Remarques pour introduire à la lecture de Transformations de Bion

Difficultés à la lecture de Bion

En guise de préambule au texte qui suit, je voudrais prévenir l‘éventuel lecteur que les remarques suivantes témoignent de la ma propre compréhension de Bion, et plus précisément encore, de la manière dont je le lis en tant qu’analyste engagé dans la pratique analytique. Il va de soi que je force des traits, hyperbolise, déforme, condense et déplace, dans la mesure où : 1. des nombreux textes de Bion me semblent obscurs 2. ma lecture est soumise à la pression des faits (ce n’est donc pas une lecture érudite détachée des faits, une lecture dans un fauteuil comme on dit, bien que l’activité de l’analyste se déroule en général pour une grande partie dans un fauteuil) 3. il n’existe qu’assez peu de fins connaisseurs de Bion en France, et qu’il ne m’a pas été jusqu‘à présent possible d’en suivre l’enseignement (excepté par le biais de quelques livres, ou, durant une seule année, par le séminaire de François Lévy à la Société Freudienne de Psychanalyse).

1. l’analyse des psychoses schizophréniques

Cette introduction et la bibliographie succincte qui la suit ont été composées pour introduire à un séminaire de présentation de l‘œuvre de Bion. Ce séminaire s’intéresse essentiellement à la période de production qui s‘étend de la fin des années 50 au début des années 70. Elle ne porte donc pas directement sur un ouvrage comme Recherches sur les petits groupes, lequel tend à figurer, du moins en France, l’arbre qui cache la forêt, celui, à l’exception des autres, que tout le monde a lu (on pourrait ajouter maintenant à la liste des livres de Bion qui sont lus les séminaires de “supervision”). Le travail de Bion, à l‘époque qui m’intéresse, est consacré à l’analyse de patients psychotiques et borderline : les élaborations conceptuelles répondent aux problématiques posées par ce type de patients, capables d’hallucinations, dont les modalités de participation à la cure sont souvent énigmatiques et désarmantes pour l’analyste. De manière un peu caricaturale mais peut-être suggestive, on peut dire que là où la pensée de Freud est stimulée par l‘énigme de l’hystérie, celle de Lacan par la construction paranoïaque, Bion met au travail la schizophrénie (et on pourrait préciser : les manifestations hallucinatoires). La grande difficulté que pose la lecture des textes relève d’une part, du caractère inhabituel du matériel (des faits) produits par les séances avec ces patients — inhabituel dans la mesure où il prend souvent à revers les préconceptions et donc les attentes « habituelles » d’un analyste recevant des patients névrosés —, et, d’autre part, de la manière qu’a Bion de s’articuler analytiquement à de tels patients – les faits qu’il choisit, les modèles qu’il élabore, les interprétations qu’il donne, etc. Vous avez ainsi des pages, notamment dans Transformations ou Cogitations qui semblent condamnées à demeurer tout à fait inintelligibles si on n’a pas été confronté directement aux traitements psychotiques des pensées (par exemple, la transformation par l’hallucinose). Ce dernier point est important : il semble répondre à une question qui mériterait qu’on y réfléchisse, celle de savoir à qui s’adresse Bion quand il écrit.

2. Une pensée pensante

La profusion conceptuelle du texte bionien tend à désorienter le lecteur. Traduit dans les termes de la grille, on ne trouvera rien chez Bion qui soit exposé à la manière d’un « système scientifique déductif » achevé, aucun livre qui expose le bilan même provisoire de ses avancées, encore moins de récapitulation ordonnée à usage des analystes (à la manière par exemple d’une synthèse à la Otto Fenichel). Par-delà le cas de Bion, je rappellerai que cette question de l’absence (et donc de la recherche) d’une théorie unificatoire, ou pour le dire autrement, le problème de la pluralité des théories et des modèles, caractérise l’histoire de la pensée psychanalytique, et, si on me permet cette extension, de la plupart des sciences contemporaines. D’où l’aspect plus que mouvementé de l’histoire de la psychanalyse, les incessantes controverses, exclusions, scissions, qui la ponctuent. Et le tableau qu’on peut dresser aujourd’hui d’une pluralité non seulement théorique, mais si je puis dire « technique » ou méthodologique — l’ensemble des règles fondamentales dont le respect fonde l’activité psychanalytique en tant que telle, sa différence spécifique pour employer le mot d’Aristote, ce tableau donc tient sa richesse et sa dysharmonie de l’absence d’une théorie unificatoire. Au sein même des régions qui composent ce tableau, la diversité reste de mise, parce que ni Lacan, ni Klein, ni Ferenczi, ni Winnicott, et surtout pas Bion, n’ont daigné fournir à leurs disciples et lecteurs le vade mecum qui leur aurait permis de travailler à partir d’un terrain ferme et stable. Ce qui ne signifie pas : 1° que le dogmatisme soit incompatible avec la psychanalyse. D’une certaine manière il constitue même « ce dont il faut se garder » en la matière. 2° que le rêve d’une théorie unificatoire n’ait pas animé l’esprit des chercheurs ou constitué un horizon de motivations. Mais lisez la Métapsychologie : notez comment Freud se sent obligé de rappeler encore et à nouveau la genèse des concepts (les conditions de production pour ainsi dire, et le souci de la méthode) qu’il promeut. (Je ne suis pas, soit dit en passant, persuadé qu’une théorie unificatoire à partir du travail psychanalytique doive forcément ressembler à un psychologie ou à une théorie du “fonctionnement” de l’esprit. Mais laissons cela pour le moment). Et chez Bion, l’impression d’assister à un work in progress, ou chez Lacan, l’importance de l’enseignement oral, et chez les deux la défiance envers la « poubellication » et la « public-ation ». La reprise et la révision des éléments psychanalytiques par les auteurs constituent la règle de ce type de spéculation : et, parce qu’un nouveau patient se présente, ou une nouvelle séance, le matériau que l’on soumet à l’examen psychanalytique est la source de l’impulsion qui nous oblige à travailler à nouveau les modèles et les concepts dont on dispose. Chaque fait digne d’intérêt se pose d’abord à titre d’hypothèse (et les élaborations et constructions qui s’ensuivent gardent de ce statut initial hypothétique un caractère conjectural — autrement dit, l’objectivité demeure un enjeu, et d’abord un enjeu de méthode, qui se voit par exemple dans le soin qu’on prend à la constitution de séries ou de modèles). Ce dernier point est à situer conflictuellement face à la tentation (difficilement répressible) de considérer au contraire d’emblée les faits comme des preuves ou des confirmations. Cette “attitude” souhaitable dans l’analyse peut à mon avis être applicable à titre d’attitude également souhaitable chez les lecteurs de Bion. Patience donc, et apprendre à tolérer de continuer à penser sous la menace du chaos, dans une atmosphère de rivalité explicite ou lantente et soumis au registre des conjectures et de l’hypohèse.

Le tryptique bionien ne doit pas être lu comme l’exposé systématique d’une pensée constituée, déjà pensée. Mais les traces d’une réélaboration incessante des outils de pensée et de la modification délibérément réitérée des perspectives (selon un usage préconisé de la grille) : Bion écrit ses livres en somme comme il préconise d‘écouter les patients. Il vaudrait mieux les lire non pas en vue d’acquérir un savoir, mais comme un exercice prophylactique, propre à favoriser l’apprentissage par expérience (de l’analyste au travail d’abord, et plus si affinité).

Cet ouvrage n’entend pas avancer de nouvelles théories psychanalytiques, mais formuler une méthode d’approche critique de la pratique psychanalyse. Par analogie avec le travail de l’artiste ou du mathématicien, je propose de définir le travail psychanalytique comme la transformation d’une réalisation (l’expérience psychanalytique réelle) en une interprétation ou en une série d’interprétations. (Transformations, trad. F. Robert p. 13, c’est moi qui souligne)

Toute une littérature d’obédience bionienne (et même plusieurs « dictionnaires »), notamment en langue anglaise, tente de remettre de l’ordre dans cet apparent chaos. Il me semble que cette entreprise, qui, je dois l’avouer, dépasse souvent les capacités de mon entendement (il me semble parfois qu’on y comprend fort bien ce que je suis incapable de comprendre), résulte avant tout de la lutte envers les sentiments d’insécurité et de précarité que procure inévitablement la lecture des textes, et par extension, s’inscrit à la fois au registre de la fuite devant le doute et l’incertitude (p.145), et à celui de l’angoisse suscitée par le sentiment de solitude, qu’induisent l’exercice de l’activité analytique :

« l’analyste exerce un métier solitaire, qu’il n’a d’autre compagnon que le patient et que le patient, par définition, est un compagnon peu sûr.» (2T, p.156)

