il aimerait se passer de la transformation verbale – et laisse donc ce travail à l’analyste.

5- Le patient paraît indifférent à l’analyse, ou plutôt laisse la méthode analytique faire son effet dans l’appareil psychique de l’analyste conçu comme un complément de lui-même (aka : le patient) qui lui sert donc à penser ses pensées (qu’il ne sait pas penser). Ce n’est pas un « cause toujours », mais un « je veux juste que vous entendiez ma plainte ». Le patient se plaint, ne fait aucun lien entre cette plainte et les récits suscités par l’analyse et les interprétations laborieuses de l’analyste, laisse ce dernier en charge de produire des liens qui demeurent lettre morte, et chaque séance, c’est la même plainte. L’atmosphère ne ressemble pas à la rivalité ou au conflit. C’est plutôt la désespérante incommunicabilité. Il arrive qu’au bout d’un moment, l’analyste ait “tout compris” (c’est-à-dire, il s’est donné une représentation ou un modèle qui, dans d’autres circonstances, et avec un autre patient, apparaîtrait comme probablement très satisfaisant). Cela fait un belle jambe à ce patient, qui lui se plaint justement de n’avoir “rien compris”. (S’il y a rivalité, elle aurait tendance à se produire en dehors du cabinet : le patient consulte des neurologues, des médecins, des psychologues, des psychothérapeutes avec des noms de spécialité étranges, des voyantes etc etc. Tous sont totalement impuissants.) L’analyste est du coup renvoyé à sa propre obstination (et à son désir) : c’est lui qui internalise le conflit des méthodes, il en devient le lieu privilégié – et c’est cela même qu’il doit interpréter.

remarques en vrac :

Je postule que chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, et quelques idées bizarres, des pensées en attente de penseur. Le patient entre en analyse après avoir déjà vécu un certain temps depuis sa naissance. Une question se pose : Comment a-t-il survécu jusqu’ici, jusqu‘à ce moment où il franchit la porte de mon cabinet ?

Le conflit entre la science et l’animisme (P. Descola).

Le postulat selon lequel chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, a une autre conséquence tout à fait importante, et à l’examen de laquelle Bion consacre de longues pages des Commentaires aux Second Thoughts. Nous pourrions nous représenter la séance, en dramatisant les choses, comme un champ de bataille où plusieurs méthodes rivales luttent pour conquérir le pouvoir (le contrôle des séances). Il ne suffit pas qu‘à l’entrée du cabinet soit inscrit le mot « psychanalyse » pour que ce qui se passe à l’intérieur satisfasse aux exigences de la psychanalyse. Dire : l’analyste est le garant de la psychanalyste constitue un énoncé performatif (ou un voeu pieux) dans la mesure où s’il doit l‘être c’est précisément que la séance est menacée de ne pas l‘être, par d’autres méthodes qui peuvent être rapportées et utilisées dans la séance aussi bien par le patient que par lui-même. C’est pourquoi on a toujours à devenir psychanalyste, que c’est le genre de qualité qui n’est jamais acquise une fois pour toutes.

Ici : Transformations p.159

L’analyste et le patient sont menacés d‘être saturés par la finitude. Winnicott a formulé quelque chose comme cela en indiquant qu’il s’agissait de produire un espace libre destiné à jouer ou à rêver. Désaturer.

Substantivation / substantialisation

Les psychanalystes sont en général assez précautionneux quand ils emploient le mot « inconscient » dans une phrase écrite. Beaucoup moins quand ils discutent entre eux, ce qui est excusable dans la mesure où utiliser ce genre de mot constitue un des usages habituels, ce à quoi on s’attend d’un locuteur faisant partie d’un groupe d’analystes : on adhère justement à ce groupe parce qu’on utilise ce genre de mot sans éprouver le besoin de lever les sourcils à chaque fois qu’on l’entend dans la discussion, le scepticisme sur ce point risque fort d‘être un motif d’exclusion immédiate du groupe (voire de vous disqualifier comme analyste) — on suppose (à mon avis a tort) que tous les membres du groupe sont au moins d’accord sur le sens de ce mot (qu’il y a là (au moins là !) une sorte de consensus minimal), ou au moins sur une manière à peu près correcte de l’utiliser psychanalytiquement, et, dans la conversation au moins, la plupart des membres du groupe sont indulgents les uns avec les autres en ce qui concerne cet usage. Bref, on emploie ici le mot inconscient par commodité. Mais dans le cas où l’analyste s’est engagé à rédiger la notice d’un dictionnaire, ou de produire un texte savant dans lequel la définition du mot « inconscient » paraît nécessaire, les choses se compliquent.

Un collègue me fait parvenir ce texte qu’il juge éclairant (Francis Martens, Qu’est-ce que l’inconscient ? ). Dans ce texte, qui synthétise brillamment Freud, Lacan et Laplanche, l’inconscient est tour à tour défini ou qualifié comme : « concept le plus central de la métapsychologie psychanalytique », « un lieu conceptuel – un construction logique – permettant de rendre compte sans réductionnisme des pulsions, conflits, angoisses, mécanismes de défense, créations et aménagement symptomatiques, qui sont le lot de la “nature humaine” », « le fruit d’un refoulement autoprotecteur portant sur un trop d’excitations «sexuelles» (au sens de la métapsychologie) », etc. Pour définir l’inconscient, il faut donc se rapporter (et définir également) à : la pulsion, les processi primaires et secondaires, le refoulement (et les autres négations), le sexuel, et faire un peu de linguistique lacano-jakobsienne, et donc beaucoup de métapsychologie (puisque l’inconscient en est le concept central, mais réclame en même temps pour être compris qu’on fasse appel à toute la métapsychologie, dont je me suis toujours d’ailleurs demandé en quoi elle se distingue, quand on lit ce qu’on lit parfois, d’une psychologie du fonctionnement psychique tout court, et pas spécialement « méta »), et pas mal de philosophie. C’est là me semble-t-il un dispositif conceptuel et théorique extrêmement lourd, au sens : pas très économique. Il signifie en somme que si vous n’adhérez pas à la totalité de la métapsychologie, vous n’avez aucune chance d’entendre quoi que ce soit au mot « inconscient » (prononcé par un psychanalyste).

La conclusion du texte, du coup, me laisse perplexe :

Métaphorisé en terme de lieu, l’inconscient ne correspond à aucune localisation mais à une fonctionnalité à la fois défensive et constitutive du psychisme. À la manière des «trous noirs» en physique, il échappe à l’observateur et ne se laisse logiquement concevoir qu’à partir de ses effets. Il s’agit donc d’une construction conceptuelle révocable, pour autant qu’il se trouve un modèle scientifique plus sobre pour rendre compte, avec autant de nuances, des richesses et précarités de l’«âme humaine».

On retrouve là cette correction « épistémologique », qui constitue une sorte de rengaine ou de passage obligé dans la littérature authentiquement psychanalytique : « je parle de l’inconscient comme s’il s’agissait d’un lieu ou d’une substance, mais c’est juste par commodité, ou de manière métaphorique, en vérité il ne s’agit pas d’un lieu, ni d’une substance, mais d’une construction conceptuelle. »

Mais qu’est-ce qu’une construction conceptuelle ? Et vaut-il vraiment la peine d’utiliser ce mot et tout ce qui doit être associé à ce mot si c’est pour au final, en regretter la « maladresse » — sa tendance à se faire passer pour un lieu ou une substance. C’est ans doute ce que l’auteur de ce texte veut dire en précisant qu’en tant que modèle, l’inconscient (la métapsychologie lacano-freudienne ?) est « révocable », et pas aussi « sobre » qu’on pourrait le souhaiter (ce avec quoi je suis extrêmement d’accord ! sauf que je ne me vois pas attendre bien longtemps avant d’essayer de m’en passer). Comme Jacques Bouveresse le rappelle, Wittgenstein considérait « “l’hypothèse” de l’inconscient comme n‘étant en réalité rien de plus qu’une façon de parler qui crée davantage de difficultés philosophiques qu’elle ne résout de problèmes scientifiques. » et d’ajouter que ce qu’il ne reconnaissait pas « dans la psychanalyse, comme d’ailleurs dans la théorie des ensembles, n’est rien moins que son ontologie. » (J. Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science : Wittgenstein lecteur de Freud, Éditions de l‘Éclat, 1991, p.9.). Toute la question porte à mon avis sur la pertinence d’une critique adressée aux théories psychanalytiques concernant sa supposée ontologie. La plupart des analystes un peu futés, ou du moins qui ne considèrent pas leur adhésion à la psychanalyse comme une appartenance à une Église de l’Inconscient, diraient que c’est plus compliqué que cela, que le mot « inconscient » est d’abord à saisir comme le résultat d’une méthode, ou sa présupposition, ou qu’il (n’) est (qu’)une construction théorique (provisoire), mais qu’au final, les analystes sérieux n’y tiennent pas au sens où il s’agirait d’un ordre caché des choses etc. C’est là véritablement une question difficile, et à mon avis inutile (qui a déjà fait couler beaucoup trop d’encre).

