Observation sur le harcèlement dit "moral".

367 jours auparavant

1. Subitement, sans raison manifeste, la victime subit un afflux de remarques désobligeantes, de reproches plus ou moins explicites, le groupe de travail qui faisait preuve jusqu‘à présent d’une certaine sympathie se montre désormais franchement antipathique. On lui rappelle des règles qu’elle est censée connaître, mais qu’elle ignore, et qui entrent en parfaite contradiction avec les règles qu’elles suivaient jusque là. Ce qui ne posait aucun problème auparavant en pose un désormais. Son travail, qui semblait jusqu’alors satisfaisant, devient sujet à caution. Les membres du groupe se réunissent en dehors des heures de travail, manifestent une complicité, par des plaisanteries obscures, dont la victime est exclue. Un des membres du groupe semble assumer la tâche d’adresser ces remarques et ces reproches. Les autres gardent la tête basse mais ne disent mot.

2. La victime est amenée à chercher les raisons de ce changement d’attitude du groupe à son égard. Ces raisons lui échappent. Prise par surprise par ce changement soudain, elle tente dans un premier temps de se défendre, mais comprend vite qu’il ne s’agit absolument pas de cela, mais d’une entreprise de déstabilisation psychique : dans un second temps, déstabilisée donc, elle se contente d’encaisser les chocs comme dans un rêve. le sol de la réalité dirait l’autre, se dérobe sous ses pieds — tel est bien l’objectif inconscient du harceleur, faire perdre pied à sa victime.

3. La déréalisation du monde social, par sa soudaineté, met à mal les compétences adaptatives de la victime, les réduit même à néant : la victime recherche un appui autour d’elle, mais le harceleur semble avoir convaincu les autres membres du groupe du bien fondé de son entreprise, ou bien à tout le moins, il est patent personne n’ose s’y opposer. Son point de vue à elle devient un point de vue solitaire, isolé, minoritaire. La pertinence de ses propres pensées est mise en défaut. L’idée même d’une considération objective de la situation, dont les autres devraient se rendre compte naturellement, s‘évanouit. Seul compte le point de vue du harceleur qui fixe les problèmes et le traitement de ces problèmes. La vigilance de la victime s’intensifie, elle surveille ses propres gestes et ceux des autres, ses déplacements et ceux des autres, les mots qu’elle prononce et ceux que les autres prononcent, tous les phénomènes semblent traversé d’une intention obscure et malveillante, sa motricité de base est atteinte, son comportement prend une allure paranoïaque, le rapport à elle-même se déploie sur un registre schizophrénique. Hagarde, étourdie, elle s’efforce par simple réflexe de survie d’obéir aux ordres, de les devancer même, d’agir avec zèle, mais les ordres sont systématiquement contradictoires, et les contraintes immanquablement doubles conduisent à des dilemmes et des apories : la voilà bientôt privée de toute autonomie (ce dont on aura lieu en temps utile de se plaindre à son sujet). Elle finit par devenir effectivement quelqu’un de bizarre, mal dans sa peau, mal-adapté au travail, inapte à la vie du groupe, elle perd sa place, son manque d’implication et de solidarité est flagrant, le cercle vicieux se referme : elle devient ce dont on l’accuse. La parole est touchée de plein fouet, les mots qui sortent de sa bouche sont ceux d’un imbécile. On l’ostracise, on ne l‘écoute plus. La victime se sent égarée dans un mauvais rêve, l’impression d‘être en train de rêver accompagne naturellement le processus de déréalisation, et la rend inapte à toute réaction de défense rationnelle en ruinant ses capacités d’interprétation et d’intériorisation.

4. Aucune attaque du harceleur n’est suffisamment explicite ou brutale pour mériter qu’on la relève : pour reprendre une expression de Masud Kahn, il s’agit plutôt de micro-traumatismes répétés. Si la victime trouvait la force de s’en plaindre, elle ne saurait pas vraiment quoi dire, les motifs de sa plainte paraîtraient si ténus aux yeux des membres du groupe qu’elle passerait alors précisément pour ce qu’elle soupçonne qu’elle est à leurs yeux — on ne saurait la qualifier exactement, mais en tous cas : un être qui mérite de subir ce traitement. La victime s’efforce désormais de survivre en encaissant les coups, assommée par celui qui vient d‘être porté, elle doit déjà anticiper sur le prochain — elle se ré-adapte d’une certaine manière extrêmement rapide à la situation, mais au prix d’une régression spectaculaire : elle se retire dans un endroit discret et se met à pleurer, elle voudrait devenir aussitôt invisible, rentrer chez elle, aller se coucher : en quelques heures, une personne d’un naturel affable et joyeux peut se transformer en profond dépressif. Cet effet porte aujourd’hui le nom de dépersonnalisation. La victime n’est plus une personne morale susceptible de traiter d‘égal à égal avec les autres membres du groupe, elle subit un processus de vidage psychique impressionnant par sa radicalité et sa vivacité : ce processus de désubjectivisation massif explique qu‘à ce moment-là, il ne lui soit plus possible d’avoir recours aux parties de sa personnalité qui habituellement lui permettent de s’affirmer en tant que sujet, même le recours à un moi d’emprunt, à un faux self, n’est d’aucune utilité pour l’aider à rendre ce cauchemar un tant soit peu tolérable. Elle n’est plus rien d’autre que ce membre boiteux du groupe, arbitrairement exclu, elle est réduite à n‘être qu’un élément du groupe, un point dans un ensemble.