C’est ici qu’il faudrait prendre au sérieux (par delà la formule de Donald Meltzer livrée dans un entretien à la Revue belge de psychanalyse (36, 2000) : “Réflexion Faite est un morceau d’auto-dérision féroce, devenu un terrain propice à la création d’un culte ; étant donné son comportement, Bion ne pouvait s’en prendre qu‘à lui-même.” ) ce que Bion n’aura de cesse de rappeler explicitement, mais mieux encore de manifester par son attitude invariablement désarmante dans ses séminaires : « Je ne vous demande pas d‘être bionien » (cf. les paradoxes soulignés par Jonathan Lear dans Therapeutic Action: An Earnest Plea for Irony (Karnac Books, 2003) au sujet d’une attitude semblable chez Hans Loewald). Ce qu’il écrit sur l’usage de la grille, et le destin déconcertant de cet outil dans les dernières publications, notamment dans ses dernières «interventions» (plutôt qu’ « enseignement ») orales, puisque de la grille il n’est quasiment plus question, confirment qu’utiliser la grille à la manière d’une théorie unificatoire, ou même comme une taxonomie figée serait un contre-sens : les éléments de psychanalyse ne sont pas des taxons, mais liés entre eux de manière dynamique comme chez Aristote la puissance et l’acte, la matière et la forme, ou, en langage bionien, comme la préconception et la réalisation, ou le contenant et le contenu (♀♂ ) ou Sp <=> D. La grille doit susciter plus de souplesse dans l’analyse, inciter à penser à de nouveaux frais ce qu’on croyait une bonne fois pour toutes inscrit à tel ou tel niveau de l‘élaboration, enrichir les constructions, garder en permanence sous les yeux la possibilité que ce que nous croyons être un facteur de croissance risque toujours d‘être aussi le moyen de mettre un terme à toute transformation analytique (et relever de la colonne 2). Et surtout, elle replace nos outils dans la perspective de l’usage : on peut faire de ces outils des usages variés et inattendus — comme dans l’atelier de l’artiste moderne et contemporain, au contraire de l’atelier traditionnel, à tel outil n’est plus attaché un usage approprié, constant et figé : l’outil lui-même peut devenir matériau — il faut donc s’attendre à être étonné. Mieux vaut l’investir, cette grille, comme une matrice conceptuelle, un facteur instigateur de croissance et de créativité, ou tout bonnement, mais cela revient au même, comme un moyen de noter les transformations de l’appareil psychique de l’analyste au fil des séances, ou encore comme un outil destiné à améliorer la souplesse et la perspicacité analytiques et dont la finalité serait alors de nous apprendre à regarder au bon endroit. Le livre lui-même, et la théorie des transformations qu’il suggère, peut-être lu, d’une manière qui ne peut que rappeler la philosophie de Wittgenstein, comme une thérapie, destinée à « diminuer les infirmités du psychanalyste qui étudie les infirmités similaires chez le patient ». Pour ce qui est de la question du supposé abandon de la grille par le dernier Bion, je vous renverrais à la longue postface géniale de P.H.C. aux articles publiés sous le titre La Preuve & autres textes, Articles réunis par Francesca Bion, Postface Pierre-Henri Castel, éd. d’Ithaque, 2007.

Est-ce à dire que Bion serait le représentant post-moderne de la psychanalyse, délibérément relativiste, pragmatique ? On en tiendrait la preuve par exemple en considérant la manière dont il admet la variabilité des modèles, ou le fait de dégrader de savantes théories à des modèles saisis dans l’immanence de la séance, en les reconduisant donc à un certain usage (indiqués par les colonnes de la grille), ou bien le peu de cas qu’il fait des concepts qu’il emprunte à ces prédécesseurs, sans se sentir obligé d’adopter les théories globales qui sous-tendent ces concepts, ou encore la liberté qu’il prend avec les théories psychanalytiques, philosophiques, scientifiques, les réduisant souvent à des pattern, des motifs, des mythes, les transformant sans vergogne. Il y a chez Bion une positivité de la conjecture, de l’approximation, de la probabilité, qui devrait nous inciter à nous méfier de nos tendances à les rejeter comme rejetons de l’erreur et de la fausseté. Car si nos théories sont marqués au sceau de la conjecture, il faut aussi penser que les réalisations sont des approximations de la théorie (: des interprétations, cf. Second Thoughts, p. 134, éd. anglaise) (Ce n’est pas parce que la psychanalyse n’est pas, ou n’est pas encore, une science — et il faudrait là décrire la conception de la science à laquelle on se réfère en disant cela ! — que tout est à jeter ! Mieux vaut une conjecture soigneusement élaborée dans l’expérience et scrupuleusement établie par la méthode, qu’un style pseudo-scientifique appliqué à de soi-disant phénomènes soi-disant observés, ou pas de science du tout).

À l’inverse, devrait-on mettre sur le compte d’un mysticisme suspect l’insistance, notamment dans transformations (et de manière encore plus vive dans Attention and Interpretation), sur “O”, sur le fait que ce à quoi l’analyste a affaire ne manque pas d‘être tout à fait réel, bien que nous ne puissions l’atteindre au bout du compte que dans le “devenir” (“être O”, Transformations, p.160), une transformation au sens plein du terme, en devenant O ? Que penser d’un texte comme celui-là :

Ma théorie semblerait supposer qu’il existe un abîme entre les phénomènes et la chose en soi, et rien de ce que j’ai dit n’est incompatible avec Platon, Kant, Berkeley, Freud et Klein (pour ne nommer que ceux là) qui ont montré combien ils étaient convaincus qu’un voile d’illusion nous sépare de la réalité. Certains croient consciemment que ce voile d’illusion est une protection contre une vérité qui est essentielle à la survie de l’humanité ; le reste d’entre nous le croyons inconsciemment, mais avec non moins de fermeté. Même ceux qui tiennent une telle vue pour erronée et la vérité pour essentielle n’en considèrent pas moins que l’abîme ne peut être comblé, parce que la nature de l‘être humain interdit de connaître ce qui se situe au-delà des phénomènes, autrement que par conjecture. Seuls les mystiques doivent être exclus de cette croyance partagée en l’inaccessibilité de de la réalité absolue. Leur incapacité à s’exprimer au moyen du langage ordinaire, de l’art ou de la musique, vient de ce que ces différents modes de communication constituent des transformations, que les transformations traitent des phénomènes et que les phénomènes ne sont traités qu’en étant connus, aimés ou haïs : K, L ou H. (Transformations, p. 166, trad. F. Robert)

Et c’est là qu’il faut souligner ce qui me semble fondamental dans l’empirisme bionien : certes il prend comme point de départ, en bon philosophe anglophone, une position sceptique « à la Hume », et la question de l’expérience (« Learning from experience »), comme dans toute la tradition philosophique « analytique », constitue un problème en soi, est au premier plan de la réflexion, mais il ne cesse d’affirmer des choses comme : l’angoisse est réelle. L’intuition (intuit, cf. P.H. Castel sur ce point) donne (éventuellement un) accès au réel. L’angoisse si elle n’est pas l’objet d’une perception sensorielle, n’en demeure pas moins une chose réelle. D’où la nécessité de poser d’abord (à titre de préconception initiale) le caractère irréductiblement singulier de l’expérience analytique. Là où un autre dirait “l’inconscient” (comme pour désigner un niveau spécial d’intelligibilité ou de réalité, ou “la chose en soi”), Bion dit “O” (ou “l’infini”, cf. Castel à nouveau) — pour le dire encore autrement : il y a un moment (qui sans doute résiste à toute transformation verbale) où les transformations (L, H, K etc.) s’approchent de l’imminence d‘être O, où toute autre alternative s’efface devant cette perspective : l’entropie tombe à zéro. La tonalité si spéciale de la pensée de Bion me paraît précisément tenir de ce qu’il essaie de penser cette imminence, de se situer autant qu’il est humainement possible (dans le cadre d’une séance ou d’une communication verbale ou de n’importe quelle transformation verbale) dans cet élément de l’imminence d‘être O (à l’aube donc, toujours, d’un changement catastrophique). Les modèles topiques tendent à favoriser au contraire un sentiment d’ordre, de rangement, et d’une irénique éternité. D’où ce sentiment que, chez Bion, ce qu’il peut concéder au type de modélisation topique est en permanence bombardé et percé de pensées vivantes, subversives (subvertissant le modèle), porteuses de conflits et annonciatrices de catastrophes.

Bion, de mon point de vue, remet la psychanalyse là où elle devrait être d’abord : du coté de la raison pratique, de « penser-(des pensées)-dans-le-feu-de-l’-action » (si je puis dire) plutôt que de la métapsychologie ou des théories du fonctionnement psychique (voire d’une nouvelle métaphysique de l’inconscient comme on semble le proclamer de nos jours). Du coup, psychologiser Bion, comme s’y emploie certains lecteurs ou praticiens, c’est commettre un contre-sens et rater l’essentiel de son apport.

3. les « descriptions » cliniques

Les patients, omniprésents dans Transformations sont désignés par A, B ou C. Et nous ignorons s’ils sont grands, petits, leur sexe, s’ils sont mariés ou pas, s’ils ont des enfants, et quel est leur âge, leur condition sociale, etc. L’anamnèse est tout à fait absente des « descriptions » cliniques dans la majeure partie de l’oeuvre de Bion, y compris dans les séminaires de supervision.