Le problème, c’est que dans les discussions courantes entre analyste, et dans de nombreux textes de la littérature psychanalytique, on ne manque jamais d’utiliser le mot inconscient sous la forme d’un substantif et comme sujet de la phrase (tout comme on fait usage dans certains jeux de langage psychanalytiques des mots « sujet », «self », voire « désir »etc.. sans précautions particulières, comme s’il s’agissait là d’une chose à la fois plus profonde et plus cachée sur laquelle le processus analytique finira bien par mettre le nez). De la substantivation à la substantialisation non seulement il n’y a qu’un pas, mais au fond, n’est-ce pas précisément parce que nous utilisons tel mot comme substantif et comme sujet d’un énoncé que du même coup nous le substantialisons ? Parce que quoi sinon ?

Je trouve par contre notre tendance à parler « comme s’il s’agissait d’un lieu ou d’une substance » extrêmement digne d’intérêt. Il me parait dommageable qu’on rejette cette tendance d’un revers de la raison, quand elle fait retour avec tant d’obstination.

On a du mal à imaginer que les mots du patient puissent rivaliser avec une théorie aussi sophistiquée. Malheureusement, trop souvent, à entendre les analystes parler ou à les lire, le problème d’une telle rivalité en se pose pas (tout au moins chez l’analyste) : ou bien il considère que le patient ne sait pas ce qu’il dit (et que la juste et véritable perspective qui permet de savoir ce que le patient a dans la tête, comment il fonctionne psychiquement, est la perspective psychanalytique, c’est-à-dire qu’il n’y a là que des effets de l’inconscient, du « trou noir » que l’analyste fait profession d’observer par ses bords — parce qu’il possède les outils pour cela), ou bien le patient est séduit par la psychanalyse, et devient tout à fait converti à l’idée qu’il ne sait pas lui-même ce qu’il dit, mais qu’il existe quelque part une sorte de lieu (qui n’en est pas un) ou une substance (qui n’en pas une) dont ses dires ne sont que les restes émergeant de l’obscurité. Heureusement, il arrive aussi que le patient arrête là les frais, ou maintienne d’une manière ou d’une autre ses propres vues (la réponse automatique de l’analyste : « résistance », parce qu’il va de soi que c’est le patient qui résiste (à la psychanalyse au bout du compte, ou du moins à ce que l’analyste croit avoir en tête, son idéal sans doute), me paraît plutôt relever d’une défense quelque peu désespérée et pathétique de la part de l’analyste pour garder la tête haute et se donner le sentiment qu’il continue à faire malgré toute cette hostilité son métier.)

Hypostases

manières d’utiliser le mot “inconscient” dans des phrases

Est-il juste de dire que Freud a “découvert” l’inconscient ? Pas au sens où la réponse devrait consister à prouver l’antériorité de la découverte de Freud, mais au sens où l’inconscient est ce genre de chose qu’on découvre.

Est-il préférable de dire qu’il “invente” la psychanalyse, entendue comme un dispositif …, et que, en s’efforçant de comprendre ce qu’il fait, il fait l’hypothèse de l’inconscient.

Ou bien : le langage humain n’est-il pas à la hauteur de l’ “idée” de l’inconscient (ou de ce à quoi fait référence ce mot) ?

Le problème vient de ce que nous sommes irrésistiblement tenté de croire, ou qu’irrésistiblement nous sommes amenés à faire comme si, il existait réellement un espace ou une chose ou un “territoire” auxquels le mot inconscient se référait, que Freud aurait découvert. Or, si nous sommes irrésistiblement portés à pense de la sorte, la responsabilité en vient avant tout des règles de nos manières de parler.

Un psychanalyste pourrait-il par exemple écrire le mot “inconscient” entre guillemets – alors l’inconscient ce serait juste une manière de parler. Ou bien : “pulsion”, “fantasme”, “trauma” etc.

Le comble : c’est exactement ce que je fais (mettre des guillemets, ou ne pas utiliser du tout ces mots-là). D’où la question cruciale : suis-je encore, de ce point de vue, psychanalyste ? Est-ce que le psychanalyste est le genre de personne qui utilise les mots “inconscient” et “pulsion” sans guillemets ?

Dire : ces guillemets signifient juste que ces mots ne sont que des commodités de langage, la concession que les analystes font dans un but de communication. Bref, c’est tout de même plus pratique et économique, de partager un stock minimal de mots dans la discussion avec nos collègues. S’il fallait à chaque fois préciser : “j’utilise le mot inconscient par commodité”, on perdrait un temps certain. (Serait-ce pour autant un temps perdu ? Qu’aurions-nous de plus intéressant à faire ? Pour ma part je vois des tas de choses plus intéressantes à faire.)

“J’utilise le mot “inconscient” par commodité” : cet énoncé a-t-il un sens ? Pouvons-nous imaginer une situation dans laquelle il ait du sens ? Oui, probablement. Mais en même temps, cet énoncé n’induit-il pas un suspense insoutenable dans la discussion, car on a immédiatement envie d’ajouter : “mais s’il n’y a là que commodité, alors de quoi sommes-nous en train de parler ? Quel genre de choses diriez-vous si vous vouliez être plus précis – et que vous ne craigniez pas de perdre votre temps à utiliser une expression plus complète de ce que vous voulez dire ?”

Dire : “ce n’est pas une métaphore” (c’est ce qui se produit ou existe “vraiment” – wirklich – dit Ferenczi). Ou : ce n’est pas une manière de parler, une commodité de langage, mais c’est au contraire “exactement ce que je veux dire” – ou, si on souhaite demeurer plus prudent : “je ne peux pas le dire mieux pour le moment.”

Peut-être, après tout, pourrions-nous utiliser correctement le mot inconscient en disant que c’est exactement le mot qui convient, ou du moins le plus proche de ce que nous voulons dire.

Le problème c’est qu’on est alors renvoyé à l‘épineuse question de décrire ce que nous voulons dire par là.

Toute cette discussion apparaît comme oiseuse, parce que le mot “inconscient” se trouve détaché du contexte de l‘énoncé dans lequel il est effectivement utilisé ou semble requis. Si toutefois je joue à ce jeu-là, c’est parce que c’est le type de traitement auquel ce mot ne manque pas d‘être soumis dans certains discours : et que c’est le genre de mot dont l’usage constant ou la référence implicite sert de critère de reconnaissance à la plupart des groupes psychanalytiques orthodoxes (que je distingue des groupes “d’inspiration psychanalytique”). Utiliser les mots “inconscient”, “pulsion”, “trauma” sans guillemets serait le signe distinctif d’appartenance à ces groupes (c’est une question de foi en somme).

l’analyste historien – quelques écueils

Il existe toutefois une manière d‘échapper au scepticisme stérile – le sceptique serait celui qui ne peut pas utiliser ce genre de mot sans guillemet) : les envisager d’un point de vue historico-critique (une fois cet examen accompli, peut-on pour autant se passer des guillemets ? Ou devrions-nous nous contraindre, lorsque nous utilisons le mot “inconscient”, à préciser à chaque fois : “au sens où Freud l’emploie dans tel ou tel texte, à tel ou tel endroit”. On devine déjà qu’une telle stratégie conduit tout droit à l‘érudition, à consacrer un temps considérable à devenir un érudit. Le problème : n’avons-nous pas, du fait que nous recevons des patients, des choses plus urgentes et importantes à faire, comme, par exemple, nous intéresser aux faits et gestes de nos patients, plutôt qu’aux faits et gestes de Freud ? Et : que signifie un “psychanalyste sans patient” ?)