5. Une fois rentrée chez elle, la victime se sent blessée, évidée, et ne saurait trouver le repos dans la mesure où elle doit retourner le lendemain au travail. L’expérience à laquelle elle a été soumise, le bombardement de micro-particules persécutives qui l’ont percé de part en part la laisse hébétée et obsédée. La nuit suivante est atroce. Et il en ira ainsi de toutes les autres nuits semble-t-il. Elle n’est plus qu’obsession, l’objet de ses tourments continue, même absent, de la harceler. À ce stade, le processus de destruction complète de la personnalité, de soumission absolue, de mise au pas radicale, est déjà bien avancé. Il suffit d’une journée quand le harceleur est suffisamment doué et le reste du groupe suffisamment lâche pour obtenir un résultat efficace sur un salarié : les entreprises modernes l’ont bien compris. À ce stade, l’objectif poursuivi semble clair : on veut que la victime craque, confirmant ainsi la vulnérabilité qu’on lui devinait, qu’elle se plie au travail autant qu’il est possible, et finisse par quitter son emploi d’une manière ou d’une autre.

(mis en ligne par vincent seguret)
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l'effet que ça fait

511 jours auparavant

L’appareil perceptif de l’analyste dispose d’une multiplicité de sens, qui constituent ses outils d’investigation, comme des sondes qu’on lance à intervalles réguliers dans l’espoir d’entendre un écho significatif, on lance une sonde au fond d’un gouffre susceptible de fournir l’indice que quelque chose existe plutôt que rien, « quelque chose = x » résonne dans le vide, une forme s’efforce d‘émerger de l’obscurité : une image, une émotion, une pensée plus ou moins élaborée, etc. — susceptible d‘être utilisé pour la croissance ou psychanalytiquement significatif.

Les outils d’investigation qu’on suppose communément être à disposition de l’analyste, et qui fournissent souvent l’occasion d’une caricature de la figure de l’analyste, relèvent de ce qu’on peut appeler l‘écoute latérale, ou l’attention flottante : le patient présente un récit plus ou moins organisé, plus ou moins articulé, lequel récit vaut de manière plus ou moins assumée comme une théorie, avance l’air de rien des hypothèses, des causes, des raisons et des motifs, l’analyste écoute d’une oreille cette ébauche de compréhension, mais, d’une autre oreille, il se concentre sur la musique des mots, les fameux signifiants, attendant, ce qui ne manque pas d’arriver un jour ou l’autre, que le cours du récit achoppe sur une hésitation, un soupir, un geste brusque, qu’un mot vienne à la place d’un autre, qu’une allitération bizarre ou la répétition d’une formule, ou bien la simple juxtaposition étrange de faits rapportés, l’enchaînement des pensées lui-même (l’association d’idées), viennent troubler le cours de la narration — et parfois, quand le moment lui paraît opportun, il n’hésite pas à interrompre le récit — dire : « une sangsue dites-vous ? », « Vous me parlez d’une séance de saut à l‘élastique, et l’instant d’après, vous offre un voyage en montgolfière à votre mère », « il fait chaud soudainement, vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ? », c’est exercer une certaine forme de violence, cette interruption a valeur d’acte — pour relever la bizarrerie que son écoute latérale a perçue — et dès lors, si le patient est en mesure de faire son miel d’une telle remarque, si le coup de sonde rend un écho, une nouvelle dimension s’ouvre en amont ou en aval du récit, un double fond surgit brusquement du tiroir qu’on croyait avoir examiné de fond en comble, on croyait parler d’une chose quand on parlait, « en réalité » ou en même temps, d’une autre chose, ce qui n‘était qu’un récit plat, sans fond, et donc accablant, gagne en profondeur, on gagne une dimension supplémentaire, pour le patient, l’analyse proprement dite peut commencer  — c’est souvent douloureux, douloureux de découvrir ce qu’on pressentait : qu’une part d’inconnu gît quelque part, qu’on est à soi-même énigmatique, qu’en soi se terre un autre, mais voilà : on a poussé la porte du cabinet de l’analyste et c’est ce à quoi on aurait du s’attendre.