A « raconte les difficultés qu’il rencontre dans son travail ». Quelques pages plus loin, Bion parle à son sujet de meurtre et de parasitisme. Un autre (évoqué dans —Attention and Interpretation — ) vient de recevoir la visite du laitier. Une forme bizarre finit par émerger : NO ICE CREAM ! En vérité, et pas seulement pour des raisons de confidentialité, A, B et C sont le résultat d’une sorte de synthèse, ou plutôt la condensation d’une série d’observations psychanalytiques : “Pour des raisons de discrétion, les références à un matériel clinique réel seront peu nombreuses et empruntées à différents cas, mais je ne pense pas que cela nuise à l’intérêt de la discussion “(Transformations, p.63). Ce que nous lisons n’a rien de commun avec les inévitables vignettes cliniques qui ponctuent un certain genre de communications psychanalytiques. Je reviendrais sur ce point plus longuement dans un travail ultérieur. Dans les commentaires sur ses articles antérieures, publiés à la fin du volume Second Thoughts, Bion fait un sort à ces présentations cliniques :

La description du dernier paragraphe 19 ou de l’ensemble de 20 [il se réfère ici au texte de 1950 :

« The Imaginary Twin »] ne permet pas au lecteur de faire le départ dans mon compte rendu entre ce qui relève d’une intuition directe de ce qui se joue dans la séance et de ce qui relève d’une présentation de faits choisis. L’analyste doit discerner le motif sous-jacent d’une analyse au moyen d’un processus de sélection et de discrimination. Si le compte rendu consiste en une sélection de faits destinée à montrer la justesse de la sélection originale, il est clair qu’il n’a aucune valeur. La discrimination et la sélection de l’auteur ne constitueront une méthode de représentation légitime que si l’expérience originale est une évolution authentique d’une réalisation analytique, c’est-à-dire le précipité d’une cohérence au moyen d’un « fait choisi ». (2T p. 149 trad. Robert)

Bien des erreurs pourraient être évitées si, déjà, les analystes considéraient les soi-disant comptes rendus d’expériences analytiques comme des « modèles » comparables aux modèles des scientifiques. (…) La méthode scientifique de la psychanalyse devrait s’appliquer à ses propres défauts de communication. Cette dernière est ou bien significative mais inappropriée à une expérience non sensorielle ou bien si « abstraite » qu’elle simule mais ne représente pas une expérience non sensorielle. Nous semblons n’avoir d’autre choix qu’entre une inexactitude pittoresque et le jargon. (p. 178, trad. Robert)

Je crois qu’un des aspects désarmants du texte bionien, c’est qu’il constitue une tentative pour communiquer (transformer verbalement pour un autre) une expérience en s’efforçant de faire partager ce qui dans cette expérience relève de ce qu’on pourrait appeler : le feu de l’action, ou de ce que j’appelais plus haut : l’imminence (d’un changement catastrophique) ou encore : ce qui est-train-de-se-passer là, qui tend vers O, cette pensée en train de devenir une action, etc. Tout le problème largement développé dans les commentaires au 2T, c’est que cette communication vise à faire partager quelque chose en l’absence de la chose. D’où le caractère désespérant de toute communication après-coup : on y perd non seulement l’arrière-plan émotionnel, mais on y est surtout confronté aux déformations inévitables, lesquelles ne tiennent pas tant au caractère inadéquat du langage, mais plutôt à la complexité du contexte de publicité (il est très difficile de faire abstraction des attentes du groupe, de la prégnance des préconceptions : le jeu de langage de la publication tend à imposer ses propres règles, lesquelles exercent un pouvoir d’attraction et de déformation, auquel s’ajoute évidemment l’absence de la chose, et les déformations dues à la mémoire, donc au contre-transfert pour dire vite). Ce qui la distingue de l’interprétation en séance, qui verbalise la chose en présence de cette chose (la difficulté se manifeste alors dans l’intelligibilité de l’interprétation et sa mutativité).

Bion, à plusieurs reprises dans son oeuvre ou ses communication orales, raconte comment, lorsqu’il était officier pendant la première guerre mondiale, chargé de diriger quelques soldats et un char d’assaut, il avait été confronté à une telle situation d’urgence : dans le feu de l’action, envahi par un sentiment de peur panique, un sentiment de chaos généralisé, il lui fallait malgré tout satisfaire aux exigences de sa fonction, et continuer de donner des ordres, de prendre les décisions nécessaires, bref, persévérer dans la tâche qui lui incombait et continuer d’exercer sa raison (pratique). Ainsi dans l’analyse, pris dans le feu d’action et submergé émotionnellement, cerné de toutes parts par la mémoire, le désir et la compréhension, les attentes du groupe, de la civilisation, l’analyste doit tenir bon et continuer d’analyser.

Il n’est pas sans conséquence que cette histoire, si importante chez Bion, s’inscrive dans un conflit (à la fois mondial et très localisé). L’officier se trouve partagé entre deux « méthodes » concurrentes : prendre la fuite et agir selon des raisons (penser malgré tout). Je compte développer ce modèle de la rivalité des méthodes, ou du conflit des théories, dans d’autres travaux (on en aura déjà une première approche exploratoire sur cette page ). Elle est omniprésente dans Transformations.

4. La culture de Bion

Une autre difficulté rencontrée à la lecture de Bion, notamment pour les lecteurs francophones, tient au background « culturel », au sens large, de l’auteur. Il est frappant de constater à quel point les « sources » philosophiques et les centres d’intérêt respectifs des deux grands penseurs des années 50-70 en psychanalyse, Bion et Lacan, sont différents. Je voudrais donner dans la brève bibliographie qui suit quelques pistes pour mesurer cet écart.

Quand on examine les citations et références qui nourrissent le texte bionien, on est frappé par les aspects suivants :

4.1 La relative parcimonie des références faites à ses prédécesseurs

Freud demeure sans doute le psychanalyste le plus cité, et ce, particulièrement pour un texte : « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique » (1911). Ce que Bion fait de l’article de Freud, déjà extrêmement dense, est assez fabuleux : on peut y trouver en germe l’essentiel des colonnes et des lignes de la grille, et les sources de ce texte crucial (et aussi dense et concis que celui de Freud) chez Bion qu’est « A theory of thinking ». Évidemment, l’héritage freudien chez Bion va bien au-delà de tel ou tel texte (et touche l’essentiel, l’arrière-plan oedipien, la vie pulsionnelle, le pouvoir du négatif, etc..).

La relation qu’il entretient avec Mélanie Klein et le groupe kleinien, notamment Hanna Segal et Herbert Rosenfeld (analyse de 8 ans avec M. Klein, participation aux discussions de la Société Britannique de psychanalyse, travail à la Tavistock Clinic, etc) marque évidemment sa pensée en profondeur. Les concepts kleiniens d’identification projective, de positions schizo-paranoïde et dépressive, font bien plus que témoigner d’un ancrage scholastique : soumis à des transformations de grande ampleur, ils deviennent méconnaissables (comme en témoigne par exemple un ouvrage comme le dictionnaire de la pensée kleinienne de Robert D. Hinshelwood (trad. française PUF 2000) qui, à mon sens, tente de manière assez discutable de kleiniser Bion ou de bioniser Klein.) « A theory of thinking » marque de mon point de vue une sorte de rupture émancipatoire vis-à-vis de la fidélité aux vocabulaires du groupe kleinien.

L’article d’Hanna Segal, « Notes on symbol formation » (1957) me paraît être une lecture indispensable avant d’aborder l‘étude de « A theory of thinking » (article qui constitue la porte d’entrée obligatoire à la grande trilogie « psychotique et spéculative » de Bion).

Ferenczi n’est quasiment jamais cité (l’absence de citation explicite à Ferenczi est tout à fait générale dans ces années là et ne se limite pas à Bion). Winnicott non plus. Cela ne signifie pas qu’il ne les ait pas lus (et il connaissait évidemment Winnicott en chair et en os). Sa manière d’approcher la clinique, et notamment cette vision de la solitude irrévocable de l’analyste, dont le seul collaborateur, « bien peu fiable », est le patient, me rappelle bien souvent ces deux prédécesseurs.

Bion ne cite jamais Lacan : l’a-t-il lu ? On a pu écrire que la conférence sur l’arrogance, prononcée lors d’une de ses rares interventions publiques sur le sol français, au XXème congrès de l’Association Psychanalytique Internationale (1957) s’adressait de manière ironique , a-t-on suggéré, aux psychanalystes français, alors en conflit ouvert autour du « cas » Lacan. Je crains que ça n’aille pas plus loin (et d’ailleurs, il est probable que Lacan n’ait pas lu de son côté grand chose de Bion, excepté quelques notations relatives à ses premiers travaux sur les groupes, lesquels avait favorablement impressionné Lacan et qui ne seraient pas sans avoir servi à l‘élaboration des groupes qu’il tentera d’organiser par la suite. Voir notamment l’article « La Psychiatrie anglaise et la guerre », L’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule III, pp. 293-312).

Bion n’est pas un commentateur. Il est frappant de constater que dans son oeuvre, on n’y trouve aucun texte de la forme « on freud ‘s theory of etc », « on klein’s theory of » chacune de ces références devrait être considérée comme un motif, un pattern (on songera aux motifs dans le tapis chez Wittgenstein, ou aux patterns rythmiques et/ou mélodiques avec lesquels composent de nombreux musiciens contemporains).

Il n’y a aucun problème à reconnaître sa dette envers les travaux de ses prédecesseurs, à condition que ceux-ci soient exclus de l’esprit de l’analyste quand il travaille avec un analysant. (2T, p. 172)

4.2. Sources en philosophie

Bion s’intéresse à ce qu’on pourrait appeler la philosophie de la connaissance classique, de Platon à Kant, ainsi qu‘à la philosophie des sciences. Il ne se réfère que très peu à l’idéalisme allemand post-kantien, Hegel ou Nietzsche, et semble ignorer la phénoménologie de Hüsserl à Heidegger. L’article de Victor L. Schermer, « Building on ‘O’, Bion and Epistemology », publié dans le volume Building on Bion Roots, Jessica Kingsley Publishers, 2003 (p. 226-253), donne un bon aperçu du rapport de Bion à la philosophie (sous trois angles : Kant, le positivisme logique et le mysticisme)

La philosophie constitue une porte d’entrée à la formation psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. (2T, p.170)

Les lecteurs que ce point intéresse apprécieront en lisant notamment le recueil de notes choisies par Bion et publiées sous le titre Cogitations, l’ampleur de cette culture philosophique et la manière dont elle nourrit sa créativité analytique.