On ne peut pas se passer ici d‘étudier l’histoire du mot. C’est ce à quoi s’adonnent les associations de psychanalyste, notamment à des fins de formation, mais pas seulement : étudier à longueur de séminaires, l’histoire des mots (ce que Freud et ses successeurs ont voulu dire). “Pas seulement” à des fins de formation, mais : cette recherche opiniâtre et zélée constitue l’activité qui permet d’asseoir l’identité de l’association, de tracer les contours du groupe, de le distinguer des autres groupes existants. La question : “quelle genre d’association ou d‘école ?” équivaut à “Comment entendez-vous les mots “inconscient”, “psychanalyse” etc.. ?” ou : “comment lisez vous Freud ?”.

Il y a là une sorte de passage obligé. Une forme de conversion à un jeu de langage. Dans l’antiquité les écoles philosophiques fonctionnaient ainsi : on venait y apprendre un jeu de langage (ou le confirmer, le développer, l’amender, le créer). Les apprenants en philosophie (qui n’ont rien à voir avec les étudiants d’aujourd’hui) pouvaient passer un temps dans une école, auprès d’un maître, puis changer d‘école et suivre un autre maître.

Bref : les courants psychanalytiques sont attachés aux traditions (au sens de l’histoire des usages passés). (C’est une des raisons pour lesquelles on voit chaque année sur les rayons des libraires un nouveau dictionnaire de la discipline — une autre raison serait que ça se vend mieux).

Premier problème : on ne s‘étonnera guère que dès lors les figures les plus influentes, celles qui font autorité, de chaque groupe soient représentées par la caste des érudits (les quelques-uns qui savent décortiquer philologiquement le texte de Freud, ceux qui ont compris quelque chose à Lacan). Pourquoi ces érudits devraient-ils de facto prendre les rênes de l’association ? Ils définissent par leur travail l’orthodoxie. Le savant est le maître. Les cliniciens deviennent les disciples. La conception de la psychanalyse sur laquelle repose ce type d’organisation me paraît pour le moins discutable. Comment le groupe pourrait résister au dogmatisme et au conservatisme quand ces tendances lui sont à ce point, structurellement, consubstantielles ? On pourrait après tout considérer qu’il n’est aucun mal à prôner le conservatisme et le dogmatisme, que c’est le genre de position à laquelle on devrait s’attendre, ou bien “ce à quoi doivent servir les associations d’analyste”. Mais je doute que les dites associations se satisfassent d’une telle fin. Elles se veulent aussi les matrices d’une créativité, de l’invention. Mais cette créativité doit passer sous les fourches caudines du jugement des pairs, lesquels sont à la fois les érudits et les chefs de file. On peut tout de même craindre que l‘élan inventif, la capacité à “montrer l’inconnu” (expression mienne mais que je fabrique à partir de Bion et d’une remarque orale de P.H. Castel), à tolérer le chaos, bref, une certaine audace, soient rognées et présentables uniquement après formatage (c’est-à-dire après que l’audacieux ait fait ses preuves durant quelques dizaines d’années). Sur tout cela, on peut lire le livre de Prado de Oliveira, Les pires ennemis de la psychanalyse, dans lequel il règle ses comptes avec sa propre vénérable association : c’est à la fois édifiant et amusant. Pour les adeptes de psychanalyse sauvage, je tiens à préciser que je ne règle de compte avec personne, puisque je n’ai personne avec qui règler des comptes (c’est l’avantage d’un certain isolement).

Second problème : une tendance à la sacralisation et donc à la vénération et l’adoration se manifeste. Ce que j’appelle le syndrome “Jacques-a-dit”. Dans certains groupes on frôle le délire religieux, voire on le cultive massivement (voir les délires apocalyptiques à la C. Melman ou eschatologiques ou sotériologiques (?) à la Jacques-Alain Miller – le rêve d’une “humanité analysante”). Des usages purement jargonnesques s‘établissent, les mots deviennent des slogans : il suffit assez bien au disciple de supposer que le sens de ces mots-clés soit détenu par un seul ou quelques-uns, pour éviter l’effort d’en découvrir le sens par soi-même. Le meilleur moyen d‘éviter l’excommunication (par laquelle on est exclu de la communication, le moyen le plus sûr de réduire au silence et faire taire), c’est encore de s’abstenir d’interroger le sens des mots sur lesquels le dogme repose. Concrètement, les activités de l’association semblent entièrement consacrés à l’examen ou la rumination dans le meilleur des cas, au ressassement admiratif, au pire, de la parole du maître (ou de celle de son représentant sur terre, le gourou qui s’en réclame). Du point de vue économique, je considère que passer son temps à essayer de comprendre ce que le maître a voulu dire est une perte de temps (qu’on a bien mieux à faire etc.). Bion, quand il animait des séminaires cliniques, (on trouverait le même genre de tactique chez Donald Meltzer ou Antonino Ferro), refrénait bien vite chez ses collaborateurs la tendance à essayer de comprendre ce qu’il voulait dire : c‘était très déstabilisant. Mais ceux qui supportaient de faire le deuil du désir de compréhension des paroles du maîtres y gagnaient probablement – ainsi que leur patient.

Troisième problème : les cliniciens, ceux qui accorde une importance première à l‘écoute des déclinaisons des faits et gestes de la séance, doivent s’exprimer avec énormément de précautions. Ils doivent s’en tenir à ce qui, dans le matériau des séances, se prête à confirmer ou prouver les énoncés du dogme. La clinique tend à n‘être que la preuve qu’on attend. Ou bien, s’ils s’autorisent quelque audace conceptuelle, ils devront d’abord s‘être plié à l’exercice apologétique de rigueur, et avoir rendu soigneusement hommage à untel et untel. Bref : on peut innover, mais seulement sur un fond de consensus auquel on doit d’abord souscrire. Alors, qu‘à mon sens, la clinique devrait constituer non seulement le fond et l’arrière plan de toute investigation sérieusement psychanalytique, mais aussi, le matériau, voire, le premier plan (Bion disait : “Je ne m’intéresse pas à ce qui doit être mais à ce qui est.”). Cependant, l’histoire de la psychanalyse d’une part, et les exigences de la préservation du dogme et de l’identité du groupe d’autre part, occupent déjà le terrain et tendent à réduire la clinique à la position de servante. Là encore l’institution se protège de la clinique, toujours susceptible de faire émerger des objets bizarres et pas déjà-pensés, pas pré-conformés aux théories dominantes sur lesquelles s’institue le groupe (ou pour le dire plus brutalement : l’institution tend spontanément à se défendre de l’inconnu. D’où les complications extrêmes et les procédures sophistiquées pour malgré tout favoriser également la créativité des membres).

un peu de Bion : histoire et mémoire

Et pourtant, malgré ces inconvénients, qui relèvent plus des logiques du groupe que de la nature de la recherche historique elle-même, l’histoire soignée des usages et des significations des mots et des concepts autour desquelles pivotent le système théorico-pratique psychanalytique, doit faire partie du bagage dont tout analyste a du s’encombrer avant d’ouvrir son cabinet. Je crois que ce devoir de savoir est nécessaire, qu’il y a là une étape obligée dans le parcours de formation de tout analyste. Dans l’idéal, toutefois, il n’a de sens que s’il est destiné à améliorer nos capacités à travailler psychanalytiquement, c’est-à-dire en présence du patient (et surtout pas si, durant ces études, le désir de satisfaire aux attentes plus ou moins explicites du groupe, dans la perspective donc de “ressembler à”, s’avère dominante. Cette soumission (infantile) paraît certes inévitable, mais ce n’est pas une raison pour l’encourager par des procédures spéciales.) Sauf qu‘à l‘étape suivante, quand le patient entre dans la pièce, il vaudrait mieux dit Bion, se débarrasser provisoirement de ce bagage encombrant :

The problem of acknowledging indebtedness to earlier work is not difficult if it is excluded from the mind of the analyst when at work with an anlysand. (2T, p.153-4)

Le problème de la reconnaissance de la dette envers les travaux antérieurs ne constitue pas une difficulté à condition que ceux-ci soient exclus de l’esprit de l’analyste quand il travaille avec un analysand.

or : où sont les mots de la psychanalyse, les mots-clés (inconscient, pulsion, etc) sinon dans les livres de nos prédécesseurs, c’est-à-dire quelque part au-dehors de la séance ou bien : dans nos propres esprits dans la mesure où nous avons appris à dire ce que nous pensons avec ces mots là.