Ces outils d’investigation sont bien connus, des rayons de bibliothèque entier reposent sur leur mise en œuvre. Mais il existe un autre outil d’investigation qui s’est révélé à l’auto-examen des analystes au travail à la suite de la découverte freudienne du « transfert » — ça ne date donc pas d’hier ! — un outil dont la mise en œuvre (si je puis dire) et l’exposition sont bien moins aisés, qui procure immanquablement une sensation d’inconfort, qui consiste à porter attention non pas seulement au récit du patient, ou aux éclats de ce récit relevés au cours de la séance par les coups de sonde de l’analyste, mais à l’effet que la séance fait à l’analyste, l’effet que ça fait d’entendre ce qu’on entend, ou, pour l’envisager de manière plus large, diriger son attention sur l’appareillage psychique qui articule l’analyste au patient, et réciproquement, appareillage qui constitue à bien y penser le cœur même d’une séance de psychanalyse, sa raison d‘être. Après sept ans de métier, j’ai tendance à considérer les observations que je fais sur mon propre état au cours de la séance comme un des indicateurs les plus pertinents de ce-qui-est-en-train-de-se-passer. À la fin de la séance d’hier je fais remarquer au patient que je suis excité, au moins autant que lui. Il me parle d’une femme, de l’effet qu’elle lui fait, il est tour à tour fasciné, grâce à elle il a eu accès à une intensité de l’expérience qu’il sait ne jamais plus retrouver à l’avenir, et terrifié, car elle est aussi celle qui détruit les hommes qui croise sa route, les soumet à l’addiction la plus irrésistible, ou bien les utilise comme produit avec lesquels elle s’intoxique. Au bout d’un certain nombre de séances, il apparaît que l’espoir qu’il mettait dans l’analyse, que l’analyse l’aiderait à se détacher de cette femme, est vain. Il ne peux pas s’en détacher. L’analyste choisit alors de devenir fou avec lui sous l’effet de cette femme. L’excitation ressentie par l’analyste répond à l’excitation du patient, laquelle excitation est elle-même l’effet de cette femme sur lui, et donc l’effet de la femme qu’il amène dans la séance sur l’analyste et ainsi de suite. À la fin de la séance,l ‘analyste est en sueur, il lance des associations d’idées comme s’il souhaitait mitrailler l’objet toxique à l’aide des productions de son propre esprit, pour s’en prémunir, bref, il devient fou avec le patient dans la mesure où ils en sont capables, pour mieux approcher la folie de cette femme. Après la séance, je pends le temps d’observer mon propre état, d’en prendre note, puis j’y pense en regagnant mon automobile par les rues sombres de la ville. etc..

Considérer avec sérieux l’effet que fait la séance nous produit de nombreux bénéfices : cela nous aide notamment à mesurer avec plus de justesse ce qui est en train de se passe dans la séance et qu’une simple étude du matériau apparent (le cours du récit) ne permet aucunement de rendre compte. Ce que Bion appelle « l’arrière-plan émotionnel de la séance », dont la description manque cruellement dans la plupart des vignettes cliniques qui poussent comme des champignons stériles dans le champ de la littérature psyquelquechose. Un très bel exemple d’examen minutieux et soucieux d’une tel effet transférentiel sur l’analyste dans le cours d’une cure est présenté dans le texte de Pierre-Henri Castel, Le Cas Paramord, qui vient conclure le livre intitulé : « La Fin des coupables », sorti récemment aux Éditions Ithaque. L’affect ici étudié est l’ennui — et c’est parce que l’analyste fait cas de son ennui que les perspectives finiront par se modifier, les modèles préconçus laissant la place à d’autres modèles de compréhension, des modèles de divulgation, à l’effectivité supérieure aux premiers. C’est là un second bénéfice évident de se lancer dans l’analyse de ses propres affects dans la séance : on change de vertex dirait Bion, on rajoute encore une dimension à l’espace-temps de la séance, si bien que les choses se présentent désormais potentiellement sous x dimensions, charge à l’analyste d’en choisir une (« le fait choisi » de Bion), plutôt qu’une autre, lancer un coup de sonde donc, charge au patient d’en privilégier une plutôt qu’une autre, et ainsi de suite, les séances dès lors se présentant dans une sorte d’incessant mouvement, comme un corps suffisamment souple, d’une grande plasticité, capable de s‘étendre dans une direction, puis dans une autre, de se rétracter si besoin est, une sorte d’organisme vivant dont l’esprit et le corps de l’analyste font parti.

Différents outils d’investigation, donc, et l’examen des affects de l’analyste lui-même en constitue la pièce probablement maîtresse (c’est très explicite dans la tradition kleinienne et post-kleinienne). Quand j’ai le bonheur de recevoir des analystes en supervision, je ne manque jamais de les interroger sur l‘état dans lequel ils se sont trouvés en vivant les faits dont ils me font le récit — c’est à coup sûr le levier qui permet d’actionner l’ouverture d’une perspective propre à désaturer et, éventuellement, désintoxiquer, les séances. Il faut évidemment à l’analyste être capable de sincérité — au sens de Ferenczi (ou au moins, ce serait déjà pas mal, d‘être conscient de sa duplicité ou de son hypocrisie éventuelle), et mieux encore, être capable de tolérer les effets d’avoir été sincère : on espère que l’analyse à l’issue de laquelle l’analyste est devenu analyste a servi à cela, apprendre à tolérer d‘être sincère.

La variation dans l’usage des différents outils d’investigation devrait être délibérée : ce que Bion voulait dire en nous invitant à jouer avec la grille.

(la grille n’est pas une grille de référence, mais une matrice pour enrichir l’activité psychanalytique : il ne s’agit pas de retrouver la case où l‘élément doit être rangé, mais de se servir au contraire de la grille pour déplacer délibérément un élément d’une case à une autre, ce qui vous semblait jusqu‘à présent constituer un modèle théorique valable, essayez de le considérer maintenant comme un obstacle à la croissance, ce que vous auriez spontanément rangé dans la colonne des négations, efforcez-vous de le ressentir comme un acte, et cet enthousiasme qui vous gagne en déployant de concert avec le patient le tableau diagnostic d’une personnalité typique n’exprime-t-il pas simplement la satisfaction vulgaire de pouvoir enfin ranger le patient dans les pages d’un vulgaire manuel de psychologie ? — jouer avec la grille, tant que le patient vient, constitue une des formulations les plus justes du « devoir d’analyse » auquel l’analyste s’est voué en ouvrant son cabinet.)