Je liste ci-dessous les auteurs les plus souvent cités chez Bion : Les classiques : Platon et Aristote, Pascal (infini), Bacon, Descartes, Berkeley, Hume (la conjonction constante), Condillac, Kant, (notamment « la chose en soi » et : « les intuitions sans les concepts sont aveugles ; les concepts sans intuition sont vides » formule dont Bion va se servir pour traduire en quelque sorte la dynamique des relations au sein de la grille : contenant/contenu, préconception et réalisation, pensée en l’absence de la chose, etc.)

Pour l‘épistémologie et la philosophie des sciences : Newton, Whitehead + Russel (Principia Mathematica), Poincaré (dont les essais les plus philosophiques constituent une source d’inspiraton majeure chez Bion, notamment Science et Méthode (1908), à travers les thèmes suivants : la place de l’imaginaire dans l’invention scientifique, les premières théories de la relativité, la positivité de la dimension conjecturale et de l’approximation dans la recherche scientifique dans la méthode — on sait l’importance du concept de « fait choisi » chez Bion, l’intérêt pour le phénomène fortuit, etc.), Popper, Quine, Heisenberg, Braithwaithe, et le méconnu Ian T. Ramsey (évêque anglican contemporain de Bion, dont la série de (3) conférences Model and Mystery, publiées en 1962, m’a paru une source importante d’inspiration pour Bion, bien au-delà du simple emprunt de l’expression « disclodure model», mais je parlerai de cela une autre fois).

(Il faudrait aussi noter l’omniprésence des poètes dans ses textes, à commencer par Milton et Shakespeare, et tout un art de la citation. L‘énoncé poétique vient servir non seulement de soutien et de tremplin pour la pensée, mais constitue une forme de transformation verbale (alternative) que Bion tient en très haute estime et auquel, d’une certaine manière, A Memoir of the Future rend hommage.)

Nous sommes donc assez loin de la culture des psychanalystes francophones, du moins des contemporains de Bion outre-manche. Plus encore que cette liste de noms, je crois que l’ambiance générale des textes de Bion, et notamment le type de problèmes épistémologiques et méthodologiques qu’il se pose, sans parler de la manière et du style, bien dans la lignée d’une certaine philosophie post-analytique de langue anglaise (ce qu’il appelle sans doute la « philosophie universitaire » dans le texte cité ci-dessus, à Oxford notamment), ont contribué à la méconnaissance, voire l’ignorance, surtout dans les milieux lacaniens, qui entourent son oeuvre en France.

L'Indépendance du psychanalyste

(version d’un texte destiné à, paraître éventuellement ailleurs / et une forme d’introduction à la lecture des séminaires de Bion. Vous pouvez lire aussi la version PDF )

La traduction et la publication par les Éditions Ithaque des Séminaires donnés par Bion à la Tavistock Clinic à l’occasion de ses passages à Londres (1) , permet aujourd’hui au public francophone de disposer de la quasi totalité des textes et enregistrements de l’auteur de Transformations (2) . Les écrits qu’on range généralement dans la dernière période de Bion, durant laquelle il quitte la présidence de l’association Britannique de Psychanalyse et s’installe à Los Angeles, période qui succède à l’effort théorique et spéculatif des années 603, adoptent la forme de séminaires, prodigués principalement sur le continent américain (Brésil, Argentine et États-Unis) et en Europe (Italie, Angleterre), de travaux autobiographiques, d’articles brefs (4), et, culminent avec cette oeuvre imposante et intrigante, les trois livres de A Memoir of the Future[].

Il est frappant de constater le fait, qu’au moment même où les concepts présentés par Bion dans les années 606 commencent à circuler dans la communauté psychanalytique, leur auteur semble, dans la dernière décennie de son travail littéraire, refuser d’en consolider l’usage, n’en faisant mention qu’incidemment. C’est notamment vrai dans les séminaires : on sent dans les questions posées par les auditeurs de Bion une attente pour ainsi dire théorique, on lui réclame avec plus ou moins d’avidité des éclaircissements sur ses thèses antérieures, mais nul exposé didactique ne vient répondre à cette demande, cette privation suscitant ou bien l’incompréhension la plus totale ou bien une vague empathie (au gré des publics).

Par conséquent, comme le soulignent les auteurs de la préface, Angela et José Luis Goyena, parler des séminaires de Bion s’avère une tâche quasiment impossible : non pas seulement en raison du caractère quasiment improvisé des propos tenus par le psychanalyste anglais, toujours à l’affût des pensées sauvages en attente de penseurs qui pourraient être « attrapées » et développées lors de ces séances, mais parce qu’il y est surtout question de nous prévenir de succomber à la tentation d’une synthèse didactique, sécurisante et pour tout dire : sclérosante7. Plus que partout ailleurs, dans les séminaires – et celui là ne déroge pas à la règle –, Bion prend le contre-pied des pratiques trop souvent en usage dans les institutions psychanalytiques, où même ce qui se présente sous le nom de séminaire clinique, manière élégante de dire qu’on ne s’y contentera pas de commenter tel ou tel de ses prédécesseurs, finit par ressembler parfois à une glose collective autour d’un passage de Freud, de Klein ou de Lacan8.

Dans l’œuvre de Bion, les séminaires s’inscrivent plutôt dans la lignée des remarques finales du volume Réflexion Faite9, et les séances retranscrites figurent autant de petites bombes que Bion se plaisaient à lâcher ici et là, à destination de ses collègues. Les textes publiés dans le volume Bion à la Tavistock reprennent la plupart des thèmes abordés dans les séminaires tenus à Sao Paulo, New York et Rome, à l’exception peut-être de la séance du 5 juillet 1978, au cours de laquelle Bion donne à voir comment un changement de vertex peut désaturer une situation psychanalytique figée, et de celle du 27 mars 1979 à la suite d’un hiver où l’Angleterre est paralysé par des grèves générales, qui fournit l’occasion de remarques percutantes sur ce qu’on pourrait appeler « la politique de la psychanalyse » et d’une critique en règle des institutions psychanalytiques.

L’effet déroutant que procure la lecture de ces transcriptions, notamment pour les lecteurs non familiers du style et de la manière de Bion, me paraît tout à fait délibéré. Non pas que Bion se contente de céder au doux plaisir de la transgression, mais parce que la psychanalyse constitue, dans la pratique bionienne, un outil de production et de promotion de l’incertitude. Les séminaires, dans cette perspective, apparaissent comme des séances destinées à éprouver les mauvaises habitudes mentales de l’analyste10, afin d’accroître sa vigilance à l‘égard des dangers et des pièges qu’il ne manquera pas de rencontrer11. Ils s’adressent avant tout au psychanalyste en activité, qui sera demain plongé dans le feu de l’action en accueillant ses patients, et gagnent à être lus aujourd’hui dans un but thérapeutique12, ce que Bion explicite avec son ironie coutumière en évoquant la névrose professionnelle de l’analyste13.

Le péril qui menace l’analyste, perdre de vue l’inconnu, se rabattre sur le déjà connu, le déjà pensé, n’est pas seulement dû à la nature mortifiante de l’institution. Plus sournoise sans doute est l’influence de notre bureaucratie interne, notre propension à prévenir l’intrusion de toute pensée nouvelle. Une des clés des textes bioniens, c’est l’analogie qui peut être déployée entre le fonctionnement du groupe social (par exemple l’institution), du petit groupe (par exemple la réunion d’analystes ou le groupe de parole), de ce groupe à deux qu’est la séance d’analyse, et du groupe qui s’agite dans l’esprit de l’analyste, dont Bion donne dans Un Mémoire du Temps à Venir une évocation hallucinée. À chacun de ces niveaux, dans la tension entre socialisme et narcissime pour reprendre la terminologie des Cogitations14, la tentation du conformisme et du mimétisme menace et nous éloigne de la perception des éléments réellement significatifs. Le placage de théories sans égards pour les faits devient le recours le plus rapide quand se fait sentir l’angoisse de l’incertitude : « Gardons-nous donc de penser que nous écoutons « la chose réelle » quand en vérité nous n‘écoutons que les scories de la psychanalyse ».15

Il est difficile d‘échapper à ces écueils, d’une part en raison du besoin de sécurité que nous pensons combler en nous pliant aux règles de tel ou tel groupe, mais également, d’autre part, parce qu’il nous est demandé de tolérer, plus que dans toute autre discipline sans doute, un chaos que seuls de rares moments d’illumination pourront éclairer. Or, la psychanalyse devrait se consacrer à l’exploration de l’inconnu, dont elle constitue un instrument privilégié, afin de faire émerger au sein de cette épaisseur saturée de croyances, de théories, de préconceptions, une forme nouvelle, originale, produit de la rencontre entre l’analyste et le patient, à partir de laquelle est susceptible de s’ouvrir un espace pour la croissance et le devenir16. Il nous faut assumer que le registre psychanalytique propre, sa valeur épistémologique si l’on veut – Bion n’a cessé depuis Réflexion Faite de le postuler –, soit celui de la probabilité, de la conjecture rationnelle, les raisons spéculatives et les imaginations spéculatives17.