Some of the difficulty experienced by analysts arises when the psycho-analyst allows the intuition achieved to languish and be replaced by what he has learned of his psycho-analyst’s theories and experience (2T p. 153)

Certaines des difficultés rencontrées par les analystes se manifestent quand le psychanalyste laisse l’intuition croupir et être remplacée par par ce qu’il a appris des théories et des expériences de son propre psychanalyste.

Ma traduction de “to languish” par “croupir” se discute : elle présente une image exagérée, une sorte de pourrissement de l’intuition, laissée en plan au profit d’une activité soi-disant propice à satisfaire les attentes du groupe. Passer plus de temps à s’efforcer de se comporter comme ou de ressembler à un analyste conformément aux supposées opinions du groupe, plutôt que d’analyser. Disserter durant des heures sur l’inconscient (de..), c’est inévitablement travailler en l’absence de l’objet.

hypostase

Revenons au problème posé par cet usage du mot “inconscient” sans guillemets (j’aurais pu choisir un autre mot, mais celui-là paraît décisif dans le cas de la psychanalyse).

La conception naïve du sens attaché au mot inconscient serait selon Gérard Pommier – je prends ces énoncés-là parce que c’est ce qui me vient en premier – et que ça change du Laplanche/Pontalis habituel – : “un stock de souvenirs oubliés ou à un réservoir de pulsions animales contenues”(…), or, “l’inconscience (sic) n’est pas un lieu ou une substance”.

L’affirmation sceptique : “on ne peut prouver, ou on n’a jamais pu prouver l’existence de l’inconscient” suppose une définition naïve de l’inconscient : en ce sens, le sceptique est ici naïf (ou il n’a pas lu les bons textes, ceux sur lesquels G. Pommier s’appuie.)

Considérer l’inconscient comme un lieu ou une substance, ouvre la voie à la conception selon laquelle l’inconscient serait un arrière-monde, une réalité plus profonde, située quelque part et doté des caractéristique d’une chose. C’est là, du point de vue des spécialistes, l’erreur classique qui ne manque pas d‘être commise dans les usages vulgaires (non spécialisés) du mot inconscient : usage dont on trouve la trace pas seulement dans les magazines féminins, mais aussi chez certains détracteurs, fussent-ils savants, de la psychanalyse.

On aurait pourtant tort de réduire la popularité de cette conception aux jeux de langage extra-psychanalytiques (des gens qui en parlent sans connaître les règles valant et constituant les institutions psychanalytiques – règles sont je souligne par ailleurs l’extrême variabilité : l’institution se manifeste dans des règles, certes, mais pas seulement – par là je veux dire que si l’institution peut être décrite comme un arrière plan sur le fond duquel les membres paraissent se comprendre de manière suffisamment satisfaisante (à leurs yeux), l’ensemble des règles explicites, voire des règlements qui en quelque sorte l’institue comme institution, sont bien loin de suffire à la décrire de manière à montrer sa cohésion, ce qui la tient plus ou moins). Il arrive bien souvent que les psychanalystes eux-mêmes, dans les conversations qu’ils ont entre eux, ou les propos qu’ils tiennent à leurs patients, voire même dans leurs écrits rendus publics, relâchent leur vigilance en quelque sorte, et en viennent à parler de l’inconscient comme d’une chose, qui serait situé dans un certain lieu, occuperait un certain espace. Freud lui-même, quand il élabore la première topique, doit à plusieurs reprises préciser que les topoï (ics, pcs/cs) ne sont en aucun cas des topoï au sens de lieux psychiques, ou des parties de l’appareil psychique (des sortes de contenant dans lesquels on pourrait trouver un certain nombre d‘éléments, selon la conception naïve) mais des fonctionnements (il dit : des systèmes). Ces corrections sont nécessaires à partir du moment où l’on a choisi de décrire les choses dans le registre topologique. Il est extraordinairement difficile de s’empêcher de concevoir l’appareil psychique ou le psychisme comme un tout qu’on pourrait diviser dans la description partes extra partes : sinon en précisant par exemple que ce dont on parle (l’inconscient) n’est pas la partie d’un tout, qu’il n’est pas non plus une chose, une sorte de noyau situé quelque part au centre d’une entité plus vaste, etc. etc. Il n’empêche, cette spatialisation “naïve” ne manque pas d’inscrire sa marque dans la grammaire des énoncés qui prétendent décrire les faits psychanalytiques, et dès lors, on n’est pas étonné de lire que le système ics est le siège des pulsions, qu’il est rempli de pensées d’un certain type, qu’il se situe dans une strate plus profonde de la personnalité, etc etc. Avec la seconde topique, la tendance à spatialiser les descriptions est atténuée, mais le risque alors est de chosifier le ça, le moi et le surmoi, et de décrire des relations (dramatiques) entre des simili-personnes dans la personne, bref, de substantialiser et personnifier, ce qui là encore, relève de la conception naïve, toujours du point de vue des psychanalystes savants : on sait comment certaines écoles tourneront par la suite en ridicule les tenants de l’ego-psychologie. Lacan a probablement permis de clarifier en partie nos usages en dégageant des modèles structuraux inscrits au cœur même du langage – dès lors l’inconscient devient la cause dont on perçoit les effets – le risque, c’est que les dits effets, on finit par les trouver partout du moment qu’on les cherche, et que les outils d’analyse lacanienne, appliqués à tort et à travers, finissent par produire n’importe quoi. Mais bon, je ne suis pas assez qualifié pour en juger, donc : laissons là. On pourrait continuer ainsi la liste des modèles produits par les auteurs en psychanalyse, et montrer comment, malgré les scrupules et les amendements, il est fort difficile de décrire l’appareil psychique ou l’esprit en se gardant tout à fait des tendances à substantifier et situer quelque part. Et ce qui est certain c’est que ces descriptions sophistiquées ne s’adressent pas au tout venant (moi-même, par exemple, je ne suis pas toujours bien certain de savoir ce que je veux dire quand j’emploie le mot “inconscient” – non! pire encore! Plus ça va, plus je m‘éloigne de mes années de formation, plus je reçois de patients, moins j‘éprouve la nécessité de recourir à l’usage de ce mot.)

Bien évidemment, cela vient avant tout du fait que décrire, pour des humains (à supposer que décrire puisse avoir une signification pour d’autres vivants), c’est précisément cela : c’est là précisément ce que nous faisons quand nous décrivons. Ou : ces tendances sont inscrites dans la grammaire même de “décrire”. Ou plutôt : que si nous voulons décrire quelque chose qui n’est situable nulle part et n’est pas “à proprement parler” une chose, nous devons en tous cas prendre un soin extrême à amender et corriger nos descriptions, de manière justement à prévenir les mésinterprétations, en maniant les figures de style, en jouant sur les paradoxes (Lacan en use et abuse).