Cette polymorphie des sens mis en œuvre par l’analyste, ce recours parfois simultané à une multiplicité d’outils d’investigation, cette capacité à courir plusieurs lièvres en même temps, comme ces gens qui sont capables aux tables des cafés de lire le journal tout en écoutant les conversations à la table d‘à côté, observant le passage du monde sur le trottoir derrière la vitre, suivre le programme diffusé sur l‘écran derrière le bar, cette pluralité des sens en éveil ne s’acquiert ni en lisant des livres, ni dans les écoles, mais par l’expérience. L’esprit de l’analyste est comme le corps d’un athlète : il lui faut de l’exercice, des assouplissements, se muscler un peu, de l’entraînement, la variation délibérée des gestes techniques — et c’est d’ailleurs dans ces inévitables moments de fatigue, quand l’esprit a besoin de repos, du recul qu’apporte le repos, qu’on prend conscience du soin que demande l’exercice de la psychanalyse pour l’esprit qui s’y adonne : car alors, fatigué, on se raidit, on perd en souplesse, on se répète bêtement, on devient stupide, on finit par ne plus rien entendre, et du coup l’ennui gagne, chaque séance est une station marquant le chemin de croix vers un calvaire, les patients ne sont plus que de la racaille, pour reprendre la triste expression de Freud relevé par Ferenczi, de la racaille décevante. C’est évidemment à ce moment-là qu’il faut, non seulement prendre du repos, mais ranger sa cabane à outils, comme le font les jardiniers durant l’hiver : les nettoyer, les polir, les affûter, les nettoyer — il n’est pas interdit de consulter à son tour, de suivre quelques séances de supervision.

(mis en ligne par vincent seguret)
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aux archives

597 jours auparavant

Aux archives municipales ce matin. Les journaux de l’automne 1970 s’il te plaît (l’archiviste est un ami, on se tutoie). Tu cherches toujours des histoires d’extraterrestres ? Non. Pas cette fois-ci. Là il s’agit d’un accident. Un accident de la route. Trois morts et un blessé. Il me connaît, n’en demande pas plus.

Sur une grande table libre, le volume 69-70 de la Dépêche d’Auvergne, bi-hebdomadaire qui couvre avec un soin méticuleux tous les événements dignes d‘être mentionnés dans un rayon de trente kilomètres autour de Saint Flour. Je commence par l‘été 70. Les faits divers. Une demi-colonne à chaque numéro, récit sans fioriture en petits caractères, des incendies de grange, des tracteurs dont les freins lâchent, des paysans fracassés par leurs bêtes, et, immanquablement, des accidents de la route, avec une régularité déprimante, à chaque numéro, tout l‘été, septembre compris, chaque numéro apporte son lot d’accidents et d’accidentés, des touristes, des habitants du cru, pas une semaine sans ses morts, ses blessés, ses éclopés. Je trouve des noms que je connais, peut-être les pères et les mères, les oncles et les tantes de gens que je connais, quelques rares photographies donnent une idée, là, cette 4L éclatée contre un frêne en bordure de la route qui monte à Pradiers, beaucoup de Simca, de 4L, de deux-chevaux, tout cette tôle abîmée dans le paysage, jonchant à jamais le fond des ravins, on en trouve encore, les arbustes finissent par recouvrir la tôle, parfois, un morceau dépasse par dessus l’amas de neige, les ruines ponctuent le paysage, c’est ainsi, mais, de mon accident, de celui quer je cherche, celui qui m’intéresse, nulle trace.

Septembre, elle m’a dit Septembre 1970, Son père, enfin, son oncle qui est devenu son père adoptif après la mort de ses parents à elle et de sa nièce à elle , dans cet accident justement, son oncle donc, a dit, comment sais-tu pour l’accident ? Et la date, d’où est-ce que tu la tiens ? — C’est toi qui me l’a dit. — J’ai dit ça, alors si je l’ai dit, c’est que ça doit être vrai.

Lors de notre séance de mercredi, j’ai dit, ou elle a dit, mais nous étions d’accord : peut-être nous ne trouverons rien. Elle a dit : je crois que nous ne trouverons rien. Elle l’a dit, moi je l’ai pensé, mais je n’ai pas osé lui dire que je le croyais aussi. Dans ces journaux, peut-être qu’on ne trouvera rien. Elle a visité les deux cimetières du village où, paraît-il, mais qui croire ?, ses parents et la fille de son oncle sont enterrés, mais elle n’a rien trouvé, elle a demandé, en arpentant les allées gravillonnées entre les tombes, et cette tombe là-bas, qui n’a pas de nom, savez-vous qui est enterré là ? Non, on ne sait pas, personne ne sait, ou bien c’est oublié, ou bien on n’a pas voulu lui dire, tout comme on n’a pas voulu lui dire la vérité au sujet de ses parents et de sa nièce, et d’abord, demande-t-elle, pourquoi l’enterrer elle, sa fille, avec mes parents à moi ? Pourquoi n’a-t-il pas rapatrié sa fille ? Et pourquoi me refuse-t-il la vérité, et si nous ne trouvons rien, qu’est-ce que ça signifie ?