Dès lors, ce que nous avons tendance à traiter chez Bion comme des théories, notamment les passages les plus spéculatifs des séminaires, devrait plutôt être entendu et utilisé à titre de modèle, ce qu’il nomme dans Réflexion faite, « modèle de divulgation »18. Ces modèles, que Bion emprunte aussi bien aux sciences physiques et aux sciences du vivant, qu‘à la poésie, à la musique et à la peinture, ne sont pas seulement des métaphores se substituant sur la foi d’une analogie aux faits, mais fonctionnent surtout comme des matrices de suggestions pour les pensées à venir, sont dotés de potentialités d’expansion, propres à favoriser la spéculation et la conjecture, et, en amont, viennent perturber les habitudes mentales, dissuadent d’emprunter les voies balisées par les thèses des prédécesseurs, lesquelles thèses tendent à fonctionner comme des paramnésies19 et font obstacle à la croissance. Dans les derniers séminaires, la récurrence des références à l’embryologie, et l’usage que fait Bion des apports de cette discipline, pourraient tromper le lecteur en le laissant supposer qu’il s’agit là d’une nouvelle théorie psychanalytique du pré-natal, ou d’un retour aux thèses concernant le traumatisme de la naissance. Je pense au contraire que ces « aventures spéculatives »20 ne sont pas dénués d’ironie, et vise plutôt à nous convaincre de notre peu d’aptitude à la connaissance et à la vérité, en montrant comment nous ne sommes finalement pas beaucoup mieux appareillés aux objets qu’un embryon, ou bien que l’appareil psychique se comporte le plus souvent comme une appareil digestif : le point d’application de ces modèles n’en demeure pas moins la séance psychanalytique elle-même, au cours de laquelle il est peu probable que nous accueillions un embryon.

Nous courrons le risque de refuser notre situation périlleuse, de quitter le bord du précipice21 près duquel nous nous tenons immanquablement, séduits et entraînés par l’effet sidérant de nos formulations verbales, de nos pensées apprivoisées. Les séminaires de Bion eux mêmes sont tout entier traversés par ce paradoxe : chaque idée rendue publique créée une nouvelle césure, chaque théorie devient immédiatement une barrière. C’est à mon avis la raison pour laquelle, en dépit des attentes de ses collègues, Bion semble n’accorder à ses propres élaborations conceptuelles qu’un intérêt mineur, et, plutôt que de les cristalliser dans des définitions explicites, se contente au contraire d‘évocations vagues22.

À l’heure où des représentants plus ou moins officieux de la psychanalyse déploient une énergie formidable à composer des apologies, des hommages ou des dictionnaires spécialisés, Bion nous invite à revenir au cœur du métier si j’ose dire : la séance, et son corolaire, la solitude, que seul vient troubler l’unique compagnon sur lequel nous puissions compter, le patient, notre collaborateur le plus précieux, quoique, ajoutait-il dans Réflexion faite, « bien peu fiable »23. Le reste, les bruits qui se pressent autour du cabinet du praticien, et ne manquent pas de pénétrer à l’intérieur, tout ce que les séminaires à la Tavistock désignent sous le nom d’ouïe-dire24, ne vaut pas grand chose pour la conduite de l’analyse proprement dite.

Bion, bien qu’il ait occupé la présidence de l’association britannique de psychanalyse, passe à raison pour une figure exemplaire de psychanalyste indépendant. Dans le monde psychanalytique, où l’adhésion à un groupe ou à une association de pairs se pose, historiquement d’une part, et pour chaque analyste d’autre part, comme une question à laquelle il est impossible de se soustraire25, l’indépendance se mesure à la distance qu’on instaure vis-à-vis des groupes et des théories dont ces groupes sont porteurs. Au même titre que la souplesse mentale qui permet de changer de vertex, et qui suppose souvent la capacité de prendre le contre-pied des modèles classiques, l’effort pour se doter en toute indépendance d’un certain stock d’images, de modèles, et d’un vocabulaire personnel26, et l’esprit d’autonomie dont l’analyste fera preuve en adoptant pour lui-même un ensemble de règles compatibles avec ce qu’il est en mesure de tolérer27, constituent autant de libertés que Bion nous invite à prendre, dans la mesure où, plongé dans le feu de l’action, réellement engagé avec son patient dans l’aventure de la séance, l’analyste ne saurait se soustraire à sa solitude à laquelle il est de facto condamné. Cette dernière affirmation, par sa radicalité, procure forcément de l’angoisse, mais elle pourrait être inscrite au fronton de chaque école qui prétend former des psychanalystes : entendue ainsi, l’indépendance de l’analyste, plutôt qu’une exception, devrait être la règle.

1 W. R. Bion, Bion à la Tavistock, textes établis par Francesca Bion, Préface de Angela Goyena et José Luis Goyena, traduction par Ana de Stal, Éditions Ithaque, Paris 2010. À l‘époque de ces séminaires, Bion vit et travaille depuis 1967 en Californie mais intervient ponctuellement en Europe. Les simples référence à la pagination dans les notes qui suivent se réfèrent à cette édition. Les références aux autres textes bioniens seront indiquées.

2 Et ce, au moment où les Éditions Karnac Books s’apprêtent à publier le premier volume des œuvres complètes : http://www.karnacbooks.com/Product.asp?PID=27801&MATCH=1.

3 Marquée notamment par le tryptique : Aux sources de l’expérience, Éléments de psychanalyse, Transformations : Passage de l’apprentissage à la croissance, tous traduits aux PUF.

4 Voir par exemple le volume publié aux éditions Ithaque : La Preuve et autres textes, en 2007, et l’importante postface de Pierre-Henri Castel.

5 dont Jacquelyne Poulain-Colombier a donné récemment une traduction : Un Mémoire du Temps à Venir, Éditions du Hublot, Larmor-Plage 2010.

6 On peut citer, parmi ceux qui ont fait fortune dans la littérature postérieure : l’identification projective (dans sa révision bionienne), la Fonction Alpha, les couples contenu/contenant, position dépressive/position schizo-paranoïde, préconception/réalisation, les transformations, le changement catastrophique, les liens L, H et K, la grille, etc.

7 Je ne suis pas sûr que les auteurs de l’introduction échappent finalement aux écueils dont ils font état : leur choix d‘établir des ponts entre les œuvres passées de Bion et les thématiques abordées dans ces séminaires aboutit finalement à une sorte de présentation générale des supposés grands concepts bioniens, du moins ceux dont la postérité a prétendu faire usage, l’identification projective, la rêverie et l’intuit, les liens L, H, K, la grille, et le changement catastrophique. On peut aisément montrer que, dans la plupart des séminaires, les concepts de la période spéculatives sont amenés sur le terrain de la discussion uniquement à l’occasion d’une question de l’auditoire. Il est très rare que Bion se réfère spontanément à ses propres concepts : il prend me semble-t-il un soin très particulier à éviter que ces outils de pensée dégénèrent au rang d’idoles théoriques de la psychanalyse, s’abîment dans un usage qu’il n’hésite pas à qualifier de « jargon ». La critique de l’establishment, y compris de cette establishment de l’intérieur, dont il les préfaciers font mention in fine, constitue le thème sur lequel j’ai choisi de mettre l’accent dans ma présentation, dans la mesure où il me semble le plus développé et le plus caractéristique des derniers séminaires bioniens. C’est également à mon sens, un des aspects de la pensée de Bion qui pourrait être le plus actuel, ou qui devrait l‘être.

8 « Plus pénible encore (parce qu’en apparence un peu plus sensée), c’est le défilé des théories psychanalytiques. Le tapage est alors si assourdissant que l’on peut difficilement s’entendre penser. », p. 80.

9 Réflexion Faite, traduction par François Robert de Second Thoughts, Selected Papers on Psycho-Analysis, William Heineman, Londres 1967, PUF, Paris 1983. La dernière partie de ce volume, qui compile des articles publiés antérieurement, consiste en un retour critique sur sa propre activité théorique, d’où se dégage une conception originale et radicale de l’activité psychanalytique. Les thèmes abordés dans ce texte sont développés notamment dans les séminaires.

10 Réflexion Faite, p. 178.

11 « On peut faire n’importe quoi avec les termes psychanalytiques — je suis bien placé pour le savoir. Je n’ai pas observé une absence particulière de sectarisme , de tolérance et d’ignorance parmi mes collègues ou moi-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est rester vigilants et conscients du danger, en sachant que des qualités que l’on s’impose à soi-même n’ont peut-être pas grand chose à voir avec la vérité. » (Séminaires Cliniques, Ithaque, Paris 2009, p. 136)

12 Je songe ici à la finalité thérapeutique de la philosophie de Wittgenstein.

13 … tout en adressant une pique aux post-kleiniens et à l’importance qu’ils accordent aux processi transférentiels et contre-transférentiels : « Parfois je me dis qu’il existe comme une névrose professionnelle de l’analyste. On perd un tel temps à chercher les erreurs commises – nos fautes, nos péchés, nos crimes… – que l’on oublie qu’elles ne sont que quantité négligeable dans tout l’histoire ! Sans doute voulons-nous savoir à quel pont nous sommes mauvais – c’est sans doute très utile de le savoir –, mais ce qui compte vraiment, c’est de savoir là où nous sommes passablement bons. », p. 53.