Cette tendance de la pensée n’est à mon sens nulle part mieux visible que dans la manière dont le néoplatonisme s’est développé après Plotin. Si vous êtes particulièrement courageux au point d’entreprendre de lire successivement les Ennéades de Plotin, puis la Théologie platonicienne de Proclus, et enfin le Traité des premiers principes de Damascius, vous seriez sans doute frappé par la multiplication pour ainsi dire exponentielle du nombre des hypostases. Il y a un moment où se demande : jusqu’où iront-ils ? Comme si chaque concept rencontré, voire chaque mot prononcé, était dans la foulée élevé au rang d’hypostase, de principe. On trouvait déjà dans les systèmes religieux contemporains de Plotin, notamment chez la plupart des gnostiques, mais également dans des ouvrages comme les Oracles Chaldaïques ou , ce genre de multiplication des entités démoniques ou théurgiques (de la théurgie le père Festugière écrivait : elle est un “système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels”). Dans le traité II,9(33) : “Contre les gnostiques”, Plotin tourne en ridicule cette tentation multiplicatrice, précisément dans la mesure où l’on en arrive à faire de n’importe quel concept produit dans le cours de l’activité discursive un principe (ἀρχὴ) :

(…) τὴν λέγουσαν ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ, ἔτι μᾶλλον καταφανὲς τὸ ἄτοπον. Καὶ διὰ τί οὐκ εἰς ἄπειρον οὕτω; (op. cit. (1,32))

L’absurdité de la doctrine que nous combattons sera plus évidente encore si l’on suppose qu’une troisième Intelligence ait conscience que la deuxième Intelligence a conscience de la pensée de la première : car il n’y a pas de raison pour qu’on n’aille ainsi à l’infini. (je cite l’ancienne traduction de M. N. Bouillet, surtout à cause du plaisir que j’ai à ressortir ce vieux livre poussiéreux du carton où je l’avais presqu’oublié. La délicieuse formule : ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ mériterait un traitement plus “radical”.)

Hé bien, je crois que cette tendance à hypostasier, et à multiplier les hypostases (à des fins probablement quasi-religieuses), n’est pas absente du monde intellectuel qui nous est contemporain, et spécialement des produits des réflexions psychanalytiques. On ne compte plus les articles et les livres qui, après avoir rendu hommage aux prédécesseurs, et se soient pliés au passage obligé d’une évocation plus ou moins vague d’un épisode clinique, se concluent par la promotion d’un mot dont on espère manifestement qu’il fasse école autour de lui (et promeuve en même temps l’habileté de leur auteur). Certains germanistes ont pu s’offusquer de la “mode” chez les commentateurs de Freud, qui consiste à produire autant des néologismes par incompétence (à leurs yeux), transformant, par le biais de la traduction, ce qui chez Freud relève souvent du langage courant, en un galimatias jargonneux et hyper-technique. (“La pensée et l’allemand de Freud, dont certes la relative complexité est connue, subissent alors, par une sorte de fatalité, une transcription en français obscure, énigmatique, aux expressions étranges, faites d’accouplement de mots inouïs, de concepts et de termes inconnus de la pensée française, une sorte de labyrinthe linguistique incongru propre à donner le vertige au lecteur francophone.”, Michel Luciani , Traduire Freud en français, la malédiction des pharaons.) Un des aspects frappants de la rhétorique lacanienne consiste précisément à souligner les jalons de sa pensée sous la forme de concepts “lacaniens” et pesant tout le poids de leur auteur, ce qui peut donner chez quelques-uns de ses élèves la manie de les invoquer par après, comme on invoquait aux temps de la théurgie néoplatonicienne les entités métaphysiques et les démons, avec une déférence sourde : ainsi des mots à la mode d’hier et d’aujourd’hui, “jouissance”, “lien social”, “parlêtre”, et même “éthique”, qui sonnent parfois à mes oreilles peu informées, quand je les entends dire dans certains groupes de travail, comme des “éons” psychanalytiques (en référence aux éons gnostiques) – on les profère, on les lance au loin, avec un léger trémolo dans la voix (tremblez devant ces mots !). D’où des propositions du genre : “l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan” (celle-là, de proposition, prise au hasard sur une page web, assez délicieuse reconnaissons-le. Et en même temps : comment on est-on arrivé là ? N’est-ce pas d’une certaine manière une forme de parodie, d’auto-parodie ? C’est souvent l’effet que me fait la lecture de J. A. Miller. Je me dis : ce type là plaisante et s’amuse.)

L’hypostase constitue donc en quelque sorte la version métaphysique (ou : en K) de l’hyperbole, ce type d‘exagération dont Bion dit, au sujet de la transformation dans l’hallucinose : “L’apparition de l’hyperbole sous quelque forme que ce soit, doit être considérée comme le signe distinctif d’une transformation dans laquelle la rivalité, l’envie et l‘évacuation sont à l’œuvre.” (Transformations, PUF, trad. F. Robert, p. 160)

Ce que je veux montrer ici, c’est que la conception savante ne cesse de s‘établir contre la conception “vulgaire” (qui se déploie sans subir les contraintes internes aux jeux de langage partagés par les communautés d’analystes et d’aspirants analystes) – et que, ce faisant, elle ne cesse de devoir lutter contre la tentation d’hypostasier les concepts sur lesquels elle repose.

Ces problèmes naissent de ce que la plupart des concepts psychanalytiques sont proférés et utilisés en l’absence de l’objet (du patient, de la séance, hors situation).

En psychanalyse, la précision est limitée du fait que la communication relève d’un genre primitif qui requiert la présence de l’objet. Des termes comme “excessifs”, “une centaine de fois”, “culpabilité”, “toujours”, (ne) tirent leur signification (que) de la présence de l’objet dont il est question. Ce n’est pas une présence lors de la discussion entre analystes ; puisqu’il n’est pas présent, les rapports (intercourse !) entre psychanalystes vont tendre au jargon, c’est-à-dire à la manipulation arbitraire de termes psychanalytiques. Même si cela n’arrive pas, ça y ressemble (Even when it does not happen it presents an appearance of happening : F. Robert traduit : “Même quand ce n’est pas le cas, la discussion revêt un caractère d’improvisation.” C’est peut-être cela que Bion veut dire, mais je n’en suis pas sûr.) (Second Thoughts, p. 148-7)

"Une grave faiblesse des analystes" (?!)

Les groupes d’analystes présentent une certaine homogénéité, qui tient en partie au fait qu’ils considèrent comme “allant de soi” un ensemble de règles (plus ou moins explicites, et dont on peut trouver éventuellement une trace écrite ici ou là, dans tel ou tel texte produit par telle ou telle institution psychanalytique) relatives à la manière dont l’analyste devrait se comporter avec son patient… Les relations de l’analyste vis-à-vis de l’argent constituent un thème assez courant, qui donne lieu à des préconisations assez différentes d’un groupe à l’autre ou d’une époque à l’autre. Je voudrais ici réfléchir sur certaines de ces préconisations, à partir de choses que j’ai entendu dire, ou lues, de la part de quelques collègues, ou dont on voit se dessiner la logique dans une certaine littérature. J’intitulerai cette description : “le psychanalyste décomplexé” (comme on dit : “la droite décomplexée”) (Il va de soi qu’il existe bien d’autres manières de traiter ce thème, et bien des analystes ne se reconnaîtraient pas dans la présentation qui suit.)

le psychanalyste décomplexé :

Un psychanalyste vertueux doit avoir vis-à-vis de l’argent une relation dénuée de tout scrupule. Proposer un tarif “bas” constitue une preuve que l’analyste “a un problème avec l’argent” – on sous-entend par là bien des choses, qui ont avoir avec LA dette (symbolique ou imaginaire) – notez bien qu’il s’agit rarement d’une dette en particulier, mais de LA dette, dont l’invocation suffit. Suffit à quoi ? À décréter l’analyse de l’analyste insuffisamment poussée à bout. Un analyste correctement formé n’est pas censé éprouver des scrupules au moment de demander telle ou telle somme à son patient. Il ne devrait pas non plus hésiter au moment d’imposer un certain rythme hebdomadaire – par exemple 3 à 4 séances par semaine -, ou d’exiger le paiement des séances auxquelles le patient ne s’est pas présenté. Celui qui hésite peut être soupçonné de faiblesse vis-à-vis de la règle, faiblesse qui ne saurait être imputée encore une fois, qu‘à un défaut dans son analyse personnelle ou bien à un désir coupable de générosité envers son patient – et dès lors, ce désir risque de perturber voire corrompre le cours de la cure, en plaçant le patient dans une situation intenable vis-à-vis de la dette. Les deux critiques se rejoignent ici : c’est parce que l’analyste n’a pas su y faire avec LA dette qu’il se trouve dans l’incapacité d’adopter une position saine vis-à-vis du patient et qu’il entraîne alors ce dernier dans les errements de sa subjectivité mal dégrossie.