En soulevant les pages, une par une, de la Dépêche d’Auvergne, l’année 69 maintenant, des fois que la date serait erronée, 69, elle aurait eu un an, un an et demie, après quoi la petite survivante accidentée, paralysée, aurait été placée dans une clinique à la ville, dans laquelle elle serait, paraît-il demeurée un an, puis, l’oncle serait devenu son père, pour le pire, c’est vrai, une fausse bonne idée, me semblait-il, cette histoire d’adoption de la nièce par l’oncle meurtri du deuil de sa propre fille, une tragédie inévitable, mais où commence-t-elle cette tragédie ? Dans quel ravin au juste ? Et s’il n’y pas de ravin, s’il n’y a pas de tôle ensanglantée au fond d’un ravin entre le village de A et le village de C, les ravins ne manquent pas, mais s’il n’y a pas de ravin, alors quoi ? Pourquoi raconter une histoire pareille ?

Rien, dis-je, je ne trouve rien là-dedans. L’archiviste est sincèrement désolé. je lui raconte un peu, il me dit que les avis de décès sont en accès libre, il suffit de connaître un nom et un lieu. Je crois les connaître, mais que croyons-nous au juste? De quoi pouvons-nous être sûr ? Mercredi, je la verrais, comme chaque mercredi, et je lui dirais à elle aussi, comme je l’ai dit à l’archiviste, il n’y a rien, je n’ai rien trouvé. Elle dit, c’est horrible, je me sentais mieux, presque heureuse, et maintenant, je suis en proie aux doutes, et plus je questionne, moins on me répond, je sens bien que ça les bouleverse, ils ne sont pas tranquilles, ils se demandent d’où ça me vient qu‘à mon âge je pose toutes ces questions — alors vous m’en voulez ? — Oui, je vous en veux, et, d’un autre côté, je ne peux pas me tenir tranquille, faire comme avant que la question se pose, quand vous m’avez dit, et la tombe de votre nièce ? Et celle de vos parents ? j’ai été tellement suffoquée de me rendre compte que jamais, jamais, je n’avais été sur cette tombe, que l’idée de m’en était même pas venue — Je peux aller à A., dis-je, si vous le souhaitez (j’imagine que mercredi je vais lui proposer quelque chose de ce genre, aller à A, demander les actes de décès, chercher le nom de sa mère).

Freud a dit très tôt, dans une lettre à Fliess je crois, faudrait vérifier, que l’analyste n’avait pas à se comporter comme un enquêteur de police — il s’imaginait vérifier au cas par cas les accusations d’incestes recueillis auprès de ses patient(e)s, et ce dans le gratin de la bourgeoisie viennoise — Freud avait la trouille de compromettre sa réputation évidemment, mais ce motif typiquement freudien (la réputation) n‘était pas le seul, car en même temps qu’il abandonnait cette charge d’enquête, il donnait au fantasme la place qui lui revient dans notre art, un vertex prioritaire (après quoi…). Avec elle, je sais bien que je fais le chemin inverse. J’ai pensé un temps qu’elle affabulait, qu’elle délirait, pas bien longtemps d’ailleurs, si j’avais réellement pensé qu’elle affabulait, elle ne serait pas revenue, je ne serais pas devenu l’analyste que je suis devenu. Finalement, nos sept années de travail me conduisent dans la salle des archives municipales, et plus tard, m’amèneront à visiter les registres de décès des villages des haut plateaux, je sais que j’irais là-haut, sur les contreforts de la montagne, me risquer sur les routes enneigées, et je sais que ce que j’y trouverai, peut-être rien, peut-être quelque chose, une date, un nom, un autre récit, je sais que ce quelque chose ou ce rien sera de toutes façons un rien, l’absence de quelque chose, un trou dans une histoire, un récit, oui peut-être, un autre récit, mais un récit incapable de combler ce trou, avec lequel elle a grandi et avec lequel je suis devenu l’analyste que je suis en l‘écoutant, en me laissant dévorer à mon tour par l’envers de ce récit.

Mais je sais que ce rien s’abîmera à son tour dans un acte (tel est le destin du rien en analyse, tel est le destin de toute pensée) : elle a dit, lors d’une de nos dernières séances : quand je saurais pour la tombe, je pourrais aller la visiter, lui porter quelques fleurs, lui parler, elle, ma nièce, mon double (dit-elle), ma hantise (c’est moi qui dit : ma hantise). Je pense que je pourrais la libérer, la libérer de moi, lui accorder le repose enfin, la paix, la paix pour nous deux (dit-elle).

(je me dis que de cette analyse, qui ne ressemble à aucune autre, qui en permanence m’entraîne en dehors des limites et du cadre habituellement tenus dans une analyse, m’oblige à mesure que j’en accepte la suite, la séance d’après, à inventer et réinventer un cadre, une limite, que de cette analyse qui ne ressemble pas à une analyse, j’ai tout appris, que, parce que j’ai, un jour, décidé de la suivre, parce qu’un jour où je la croyais perdue, où elle me croyait perdu, j’ai simplement dit : vous voyez, nous sommes là, que de ce jour, de cette analyse, j’ai pris position pour mener toutes les autres, ces deux cents patients qui sont venus me voir depuis sept ans.)