14 Cogitations, p. 104-5.

15 p. 83. À rapprocher de la remarque fameuse : « Combien d’articles psychanalytiques nous font penser aux gens réels ? » se plaignait Bion devant son public nord américain, cf. Bion à New York et à Sao Paulo, Ithaque, Paris 2006, p. 106.

16 « Il doit y avoir un espace disponible pour la croissance mentale », p. 122. Voir aussi : p 48.

17 p. 65 : « Laissons à d’autres les certitudes. Le jour où ils s’en lasseront, ils se soucieront un peu plus des probabilités ». On pense à l’injonction de Bion aux séminaristes romains : « Osez employer votre imagination spéculative, que cela plaise ou non à votre culture », Séminaires Italiens, Éditions In Press, 2005, p. 76. Traduite dans les termes de la grille, on conçoit que la part la plus importante de l’activité du psychanalyste en séance se situe ligne C.

18 « Disclosure models » opposés aux « analogue models » selon la distinction de Ian T. Ramsey, Models and Mystery, Oxford University Press, London, 1964. Voir notamment la première conférence du Révérend Ramsey, dont les réflexions destinées à la théologie, nourrissent ici en profondeur la conception si importante du modèle dans la pensée de Bion. Cf. Bion, Réflexion faite, PUF, Paris, (1967) 1983, p. 173 pour la référence à Ramsey, et l’ensemble du texte pour l’usage psychanalytique du modèle.

19 « … nous construisons toutes ces sophistications, ces systèmes de paramnésies, ces systèmes de théories, parce que c’est tellement plus rapide, tellement plus élégant de pouvoir recourir à la théorie ! », p. 45.

20 p. 44.

21 p. 109.

22 Chaque formulation porte en elle la potentialité de dégénérer un jargon : « C’est proprement effrayant la façon dont la théorie psychanalytique peut devenir si savante, si pompeuse… À tel point que, même moi, je détesterais à coup sûr d’avoir à la comprendre. À vrai dire, je ne perds pas mon temps à essayer… » p. 130.

23 Réflexion Faite, PUF, Paris 1983, p. 156.

24 Bion à la Tavistock, p. 57 : « Ces « objets » – j’emploie délibérément le terme imprécis – exercent une influence. Je perçois donc cette chose que je nomme la « preuve par ouïe-dire », la preuve que j’ai ouïe dire, et que je classe, il est vrai, au plus bas de l‘échelle. Si je voulais l‘évaluer, je pourrais dire que la preuve que je tire de mes sens lorsque j’ai le patient devant moi vaut 99, tout le reste devant se partager le 1 résiduel – l’ordre de grandeur ici est en effet si insignifiant qu’il ne vaut pas la peine d’en faire un plat. »

25 La question se pose, pour chaque analyste, qu’il décide d’adhérer ou non, et tout au long de son parcours.

26 p. 52.

27 Sur les Minimum Necessary Conditions, voir Bion à New York et à Sao Paulo, p. 26.

Mémoire sur le Mémoire de W. R. Bion

La Réunion Hebdomadaire de la Société

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Nous voilà de nouveau ensemble. Nous parlerons ce soir de ce livre de Bion qui vient d‘être traduit. LE MAUVAIS ESPRIT – Réunis pour une nouvel exercice d’admiration j’imagine. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – En parler ? De quoi ? DU FOND DE LA SALLE – Personne ne l’a lu de toutes façons. LE DOIGT LEVÉ – Qu’en savez-vous ? LE SOURCIL FRONCÉ – Ça commence mal ROSEMARY – Je m’ennuie déjà DU FOND DE LA SALLE – Vous avez déjà pollué tout le livre de Bion avec votre ennui, vous n’espérez tout de même pas polluer aussi notre compte-rendu de lecture. LE SOURCIL FRONCÉ – Parce qu’il s’agit d’un compte rendu maintenant ?! LE DOIGT LEVÉ – Pensez-vous vraiment que Bion devienne dans le futur un auteur à la mode ? Comme Winnicott ? LE MYSTIQUE – Non, je crois qu’il est un auteur pour le futur, un futur qui n’adviendra peut-être jamais. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Et pourquoi si, comme vous le dîtes, il vaut largement qu’on s’y intéresse, qu’il vaut bien Lacan, alors pourquoi deviendrait-il à la mode seulement aujourd’hui ? VS – Peut-être parce que contrairement ou différemment de Lacan, il se méfiait intensément de tout ce qui ressemblait à un groupe, à une société, une institution ? L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Là on vous voit venir avec votre sempiternel parti-pris anti-institutionnel. C’est vous qui projetez sur Bion des sentiments d’hostilité et d’incompréhension vis-à-vis du groupe VS – Et réciproquement. LE SOURCIL FRONCÉ – On n’est pas là pour psychanalyser Bion LE MAUVAIS ESPRIT – pas plus le livre de Bion… d’un autre côté il y a des gens qui aiment psychanalyser des livres LE DOIGT LEVÉ – à commencer par Freud VS – Ou bien psychanalyser des auteurs à travers leur œuvre, en l’absence de l’auteur donc : une forme de psychanalyse sauvage en somme. Peut-être parce que nous nous sentons plus en sécurité avec ce pavé de 500 pages, qu’avec un patient pesant ses livres de chair et d’os. Le livre est maniable, accessible aux sens, ne répond pas, on peut ranger le soir dans sa bibliothèque, ou bien le jeter dans le vide-ordures. Le patient réel, lui, fait de chair et d’os et d’autres choses pour l’appréhension desquelles nos sens sont fort mal adaptés, désespérément plus commun, plus anonyme, plus décevant, et moins noble qu’un objet adoubé par le ministère de la culture psychanalytique. LES PERSONNAGES DE BION – « Nous » par exemple. DU FOND DE LA SALLE – J’ai cru entendre des guillemets dans le brouhaha. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – À vous entendre, hors ce fameux cabinet, il n’y aurait de psychanalyse que sauvage. Encore une de vos sempiternelles rengaines. Vous voyez où ça mène ? Non ? Vous ne voyez pas ? PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – L’AP a raison : on aimerait apprendre quelque chose du livre de Bion, qu’on nous fournisse des clés, qu’on avance des preuves, qu’on établisse des résumés, qu’on fabrique des institutions… VS (chuchottant) – ..que quelqu’un vous épargne la peine de le lire. (à voix haute) Il y a déjà des clés, des dictionnaires, des résumés : achetez les, lisez les !

ROSEMARY – J’ai une chose à dire !

(Brouhaha dans l’assistance : qui c’est celle là ? pas une habituée en tous cas. Que fait-elle ici ? On dirait une putain. Surement pas une psychanalyste ! Une patiente égarée probablement ? Elle porte une jolie jupe en tous cas. Du genre pas impressionnable en tous cas.)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (soupirant) – Je suppose que vous avez le droit de dire une chose. ROSEMARY – Je n’ai pas lu le livre, et je suis loin d‘être aussi savante que vous tous, mais j’ai sans doute un avantage sur chacun d’entre vous, malgré mes origines plébéiennes, mon caractère rude et trempé, et cet avantage me vient de ce que j’ai été rêvée par Bion lui-même, et, mieux encore, ma chère Alice en témoignera elle aussi, que j’ai rêvé dans le rêve de Bion, ce dont je ne crois pas que quiconque puisse se vanter ici, ce qui m’amène à dire la chose que je voulais dire : votre réunion est vouée à l‘échec de toutes façons.

(Murmures qui parcourt la salle, comme il se doit, scandalisée)

ALICE (minaudante, rougissante, d’avoir été nommée) – C’est moi Alice.

(Re-Brouhaha : Et celle là ! Ça ne lui suffit pas d‘être née dans le rêve de Lewis Caroll, il faut depuis qu’elle s’invite dans les rêves des autres. Pour qui se prend-elle au juste ? Pour un archétype culturel ? Un mythe ? Remarquez : sa robe est peut-être moins affriolante mais elle est plutôt jolie, quoique plutôt BCBG)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Peut-être pourrions-nous convenir dès maintenant de ne pas nous laisser envahir et impressionner par des êtres de fiction ? VS – Sauf qu‘à ce titre, nous n’aurions plus qu‘à disparaître à notre tour. MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Ha ! Monsieur le Chroniqueur Littéraire veut en placer une ! Nous sommes tout ouïe. LE CHRONIQUEUR LITTÉRAIRE – Les cinquante premières pages, on se demande où il en veut en venir. Une sorte d‘étude sociale d’une micro-société en temps de guerre, avec dans les rôles principaux si j’ai bien suivi : la bourgeoisie, les domestiques, les paysans, les soldats, et puis, ça se complique, on ne comprend plus qui occupe telle ou telle place, qui couche avec qui, qui domine qui, qui obéit et qui commande, qui se prélasse et qui travaille, qui pense et qui agit, les personnages se croisent sans aucune raison narrative valable, et par la suite, se mettent à discuter inlassablement de sujets complètement oiseux, la religion, la psychanalyse, la guerre, tout ce qui passe par la tête de l’auteur, ça prend des allures de théâtre philosophique, ponctué de quelques obscénités, avec d’interminables tirades et des déclarations intempestives, ça saute du coq à l‘âne en permanence, les personnages ne tiennent pas en place, et si thèse philosophique il y a, on serait bien en peine de la discerner, encore moins de l‘énoncer. PARTHÉNOPE – Oui, c’est un roman exécrable, dans la mesure où ce n’est absolument pas un roman, du moins au sens classique du terme. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – Je m’ennuie : personne n’aurait envie de livrer une petite vignette clinique de derrière les fagots, un truc qui émeuve un peu, bien sordide, un truc sexuel de préférence, ou suffisamment terrifiant pour nous apporter la preuve indiscutable de l’existence des faits psychanalytiques ? Ça détendrait un peu l’atmosphère.