On dira que je caricature et c’est vrai. Je caricature dans la mesure où une immense paresse me prend à l’idée de compiler toute la littérature sur le sujet, afin de fournir des preuves que le paragraphe précédent n’est pas si éloigné de ce que certains analystes pensent ou disent ou écrivent.

“l’argent analytique n’est pas l’argent qui s‘échange au-dehors”

Le problème intéressant posé par ce type de règles, c’est qu’il n’a de sens que dans un jeu de langage particulier alors même qu’il semble spontanément, pour un observateur étranger à la forme de vie spécifiquement psychanalytique, relever de ce que Erving Goffmann appelle : “relations de service personnalisées”.

Du point de vue “ordinaire”, nous avons là une réalité matérielle extrêmement prosaïque : l’analyste exerçant en cabinet privé a besoin d’argent comme la plupart des individus. En France en 2010, s’il veut agir conformément aux lois en vigueur, l’activité d’analyste dans un cabinet privé étant considérée comme une activité professionnelle libérale, et, dans la mesure où on touche en l’exerçant certaines sommes d’argent, il ne saurait s’exempter de payer à différentes caisses et à l‘État des cotisations, des taxes, des impôts etc.. comme n’importe quelle profession libérale. Je me sens obligé de rappeler ce point parce que ça ne semble pas aller de soi pour certains de mes collègues (sans compter qu’on est censé aussi déclarer l’argent qu’on gagne, et même les liquidités.. On sait bien que nombre de professions, et pas seulement les analystes, prennent certaines licences avec ces déclarations légales. La “règle” selon laquelle le patient devrait payer exclusivement en liquide relève de l’hypocrisie la plus totale : on peut ratiociner a posteriori tant qu’on voudra sur les motifs théorico-techniques susceptible de justifier une telle règle, ça ne convaincra que les naïfs.) Ces libertés prises avec loi pourraient très bien se justifier en décrétant la psychanalyse comme un lieu absolument distinct de l’espace social et politique. Ça ne se dit pas avec autant de franchise, et en tous cas pas sur la scène sociale ou politique – sans doute parce que, on a beau tenir le monde extérieur comme un territoire extra-psychanalytique, au nom par exemple de la “neutralité” psychanalytique, il n’empêche, la peur de la police et des tribunaux (et peut-être aussi une vague idée de sa “réputation”), fait tout de même son petit effet. Il est plus facile de se poser là comme instance subversive (les psychanalystes “seuls vrais révolutionnaires”, qu’on a pu entendre dans les années 60, souvent par le truchement d’un pseudonyme – discrétion oblige ?) quand on évite d’attirer l’attention des pouvoirs publics. Disons que la pratique (ne pas déclarer la totalité des sommes perçues) ne se limite pas au métier dont je parle ici, loin de là. Et qu’on trouve quand même un certain nombre qui accepte aussi les chèques. Cela dit il existe des situations tout à fait “scandaleuses” – du point de vue en tous cas de ceux qui tiennent au respect des lois : untel, dont le mari est psychiatre, exerce en toute discrétion à son domicile, sans être déclarée nulle part cette profession discrète, tel autre, professeur d’université enchaîne sur son temps libre les consultations sans déclarer la moindre entrée d’argent du fait de cette activité complémentaire. L’extra-territorialité rêvée des psychanalystes a bon dos (et certains lecteurs auront immédiatement pensé à cette extra-territorialité à laquelle la religion a toujours été tentée de prétendre. Les derniers déboires de l‘Église catholique avec les affaires de pédophilie qui émergent en nombre n’est que l‘énième épisode des relations complexes entre la cité de Dieu et la cité des hommes. De ce point de vue, je ne suis pas certain que toutes les écoles psychanalytiques aient fait leur Vatican II).

Robert Castel a écrit autrefois un livre épais (Le Psychanalysme, Maspéro 1973) sur la question de l’incapacité foncière des psychanalystes (pour des raisons qui selon lui tiennent à la la structure théorico-pratique de la psychanalyse elle-même) à prendre en compte la dimension sociale de leur activité, forcément conçue comme un dehors socialement et techniquement neutralisé, etc. Je considère “l’argent” comme un de ces objets-limite (qui révèlent paradoxalement l’inscription indéracinable de la psychanalyse dans le champ des activités sociales), ou plutôt comme le point de rencontre entre la réalité “sociale” et la situation analytique (j’avoue que je ne suis pas satisfait de ce vocabulaire, mais je l’utilise faute de mieux, en espérant qu’il soit suffisamment suggestif). Ce qui frappe dans le traitement du problème de l’argent par les psychanalystes, c’est cette sorte d’incapacité à l’envisager autrement que sous l’angle de la rationalisation psychanalytique (du moins dans le type de traitement que j’ai décrit) : tout se passe comme si l’argent, une fois mis en jeu dans le cabinet de l’analyste, faisait d’emblée l’objet d’une conversion “psychanalytique”. L’argent qui circule dans le social (ou, pour mieux dire, qui marque certains types de relations dans tel ou tel groupe) n’est pas l’argent qui circule dans le cabinet de l’analyste. Mieux encore : l’argent qui advient dans le cabinet de l’analyste révèle la vérité de toutes les autres formes sous lesquelles l’argent se manifeste.

Ça ne va pas de soi : d’un côté, on peut voir là un certain paradoxe interne à la théorie habituelle des psychanalystes : le principe de réalité vaut dans un sens et pas dans l’autre, or l’argent qui circule entre le patient et l’analyste semble être conçu comme une exception au principe de réalité, ou du moins, il ne peut s’inscrire dans la relation analytique qu’une fois neutralisées (pour reprendre les termes de Robert Castel) ou mises entre parenthèses ses significations économiques, sociales etc.. Tout se passe comme si l’argent “en analyse” subissait une conversion (au sens spirituel du terme) psychanalytique. Pour le dire d’une autre manière, la monnaie circule dans la situation analytique toujours sous la menace d’une interprétation en terme d’effet de l’inconscient. Discuter du tarif par exemple, pour l’analysant, avancer des difficultés de paiement, c’est à coup quasiment sûr, s’exposer à une interprétation de ce type. Mais, d’un autre côté, on a pu entendre autrefois, dans les années de l‘âge d’or de la psychanalyse parisienne, disons les années 60-70, des formules du type “le patient devrait consacrer un quart ou un tiers de son budget à son analyse” ou, devant un patient peu fortuné : “prenez un emploi mieux rémunéré” (C‘était à l‘époque où les patients parisiens étaient de toutes manières convertis à l’analyse avant que de s’allonger sur le divan, ainsi disposés à accepter à peu près n’importe quelle lubie de la part du praticien, en général à peu près aussi fortunés qu’eux, et que les circonstances politico-économiques, désolé de rappeler des faits aussi étrangers à la théorie analytique, n’avaient rien à voir avec celles qui aujourd’hui produisent le chomage de masse et l’aggravation de la pauvreté pour une partie importante de la population). Bref : adaptez votre budget aux coût de l’analyse, ce qui est cette fois une manière assez brutale de ramener le patient à la réalité. On peut certes s’y pendre certes avec beaucoup plus de douceur :

“Bien que nos honoraires soient souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en reste pas moins que le budget consacré à une cure comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne désespérée et que l’issue de la cure est pour elle une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de diverses institutions spécialisées.” (J. D. Nasio, La Psychanalyse peut-elle guérir ? , intervention au Temple de l’Etoile, mercredi 13 octobre 2004)

Au moins, les choses sont dites clairement : pour les moins fortunés, le dispensaire ou le centre Médico-Psychologique local – mais quid alors de la psychanalyse pour cette population ? Parce qu’au dispensaire, faut pas rêver quand même, la psychanalyse, quand elle s’y fait une place, et il y a tout lieu de penser que sa place est de plus en plus ténue, ne peut au mieux que se manifester sous la forme d’une inspiration psychanalytique plus ou moins floue (un peu comme les étranges “psychothérapies d’inspiration psychanalytique”, dont je me suis toujours demandé ce qui les inspirait exactement).