(mis en ligne par vincent seguret)
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Je n'y ai jamais pensé

623 jours auparavant

(P) C‘était le jour des morts, donc on a fait tous les cimetières, les tantes, les oncles, les suicidés : l’arrière-grand père, le cousin, on a fait le tour, j’aime bien ce jour-là.
(A) Et.. Ne manque-t-il pas quelqu’un à cette liste ?
(P me regarde avec cette intensité qui m’est désormais familière. Sept ans qu’elle vient me voir. Ma première patiente. Et puis :)
(P) Mon dieu !
(A) Vos parents biologiques et votre cousine, oui.
(P) Non. Nous n’y sommes pas allés. Nous n’y allons jamais. C’est fou. Je n’y ai jamais pensé.
(A) Vous savez où se trouve leur tombe ?
(P) Oui, c’est à P. Ce ne serait pas compliqué d’y aller, c’est à dix minutes de chez ma soeur. C’est fou. Je n’y ai jamais pensé.
(A) Ils sont enterrés ensemble ?
(P) Oui je crois. C’est bizarre d’ailleurs. Pourquoi mon oncle, je veux dire, mon père, enfin, mon père adoptif, le frère de mon père, n’a pas enterré sa fille au caveau familial ? Pourquoi l’a-t-il laissé là-bas ? Son frère je comprends à la limite.
(A) Il lui en a tellement voulu, parce qu’il conduisait ce jour-là, parce qu’il lui a enlevé sa fille, parce qu’il buvait. Il a perdu sa fille à cause de son frère, donc il vous a pris, vous.
(P) Oui. Il m’a prise. Mais pourquoi je n’y ai jamais pensé avant ?
(A) Vous qui pensez à tout.
(P) C’est dingue. Il faudrait peut-être que j’y aille maintenant. Peut-être c’est la clé de tout. C’est pas tellement pour mes parents biologiques, plutôt pour elle.
(A) Votre cousine. Amandine. Votre double.
(P) Son fantôme. Un fantôme, c’est quelqu’un qu’on a mal enterré. Je crois qu’en y allant, je pourrais remettre ce fantôme à sa place, m’en libérer.
(A) C’est possible. On a cru bien faire en vous cédant sa place, en vous adoptant quand vous êtes sortie de l’hôpital au bout d’un an, quel âge aviez-vous ? Deux, trois ans ?
(P) Oui. Mais on n’en jamais parlé, ils m’on adopté sans rien dire, c’est tout. C’est fou que je n’y ai jamais pensé avant.
(A) Parce que sans doute il n’y avait aucune place disponible nulle part pour penser cela. Vous aviez pris sa place à elle..
(P) Je l’ai prise à l’intérieur de moi, elle est devenue une partie de moi, mon double. Vous vous souvenez au début, quand je venais vous voir, la bonne Élodie et la mauvaise Élodie ?
(A) Oui, on ne savait jamais laquelle parlait, laquelle venait ici.
(P) Avec le temps, c’est devenu ma cousine en moi, on était toujours deux, elle et moi, mais je savais qui c‘était quand je parlais. Maintenant… C’est fou que n’y ai jamais pensé avant quand même…
(A) Il aurait fallu que votre père y pense aussi autrement qu’il ne l’a fait. Mais il n’a pas pu, la douleur était trop insupportable.
(P) Quand on y pense quand même, c’est fou qu’il ait abandonné comme ça cette pauvre Élodie, il aurait pu tout de même lui faire une place dans le caveau familial.
(A) Élodie ? Amandine ?
(temps d’arrêt : on se regarde, suffoqués)
(P) Mon dieu. Comment ça se fait que je n’y jamais pensé avant ?
(A) Je crois que cette confusion, quand vous êtes revenue de l’hôpital, un an après l’accident, quand on vous a posé au milieu de la cuisine, assise là, au milieu de vos nouveaux frères et soeurs, avec ce nouveau père et cette nouvelle mère, assise là sans pouvoir bouger, le bassin paralysé, cette confusion était inévitable, vous preniez la place de quelqu’un d’autre, et de cela on n’a jamais parlé, on n’a même jamais fait le deuil, vous étiez la solution qui épargnait la peine d’un deuil.
(P) Vous savez, quand mon père adoptif me faisait les choses qu’il me faisait, plus tard, il m’appelait toujours Amandine, puis, quand ça se calmait, il m’appelait à nouveau Élodie.
(A) Oui.
(P) Depuis le temps que je viens vous voir. Maintenant, c’est vrai, je me sens bien, paisible, parfois, je peux même dire que je suis heureuse, et en même temps, je continue de venir, comme s’il manquait quelque chose, une pièce au puzzle, une chose à faire pour que ce soit terminé.
(A) Oui.
(P) je vais y aller. Je crois que je vais me débrouiller pour y aller cette semaine, voir si je trouve la tombe, je la trouverais bien.
(A) Peut-être même qu’on l’aura fleurie ?
(P) Ha ? Oui. C’est possible. Du côté de ma mère, il y a des oncles et des tantes, je ne les ai jamais rencontrés, ça se fera peut-être.