(Silence accablant et accablé, soupirs, murmures, regards en attente de confirmation, regards en coin, œil suspicieux, le Maître de cérémonie consulte son téléphone portable, Rosemary et Alice sourient d’un air entendu et si on les observe attentivement, il est probable que leurs mains s’effleurent, Robin se penche à la fenêtre pour lieux entendre les bruits du dehors. Dans la rue, un spectre passe accompagné d’un physicien et d’un prêtre. Des grondements montent du quartier voisin.)

LE MAUVAIS ESPRIT – Je suis sidéré que ce type là ait pu présidé une association VS – Surtout qu‘à l‘époque il commençait à écrire Transformations et Second Thoughts, qui déjà ne ressemblaient plus du tout à la littérature psychanalytique habituelle, et qui n’illustraient en rien l’esprit de consensus qu’on pourrait attendre d’un président d’association. LE MAUVAIS ESPRIT – Il s’est quand même barré à Los Angeles – où ses collègues le regardait, dit-il, comme une bête curieuse. VS – Si j’en avais les moyens, je partirais bien aussi : ouvrir un cabinet de psychanalyste au Groënland ou aux Îles Kerguelen, pour les explorateurs, les inuits et les ours polaires. LE SOURCIL FRONCÉ – Je trouve curieux qu’un praticien aussi prévenu de la manière dont les attentes du groupe sont susceptibles de perturber le travail analytique ait pu travailler aussi longtemps au sein d’institutions, un centre de Réhabilitation Militaire ou la Tavistock Clinique par exemple. LE MAUVAIS ESPRIT – Perturber le travail analytique… vous maniez l’euphémisme. VS – Ce qui me semble tout à fait étrange, c’est que la question de la possibilité de la psychanalyse en institution ne pose plus aucun problème aujourd’hui, même quand l’intervention du psychanalyste se déroule dans une atmosphère saturée d’attentes thérapeutiques, ré-éducatives, hygiénistes, policières, sur fond de conflits théoriques et émotionnels ultraviolents, et j’en passe. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – Ça vous aura peut-être échappé, mais qui est en première ligne en ce moment pour défendre la psychanalyse, sinon les psychiatres ? VS – C’est bien le problème. Les raisons actuelles de la difficulté de la pratique de la psychanalyse en institution, occultent la question plus fondamentale : comment la psychanalyse est-elle possible en institution ?

LE DOIGT LEVÉ – Pourrions-nous revenir au livre s’il vous plaît ? AUTRE DOIGT LEVÉ – C’est une sorte de pamphlet j’imagine, bien que j’ai du mal à identifier les ennemis qu’il combat. LE SOURCIL FRONCÉ – L’arrogance comme toujours. LE MAUVAIS ESPRIT – Un ton grand Seigneur adopté naguère en psychanalyse AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais aussi un exercice casse-gueule d’autodérision AUTRE DOIGT LEVÉ – ou une mise à l‘épreuve de ses propres pensées plongées dans l’implacable élément du rêve AUTRE DOIGT LEVÉ – Une parodie de son propre style, de ses obsessions AUTRE DOIGT LEVÉ – Les mathématiques, la science, pour ne pas dire la science fiction, ses poètes fétiches VS – Cela me rassure dans un sens qu’il puisse se trouver lui-même ennuyeux, jargonnant, spécieux, c’est un sentiment que j‘éprouve souvent à me lire et à m‘écouter parler AUTRE DOIGT LEVÉ – Croyez-vous vraiment qu’il aurait pris la peine d‘écrire cinq cent pages juste pour caricaturer ses propres manies verbales ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Une attaque résolue contre le jargon et sa propre propension à jargonner AUTRE DOIGT LEVÉ – À moins qu’il ne prévienne par là ses successeurs de jargonner à leur tour à coup de Ps <-> D, de , d’alpha beta et tout le toutim AUTRE DOIGT LEVÉ – Entreprise vouée à l‘échec à mon avis LE DOIGT LEVÉ – Parthénope Bion écrit dans la postface… LE MAUVAIS ESPRIT – Heureusement que les postfaces existent, et les préfaces aussi, cela évite la peine de lire le livre dans son entièreté et permet malgré tout d’en dire un mot AUTRE DOIGT LEVÉ – Elle parle d’une expérience LE MAUVAIS ESPRIT – La belle affaire ! VS – Une expérience de lecture, ou de lecteur. AUTRE DOIGT LEVÉ – ? VS – Quelque chose qui consisterait à s’exercer à supporter la position schizo-paranoïde plus longtemps qu’on a coutume de le faire. C’est pourquoi je maintiens que ça peut aider d‘être familier des livres de Joyce, Lowry, Faulkner, Gadda, Arno Schmidt, W.T. Vollmann, Pynchon, W. Gaddis, B.S. Jonhson… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (définitivement-exaspéré) – Par pitié ! Épargnez-nous avec votre grande idée personnelle de la littérature ! LE DOIGT LEVÉ – Faudrait pas le lire comme un roman, ni comme un essai ! LE MAUVAIS ESPRIT – Ça on a saisi, merci ! LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE – Il finit par admettre que ses citations de Kant, sa chose-en-soi, l’intuition sans concept et le concept sans intuition, ça n’est pas quand même pas très fidèle à l’original. LE SOURCIL FRONCÉ – Oui, très intéressant. Et alors ? C’est une preuve de quoi ? ROSEMARY – On s’en fiche de la fidélité à Kant ou à Heisenberg ou à Joyce ou à qui que ce soit. L’HISTORIEN – Il évoque en passant son année d‘étude à Poitiers, en « Art », dit-il. VS – J’ai fait une partie de mes études à Poitiers, mais quelques décennies plus tard probablement. Je me souviens de la petite bibliothèque d’histoire de l’art, logée tout en haut de l’ancien pigeonnier de l’Hôtel Fumé, rue Descartes, et Dieu sait combien d’heures j’ai passé là haut à écrire, écrire de la poésie, plutôt que d’aller en cours. je me souviens encore précisément de l’odeur du bois, du tabac, des livres, de la couleur du parquet, de la vue qu’on avait par la fenêtre, les filles qui passaient… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (ne se tenant plus, cherchant un bâton ou quelque chose de contondant ou bien le marteau d’un juge) – Vous essayez de saborder cette réunion ou quoi ? HISTORIEN II – De très belles pages sur son expérience traumatique de la guerre aussi. Conférer livre Trois chapitre cinq pages… LE SOURCIL FRONCÉ – Et après ? Considéreriez-vous sérieusement qu’il s’agit d’une autobiographie ? MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (brandissant un pénis tranchant imaginaire) – D’autres suggestions peut-être ? LE DOIGT LEVÉ – À lire dans la disposition de qui s’apprête à vivre une expérience singulière. AUTRE DOIGT LEVÉ – Comme par exemple une séance d’analyse. AUTRE DOIGT LEVÉ – Ou une séance de psychodrame. ROBIN – Je déteste le psychodrame. J’ai assisté à une séance un jour, j’ai trouvé ça ridicule et risible. La psychothérapeute chuchotait à l’oreille d’une pauvre patiente : « N’entends-tu pas que ta mère te hait ? » devant un parterre de spectateurs avides d‘émotions fraîches et de cruauté brute, prêts à en rajouter une couche le cas échéant. LE DOIGT LEVÉ – C’est un texte expérimental alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Peut-être chacun de nous, ce « nous », demeurant bien hypothétique, devrait se contenter de tirer le fil qui lui convient, en vertu de ses propres désirs et capacités, et l’augmenter, le disjoindre, le réduire, comme ses propres associations d’idées l’y conduiront.

(Silence groupal, donc peuplé du bruit que chacun produit en farfouillant dans le livre pour y discerner un bout de fil, le tirer, le tirer de là, le tirer à soi. Dehors gronde quelque chose comme un bruit de foule, avec des explosions.)