Notez que c’est à peu près ce que Freud disait déjà en 1913 dans son texte fameux “Le Début du traitement” (traduit dans le volume La Technique psychanalytique, PUF, p. 92) :

Tout en étant fort éloigné de tenir ascétiquement l’argent pour méprisable, on peut cependant regretter que, pour des raisons à la fois extérieures et intérieures [c’est moi qui souligne], le traitement psychanalytique soit presque interdit aux gens pauvres.

Tout le développement qui suit est à lire de près (et celui sur le sort fait aux “classes moyennes” sonne très “actuel” – je crois en effet que les problèmes qui agitent aujourd’hui le Landerneau psychanalytique français quant aux supposées “nouvelles cliniques” répondent, à sa manière spéciale, à un afflux inhabituels de patients appartenant aux dites classes moyennes – lesquelles sont de moins en moins moyennes et flirtent avec la classe d’en dessous). Je me contenterai de relever ici la mention de causes aussi bien extérieures (le “social” pour dire vite) qu’intérieures (à la théorico-pratique analytique). Et la remarque par laquelle je caricaturai tout à l’heure la position “décomplexée” dont un certain courant se réclame : “je ne tiens pas l’argent pour méprisable.” (soit : mais pour quelles raisons (internes ou externes ?) ? et de quel argent parlez-vous ?)

Et : cette page mémorable (à laquelle le texte de Nasio cité infra fait écho) tirée de la conférence de 1918, “Les voies de la thérapie psychanalytique” (Œuvres Complètes, PUF, volume XV, p. 107) :

En outre, nous sommes restreints, par les conditions de notre existence aux couches supérieures aisées de la société, qui ont coutume de choisir elle-mêmes leur médecin et qui, lors de ce choix, sont détournées de la psychanalyse par tous les préjugés possibles. Pour les larges couches populaires, qui souffrent énormément des névroses, nous ne pouvons pour l’instant rien faire.

C’est là reconnaître pour l’analyste la contrainte du “principe de réalité” (pour le dire moins pompeusement : le fait qu’il existe d’autres logiques que la logique analytique, que l’argent peut avoir d’autres significations que celles qui occurrent dans le feu du transfert ou dans la théorie psychanalytique). Sauf que, dans cette manière de se frotter à la “réalité extra-analytique”, on ne voit plus du tout le patient : on l’envoie se faire voir ailleurs. Bref : la psychanalyse semble parfois traiter de la “réalité extra-analytique” à son aise, c’est-à-dire y renvoie le patient quand ça l’arrange, lui, l’analyste, et prive au contraire le même patient de s’y référer, quand ça l’arrange encore, lui, l’analyste.

Qu’on me comprenne bien : je ne préconise rien du tout et surtout pas de considérer la transaction financière dans l’analyse comme un acte qui relèverait exclusivement ou “par nature” du social ou de l‘économie, et qui ne mériterait pas qu’on l’envisage dans un autre jeu de langage, par exemple psychanalytique. Une patiente à laquelle j’accordais un tarif assez bas me confiait au moment du paiement que ça risquait d‘être difficile pour elle de payer cette séance et les suivantes, parce qu’elle “avait fait les soldes” et claqué plusieurs centaines d’euros dans ce grand élan d’enthousiasme dont on entend souvent parler chez les patients diagnostiqués “maniaco-dépressifs”. Cela mérite à tout le moins une interprétation dans le style analytique (laquelle je passe sous silence ici, pour des raisons de confidentialité, mais qui portait en partie sur ce que j’appelle “la rivalité des méthodes” – préférer l’acte à la pensée voir Bion, Transformations, chapitre 11, p. ). Ce genre de fait s’avère souvent pertinent pour la cure. Mais l’interprétation du type “c’est de la résistance” me semble par contre d’une pauvreté accablante, surtout quand elle devient une interprétation “automatique”, réflexe, purement verbale (l’analyste dit “résistance” uniquement parce que c’est ce qu’il suppose qu’un analyste soit amené à dire dans ces moments là).

“Résistance” et “responsabilité”

(p) fait part de difficultés de paiement : l’analyste n’en veut rien savoir et dit : “il y a (de la) résistance” (comme si la résistance était une chose et non pas un certain rapport – “Il n’y a dans l’analyse d’autre résistance que celle de l’analyste” (Lacan, Écrits, “Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud”, 1954)). Mais, à quoi résiste-t-il sinon précisément à la théorie psychanalytique qui voudrait placer d’emblée la valeur et le sens de ce dire (les difficultés de paiement) dans une grille d’interprétation purement psychanalytique ?

Que signifie un tel forçage des faits si on essaie de s’extirper un petit peu de cette grille ? Peut-être que l’analyste veut dire quelque chose comme : “on a toujours le choix”. Si vous dites que vous ne pouvez pas payer, c’est en réalité que vous ne voulez pas payer, ou que “votre inconscient” choisit de traduire un problème rencontré dans l’analyse dans ce registre financier, bref : “quand vous parlez de vos problèmes d’argent, vous ne savez pas ce que vous dîtes, et si vous le saviez, vous auriez sans nul doute trouvé une solution, sacrifié une dépense pour une autre”, etc.

Au fond, il s’agit bien de briser et dénier la relation entre ce que le patient dit, et les faits dont il parle. “Vous croyez parler de problèmes rencontrés dans la réalité, moi, l’analyste, je préfère entendre que c’est votre inconscient qui parle.” Il y a là une manifestation de ce que j’appellerai la métaphysique de l’illusion : l’analyse au bout du compte finira par relever (voire “lever”), sinon toutes les illusions (car l’absolument non-dupe ne se réalise sans doute pas plus ici-bas que le sage stoïcien), du moins celles qui gouvernent le symptôme. On sent là poindre l‘ébauche d’une pratique généralisée du soupçon, ancrée au cœur même d’une conception “métaphysique” de l’inconscient. La majeure partie des psychanalystes rejetteraient, si on leur présentait les choses de manière aussi brutale, cette conception : mais est-ce que cela suffit vraiment à s’en prévenir ? Le nœud du problème se manifeste ici : car si dans l’analyse, on doit supposer, postuler, qu’il y a toujours de l’inconscient qui parle, et dès lors en saisir l‘émergence dans les plis et replis des énoncés, comment se donner la possibilité d’entendre quand même que “le patient n’a plus un sou, qu’il a perdu son emploi, etc ?” Ne serait-il pas envisageable d’entendre les deux à la fois ? Plutôt que de se faire sourd à l’un pour entendre l’autre ? (Je songe là à la souplesse préconisée par Bion, qui se traduit par la capacité de passer d’un vertex à l’autre – version pluralisée en quelque sorte ou complément de la “vision binoculaire”, qui permet de percevoir mentalement les éléments en volume (multidimensionnels). Les bioniens verront où je veux en venir).