(mis en ligne par vincent seguret)
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« en tant que psychanalyste »

631 jours auparavant

Le gouvernement propose, conformément à ses engagements de campagne, d’ouvrir le mariage civil aux couples homosexuels, dans le but d’accorder à ces couples des droits semblables à ceux dont bénéficient les couples hétérosexuels ou, pour le dire autrement, de leur donner la possibilité de constituer une famille, juridiquement parlant, avec les droits afférents. Ce genre de mesure a déjà été adoptée dans plusieurs pays d’Europe, et fait l’objet de discussions dans les autres (mariage homosexuel sur Wikipedia ), discussions qui épousent grosso modo un clivage gauche/droite ou, plus précisément, libéral (au sens qu’on donne à ce mot aux États-Unis) /conservateur. En France, comme on devait s’y attendre, un certain nombre d’institutions sont montées au créneau contre le projet de loi, les plus virulentes se situant également le plus à droite sur l‘échiquier politique, ce qui n’a rien d‘étonnant non plus. Les défenseurs du projet se situent plutôt à gauche comme de bien entendu, et les associations vouées à représenter les homosexuels, qu’on n’avait pas beaucoup entendu ces derniers mois, prennent également la parole, une parole souvent accablée par la violence des arguments produits par les conservateurs : il semblait, à en croire différentes sondages, que la population française avait ces dernières décennies gagné en tolérance à ce sujet. Force est de constater que cette tolérance ne va pas jusque là où le législateur se propose de nous conduire.

À titre personnel, en tant que citoyen, personne morale et politique si je puis dire, je suis tout à fait favorable à ce que la possibilité soit offerte à tous ceux qui le souhaitent de s’unir par les liens du mariage comme on dit joliment, de s’engager contractuellement par ce fait, d’adopter des enfants et fonder une famille, partager ses biens et hériter de son conjoint etc. Bien que n‘étant pas spécialement enthousiasmé par “l’institution du mariage”, pour des raisons qui tiennent à mon histoire, et bien qu’aucun de mes ami(e)s ou patient(e)s homosexuel(le)s n’aient jamais manifesté le moindre intérêt à ma connaissance pour cette question du mariage entre personnes du même sexe, il n’en reste pas moins que, politiquement parlant, et moralement, je ne vois pas quel argument rationnel on pourrait lui opposer. On s’y oppose pourtant, pour des motifs divers mais qui relèvent pour le dire vite de la même logique : une telle loi, dit-on, ruinerait les fondations de la société française (?) en détruisant le fondement (sic) de la famille “naturelle”. Je résume à grands traits toute une littérature, mais enfin, il est bien question d’opposer à la définition civile de la famille une définition “naturelle”, c’est bien là l‘éternelle tension sur laquelle repose le droit, et il est normal qu‘à ce sujet cette tension se ravive. Tandis que les uns considèrent ce projet de loi comme un élargissement souhaitable dans le domaine du droit, parce qu’il épouse les changements observables dans les moeurs et répond à des désirs qui se font entendre aujourd’hui, les autres se raidissent sur un idéal, une conception pure de la famille, considérant ipso facto que l‘évolution des moeurs en ce domaine constitue une danger pour la conservation de cet idéal. Évidemment, ces derniers ont raison de prophétiser qu‘à l’avenir il se trouvera de plus en plus de couple homosexuels et d’enfants élevés par des parents du même sexe. Il se pourrait même qu’un de ces jours, disons dans un siècle ou deux, les relations homosexuelles deviennent aussi répandues que les relations hétérosexuelles, ou bien que la procréation soit absolument dissociée du coït hétérosexuel — n’importe quel lecteur de roman d’anticipation imagine fort bien cela. Mais pourquoi pas au contraire un retour de bâton réactionnaire, et qu‘à l’image de ce qui se passe ailleurs, l’homosexualité soit de nouveau considérée comme un délit et sévèrement punie (liste des pays homophobes).

Le débat, quoiqu’on en dise, suit son cours, et, bien qu’il ne me passionne pas particulièrement, j’y tendais une oreille de temps à autre. On se déchire pour conserver le monopole supposé du discours sur la famille et les moeurs, c’est assez pathétique, et même carrément drôle quand chacun brandit d’improbables « études », disant tout et son contraire, ou sa prétendue « expérience » du problème — je suis toujours épaté par ceux qui s’appuient sur un expérience de ce qui n’est pas encore, une expérience du futur pour ainsi dire. Malheureusement, il a fallu qu’on demande aussi à des psychanalystes leur avis sur ce point, et que certains d’entre eux, soucieux probablement de partager avec les citoyens leur expertise dans le domaine des moeurs et plus spécialement de la famille, répondent à la demande, ne manquant pas de faire état de leur prétendu savoir en la matière, se joignant au concert des anxieux, des inquiets, des indignés, voire, des furieux, prédisant le pire pour les enfants à venir, et se plaignant sinon de la dépravation des moeurs, du moins des risques que le projet de loi fait courir à la conception traditionnelle de la famille et aux modèles classiques du développement de l’enfant. À la tendance conservatrice ou réactionnaire de la psychanalyse a répondu bientôt un autre discours, moins anxiogène et plus accueillant envers ces formes contemporaines de la conjugalité. Une contre-pétition a circulé, que j’ai signée sans trop d’arrière pensées, qui réunit plusieurs centaines d’analystes dont les noms, étrangement, ne diront pas grand chose aux animateurs des médias — on n’y trouve quasiment pas de stars, mais, je suppose, des praticiens discrets, les petites mains de ce métier. On y affirme par exemple que « rien dans le corpus théorique (…) ne nous autorise à prédire le devenir des enfants quel que soit le couple qui les élève » et que « la pratique psychanalytique nous enseigne depuis longtemps que l’on ne saurait tisser des relations de cause à effet entre un type d’organisation sociale ou familiale et une destinée psychique singulière ». Voilà. J’ai signé sans problème, trop heureux de contribuer à apporter une voix contre la tendance morale, normative, conservatrice et réactionaire de la psychanalyse, à laquelle ce blog, soit dit en passant, ne cesse de s’opposer (notamment sur le thème : la savoir qui se produit dans la clinique, ou pour mieux dire dans ce travail collaboratif entre l’analyste et le patient, a pour finalité première et dernière de s’abimer dans une série de transformations, pour reprendre le mot de Bion, des actes et des pensées nouvelles émergeant dans la séance et ses alentours, et ce n’est qu’imprudemment qu’il (ce savoir) est appelé à servir à l‘établissement ou au renforcement de telle ou telle doctrine anthropo-psychologique-etc — exercice de généralisation dont j’essaie de m’abstenir la plupart du temps).