Plane ici le spectre de l’intention normative de l’analyste. Certes, elle n’est pas explicite, elle est si l’on peut dire, “de conséquence”. Si le patient se plaint de problèmes d’argent, alors il doit faire les mauvais choix, sous-entendu il gère mal son budget, il n’est pas un bon gestionnaire. La psychanalyse s’adresse d’abord à de bons gestionnaires (et si tel n’est pas le cas, alors la cure fera d’eux de bons gestionnaires). On a une version éclatante et accablante de ce genre de logique en lisant par exemple ce genre de texte (de la part d’un psychanalyste, par ailleurs délicieux écrivain) :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Alors ? Qu’est-ce à dire sinon que l’individu n’est pas responsable, tandis que le sujet, lui, l’est (en partie) ! Du côté du social et de l‘économique, ça vous tombe dessus, “on” n’y peut pas grand chose, faut faire avec – et si par exemple, suite à ce qui vous tombe dessus, vos revenus diminuent, on n’en est “évidemment” pas responsable. Du côté, par contre, de la rationalité psychanalytique, “en tant que sujet”, on doit bien être responsable quelque part – et ça, l’analyse saura le “montrer” – pas difficile de remonter aussi loin qu’il faudra ou de relever les indices saillants, afin de prouver qu’en dernière analyse (la plus “profonde”, donc la plus “vraie”), si vos revenus diminuent et que c’est la galère, vous devez bien y être pour quelque chose (en conséquence de quoi, la question de la diminution du prix des séances ou de leur fréquence ne se pose pas).

“Évidemment” n’a le statut dans ce genre de texte que de concession à “la réalité extra-psychanalytique”. Ce qui importe dans l’analyse se joue sur une autre scène, qui n’est pas une scène parmi d’autres, mais la scène ultime (laquelle repose sur le “réel”, de préférence avec un grand “R”). L’analyse socio-économique et l’analyse psychanalytique (les effets de l’inconscient) ne sont pas dans un rapport de rivalité (même pas, ce qui augurerait au moins d’une problématisation possible), mais au contraire, la seconde neutralise la première (au sens où on n’est pas tenu d’en tenir compte), et si le patient révolté tente de présenter les choses en terme de rivalité (les faits contre l’analyse), on lui rétorque : “résistance”.

Et je passe sous silence (ce que Robert Castel a largement développé) les conséquences politiques de cette prétention à l’apolitisme (“je sais bien que vous n’avez pas d’argent, mais la question n’est pas là, nous parlons ici de l’argent au sens psychanalytique” etc etc). On en a dans la suite de l’entretien de Michel Schneider un bon aperçu, gentiment réactionnaire :

Il y a une montée de la violence sociale pour régler les problèmes catégorie contre catégorie si bien qu’on n’a plus tout à fait le sentiment d’avoir affaire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, quelle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que ça comportait. (Michel Schneider, locus cit.)

(remarque entre parenthèse : on sent aujourd’hui comment certains psychanalystes – ceux dont je parle dans ce texte – occupent vis-à-vis du thème de la “souffrance au travail” une position alambiquée. Un analyste me disait : “‘malaise”, “frustration”, ça renvoie à des causes dans la réalité, l’analyste doit se méfier de cela, ne pas entrer dans ce jeu-là, qui le conduirait du coup à chercher des issues dans la réalité, à devenir “conseiller” en environnement, plutôt qu‘à faire le travail d’interprétation qui le spécifie.” Soit. Mais si la plainte du patient porte justement (et c’est ce qui ne manque pas de se produire) sur ces aspects de l’environnement auquel il est confronté et dont il affirme qu’ils le rendent “malade”, on n’est pas obligé de se poser comme conseiller environnemental, ce n’est pas forcé. On peut faire son travail d’analyste en reconnaissant qu’effectivement, il existe des environnements pathogènes, au moins pour lui, le patient, et sans doute pour beaucoup d’autres, et entreprendre d’explorer quel genre d’effets ça lui fait, à lui ce genre de situation, et comment il s’y prend pour tenir quand même, ou comment il craque, bref ce qui fait qu’il est à la fois un objet pris dans une machinerie aliénante, et un sujet, dans les manières singulières qu’il a d’en parler, d’en pâtir, de s’en plaindre etc.. Ce n’est en rien faire du conseil environnemental. Les psychanalystes ne devraient pas avoir si peur du monde extérieur. Il ne me semble pas que cet “engagement” (prendre au sérieux le fait qu’il existe effectivement des organisations du travail capables de rendre l’autre fou) constitue en rien un obstacle au travail normal de la cure. Le risque, en tous cas, de la neutralisation disons “radicale” des faits sociaux et leur reconduction systématique et a priori dans une matrice de conversion psychanalytique, c’est en définitive de poser un acte politique tout à fait sans équivoque. Quel meilleur atout pour les organisations patronales qu’un discours qui renverrait systématiquement et par principe le salarié “souffrant” à sa propre responsabilité. Viendra le temps bientôt où certains psychanalystes ne manqueront pas de se faire une place dans les entreprises pour entendre les salariés inadaptés, après qu’on les ait aimablement signalés à leur intention.)

nota bene : Or, comme souvent (voir par exemple les interminables ratiocinations au sujet du divan et du fauteuil), la question de l’argent, historiquement, du paiement et de la valeur de l’analyse (qu’on considère devant être traduite en coût monétaire), n’est en réalité que la rationalisation a posteriori d’une pratique établie en tâtonnant dans l’expérience, et devenue habituelle. Comme il est de bon ton d’en revenir à Freud, relisons les textes que j’ai cités ci-dessus. Bien souvent, on en revient à Freud quand ça arrange, à titre d’autorité, et on se garde bien de le citer quand ça dérange – mais on trouvera toujours une autre autorité pour s’avancer dans les oripeaux de la certitude.

Il est frappant de constater comment les règles concernant la fréquence des séances ont changé depuis Freud (et connaissaient sans doute déjà à l‘époque de Freud de grandes variations, d’un analyste à l’autre). On entend dire des choses, de nos jours, dans certains groupes analytiques – et tous d’acquiescer d’un air grave et d‘évidence – : une vraie analyse, une psychanalyse à proprement parler, c’est tant de séances par semaine. Freud dit (dans ce texte) : tous les jours sauf le dimanche. Une collègue m’avouait : au delà d’une séance par semaine, je m’ennuie. Un patient : “Je viendrais une fois par mois ? Comme avec le psychiatre ?” L’ennui, c’est qu’il est très difficile de fixer là une règle a priori, c’est-à-dire avant d’avoir rencontré le patient. Un de mes patients venant de fort loin (trois heures de route aller-retour), nous avons convenu d’un rendez-vous toutes les deux semaines. J’entends déjà ceux qui sursautent : ça ne saurait être une psychanalyse ! Mais : Quel sens cela aurait-il de proposer 3 rendez vous par semaine ? Et qu’est-ce qui permet de décréter, alors même qu’on n’a pas entendu un mot de ce que le patient a à dire, qu’il ne peut s’agir au sens plein et entier d’une psychanalyse ? Sur quelle définition de la psychanalyse se fonde-t-on alors ? Les patients de Freud, qui venaient de toute l’Europe, voire au-delà, prenaient leurs quartiers à Vienne durant le temps de leur cure (laquelle durait quelques semaines ou quelques mois en général). Quel genre de patients peuvent financer un tel séjour (ceux des “couches supérieures aisées de la société”, admet Freud) ?

J’entends par ouïe dire : “Mon tarif est non négociable.” Peut-être est-ce une formule destinée à ce patient seulement, et donc une forme de provocation, qui, après tout, ferait sens (dans la mesure où on prend la peine d’y penser et d’en évaluer les effets) ? Ou bien est-ce là une règle que l’analyste s’est donnée ? “Dans tous les cas, quel que soit le patient, mes tarifs et le nombre de séances ne sont pas négociables !” C’est dire : “Hors d’ici patient sans le sou !” – sélectionner sa patientèle sur des critères purement économiques. “Pas de prolos dans mon cabinet !” Pourquoi pas ? L’analyste analyse avec ce qu’il est, en l’occurrence : “décomplexé”. Mais qu’on n’aille pas ensuite faire la leçon à ceux qui, ni complexés, ni décomplexés, préfèrent entendre ce que le patient va dire, plutôt que d’appliquer a priori des règles tirées de je ne sais quelle théorie.