Tout cela n’est pas d’un grand intérêt pour la psychanalyse, et encore moins pour ma clinique quotidienne, qui est, dois-je le rappeler, la seule chose qui m’importe « en tant que psychanalyste ». C’est non seulement peu intéressant, mais aussi contre-productif pour l’analyste en exercice : je n’ose imaginer quelle genre de pensée traverse l’esprit de l’analyste conservateur quand il est amené à recevoir un patient désireux de fonder une famille avec un partenaire du même sexe, ou, dans les mêmes circonstances, un patient qui fait part de son souhait d’adopter un enfant, etc. Le bruit que fait alors dans la tête de l’analyste conservateur son opinion, sa conviction, son inquiétude, sa nostalgie d’une monde meilleur où les pères tenaient droit et qu’on leur vouait sans discussion le plus grand respect, la plainte concernant la dégradation des moeurs, l’angoisse quant au devenir de l’enfant destiné à pareil sort funeste, l‘étude suivie du malaise dans la civilisation de Freud, tout ce bruit donc, comment parviendra-t-il, l’analyste conservateur, à le faire taire pour écouter son patient ? Quid, pour le dire autrement, de sa neutralité (je n’ose dire de sa bienveillance) ? Je me méfie sans doute autant, quand je travaille, du bien qu’il m’arrive à mon corps défendant de vouloir au patient que des motions réactionnelles qu’il m’inspire parfois, mais, tout de même, comment continuer à analyser quand on nourrit vis-à-vis du futur autant d’appréhension et vis-à-vis du passé autant de nostalgie ?

Plus généralement, la question se pose pour les psychanalystes qui reçoivent des patients, aujourd’hui comme hier, de savoir où commence et où s’arrête leur être-psychanalyste (excusez l’horrible expression), jusqu’où ils portent encore la parole psychanalytique pour ainsi dire, jusqu’où ils peuvent encore commencer une phrase en disant : « en, tant que psychanalyste, blablabla… ». Est-ce que ça s’arrête aux portes du cabinet, dans les couloirs d’un hôpital, à la sortie du séminaire d’une association de pairs, à la télévision, au tombeau ? Ceux qui me lisent connaissent ma radicale réponse (qui en vérité constitue plus une proposition qu’une provocation) : on n’est psychanalyste que dans le feu de l’action, avec son patient, hors cela, ce n’est que bruit de fond, c’est de la politique, de l‘érudition, de la morale (ce qui n’en reste pas moins respectable d’ailleurs). Si on admet ce point de vue (c’est plus facile en théorie qu’en pratique), si l’on s’efforce de pratiquer « sans mémoire ni désir ni compréhension » pour reprendre l’expression cinglante de Bion, ou bien, en n‘étant pas trop dupe de sa mémoire, de son désir et de sa compréhension, que penser psychanalytiquement des formes émergentes dans le monde environnant, par exemple, les formes nouvelles de conjugalité, les constructions familiales nouvelles, les pratiques sexuelles nouvelles, etc ? Qu’en penser (psychanalytiquement) ? Hé bien, rien. Rien a priori. Simplement, si se présentent à votre porte ce patient sado-masochiste gay, cette patiente qui élève seule ses quatre enfants nés de trois pères différents, ce patient homosexuel qui hésite à se pacser avec son ami, cette patiente homosexuelle qui voudrait adopter un enfant, hé bien, vous les accueillez ou vous ne les accueillez pas, mais si vous les accueillez, prenez soin de faire taire auparavant tout les bruits du dehors, à commencer par le bruit que fait votre propre esprit si vous êtes de ceux qui s’inquiètent pour l’avenir et regrettent le passé. Inquiétez-vous plutôt de construire avec votre patient de nouveaux modèles de compréhension, ou mieux : de ménager sous les décombres de ces discours bruyants des zones inconnues, inouïes, qui émergent de votre travail commun. Et demandez-vous alors si, quand vous faites part de votre inquiétude au sujet de l’avenir dans telle ou telle causerie, vous parlez encore « en tant que psychanalyste ».

(mis en ligne par vincent seguret)
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