VS – Vous voyez, on est en train de causer là. Mais tout ce qu’on fait c’est d’essayer de ramener ce foutu machin bizarre dans les limites du monde connu, du tout petit monde pathétiquement familier dans lequel nous avons coutume de penser quand ça nous prend de le faire, afin d‘être à même de tenir l’ouvrage entre nos mains, bien sagement, bien raisonnablement, avec son début et sa fin, ses chapitres et ses parties, en essayons de nous convaincre que derrière tout cela il y a l’intention claire et la maîtrise d’un auteur raisonnable et intelligent, auquel on puisse sans anxiété confier les rênes de la pensée. Bref, nous nous employons pathétiquement à faire ce que Bion prévoyait avec horreur que nous ne manquerions pas de faire. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je vous avais prévenu qu’il valait mieux vous abstenir d’intégrer un groupe psychanalytique. Si vous êtes incapable d’accepter, même à titre provisoire les règles du jeu, vous ne pouvez qu’occuper une position intolérable pour vous comme pour les autres. À la limite si vous étiez capable de vous contenter d‘être légèrement ironique. Mais non, on sent bien que vous luttez contre l’envie de les envoyer tous paître. Et je ne vois pas pourquoi j’aurais à recevoir des leçons d’un jeune impatient et prétentieux qui n’a pas jugé bon de passer par les fourches caudines de nos instituts de formation ! PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Si je puis me permettre, je dirais : « borderlinenoncastréàtendanceparanoïdejouissanceillimitéeomnipotenceforclusiondundp » MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – J’ai toujours pensé que ça finirait par une décompensation psychotique, qu’il ne tiendrait pas la distance. LE DOIGT LEVÉ – Alors que.. peut-être était-il complètement cinglé ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Qui « il » ? PARTHÉNOPE – Pas complètement non. Une folie contrôlée, observée, canalisée, explorée et exploitée par la grâce de l‘écriture. Une démence dont il était familier, « une démence heureuse, une désintégration relativiste ». LE DOIGT LEVÉ – Comme une séance de psychanalyse alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais quelle séance ? LE DOIGT LEVÉ – Le paradis sur terre. LE MYSTIQUE – La séance qui n’existe pas, qui n’a pas existé, qui n’existe pas encore, une matrice possible d’infiniment de séances à venir AUTRE DOIGT LEVÉ – Alors c’est peut-être tout bonnement un livre psychanalytique ? VS – Si ça peut vous rassurer, appelez-le ainsi. Et si vous entendez par là que ce n’est pas un livre au sujet de ou qui parle de psychanalyse, je vous le concède. Pour ma part je considère que c’est peut-être un des rares livres psychanalytiques écrits par un psychanalyste. Je passe sous silence les livres psychanalytiques écrits par les patients. LE DOIGT LEVÉ – Schreber par exemple ? VS – Pourquoi pas Schreber oui. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – À mon sens si je puis me permettre, un ultime livre sur les petits groupes : sauf que ce serait là un petit groupe interne. VS – C’est tout à fait ce que nous sommes en train de vivre maintenant notez-le au passage. La question demeure, de quel groupe s’agit-il ? Et qu’est-ce qui justifie de rendre public nos communications verbales ? LE MAUVAIS ESPRIT – « Nos » (si vous voulez) désastreuses tentatives de communication verbales. DU FOND DE LA SALLE – Je m’ennuie. Je n’arrive pas à m’intéresser à tout cela, et plus la réunion avance moins j’ai envie de lire ce livre. Je préférerais sortir d’ici, faire du sport, ou bien faire l’amour. D’ailleurs, je crois que je vais me lever et filer discrètement par la porte ouverte juste sur ma gauche. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis désespéré. Je crois que le destin de ce livre le voue au désastre, à l’incompréhension. Que la culture en fera son beurre comme à l’habitude, qu’on écrira des thèses et des mémoires, qu’on édifiera encore de ces monuments aux morts, et qu’on rédigera des hommages. LE MAUVAIS ESPRIT – Un Mémoire sur un Mémoire qui fait la nique à tous les Mémoires : il avait prévu le coup ! VS – Vous êtes désespéré parce que vous ne supportez pas la solitude nourrie par ce sentiment d‘être le seul à penser ce que vous pensez. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis accablé par la trahison, le malentendu, ce qui adviendra quand le groupe s’emparera de.. VS – Vous êtes désespéré parce qu’il vous est insupportable d’abandonner l’idée d’un groupe uni dans la foi et vénérant une acception partagée de la vérité. LE MAUVAIS ESPRIT – Uni dans l’apologétique (la mémoire), les génuflexions (le désir) et les stéréotypes (la compréhension). VS – Un livre sans mémoire ni désir ni compréhension en somme.

(Tout le monde s’est tu. Un chat passe devant l’estrade sur laquelle plus personne n’est assis, le maître de cérémonie ayant filé pour un rendez-vous urgent. Une conversation perce le silence et flotte au dessus des participants devenus rares à la réunion, une conversation lointaine, et en même temps presque familière : « ALICE – Quelqu’un doit agir. Je vais sonner Rosemary pour qu’elle apporte le café. ROLAND – Les pensées sont parfois des préludes aux actions et traduites ensuite en action. ROBIN – Dieu merci nous n’allons pas boire du café imaginaire, ou un souvenir de café, ou un désir de café, comme si nous étions condamnés à vivre de pensées qui sont un substitut de l’action. Mais peut-être qu’après le café nous pourrons discuter plus avant. » Une insistante odeur de café s’insinue alors entre les mots.)

L’ENSEIGNANT – La tentation serait grande d’essayer de recoller quand même les morceaux, mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dans cette entreprise. LE SOURCIL FRONCÉ – « Fournir un mode d’emploi » vous voulez, je suppose, dire ? LE DOIGT LEVÉ (qui ne lève plus le doigt depuis longtemps) – Je me sens moi aussi soudain si triste et si déprimé. VS – Le groupe est déprimé aussi : d’ailleurs, beaucoup ont quitté la salle, ont préféré passer à l’action et oublier. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je préfère aller dès maintenant à ma séance de 19h00, quitte à attendre là bas. AUTRE DOIGT LEVÉ – J’aimerais faire de même, mais je n’ai pour ainsi dire plus de patients : ils sont tous ruinés ou se sont enfuis chez la concurrence. VS – Peut-être devrions nous lever la séance dès maintenant. ROBIN – Le maître dé cérémonie n’est plus ici de toutes façons et il apparaît clairement qu’il s’est avéré incapable d’assumer son rôle. Nous étions en quelque sorte livrés à nous mêmes. LE MAUVAIS ESPRIT – Ça n’a pas précisément été une réussite.

(Dehors, les manifestants passent, hurlent, crient à la fenêtre de la salle du séminaire : ils semblent inviter les derniers présents à sortir, à les rejoindre, il y en a un qui crie : ne voyez-vous pas que se prépare une nouvelle guerre ? Un autre : ne voyez-vous pas que je brûle ? Un autre encore : à mort la psychanalyse bourgeoise réactionnaire conservatrice ! Et d’autres encore.)

PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Qui sont ces gens ? Les nôtres ? L’humanité analysante ? VS – J’en doute fort. Au contraire. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Nos ennemis alors ? Les Thérapeutes Cognitivo-Comportementaux ? Les Neuropsychiatres ? Les Psychopharmacologues ? Les disciples du livre noir de Michel Onfray ? VS – Non plus. Tous ceux là sont en plein séminaire. Comme nous ils s’apprêtent à regagner leurs villas lumineuses et leurs fauteuils confortables. Onfray rédige son nouveau livre sur Lacan, les psychopharmacologues achèvent l’invention d’une puce qui, insérée dans chaque cerveau, permettra d’auto-réguler nos émotions, les neuropsychiatres se sont convertis à la peinture non-figurative, et les comportementalistes s‘évertuent à apprendre les rudiments de l‘économie de marché à leurs chiens. Tout le monde est bien occupé vous voyez. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Vous partez aussi ? Dans quelle direction ? VS – Je m’en retourne chez moi, c’est assez loin d’ici, et la neige est déjà tombée sur les hauteurs, les forêts sur les collines sont gelées, on a descendu les vaches de l’estive, j’ai hâte d’y retourner, vraiment. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE (discrètement) – Bon débarras !

ALICE et ROSEMARY (à l’unisson) – Quant à nous ! – Nous descendons. Parmi et avec la foule. Merci pour tout ! Viens donc Robin. ROBIN – Je vous suis.

DU FOND DE LA SALLE – Dépêchons-nous, le défilé aura bientôt passé le coin de la rue, et on devra se coltiner les CRS en fin de cortège. Faut se presser si on veut rentrer chez nous sans dommage.

(Tous quittent la petite salle saturée de chaises. Sur l’estrade, sur les chaises, contre les murs, il n’y a bientôt plus personne. Quelqu’un a oublié un livre posé à même le sol sur le carrelage, un livre épais, on a éteint la lumière de l’extérieur, et désormais le livre est absolument seul et peut s’adonner paisiblement au sommeil et aux rêves.)

L'Écriture psychanalytique (en chantier : 1)

Les psychanalystes (moi le premier, bien que ce blog s’efforce de faire autrement) sont toujours tentés de raconter autre chose que ce qu’ils font ou disent en séance, par exemple, écrire de longs paragraphes érudits sur l‘œuvre de Freud, ou d’intenses exercices de réflexion sur tel ou tel concept majeur de la littérature psychanalytique, éventuellement agrémentés de quelques vignettes cliniques, articulées à titre de preuve ou simplement d’illustration plus ou moins vague. Cette tendance me parait relever surtout d’un problème de communication, et plus précisément de communication publique. La clause de confidentialité, qui protège le patient et garantit la possibilité même de la confidence dans le cabinet de l’analyste, protège aussi l’analyste, en soustrayant au jugement éventuel de ses pairs les aléas de son activité quotidienne, les spécificités de sa pratique. Si bien que, vous aurez beau lire des tonnes d’ouvrages publiés sous le nom et au nom de la psychanalyse, vous n’en sortirez pas beaucoup plus informés de ce qui se passe réellement dans le secret des cabinets. C’est à mon avis ce qui insupporte de nombreux critiques de la psychanalyse, forcés dés lors de se rabattre sur les textes classiques, encouragés en cela par les psychanalystes eux-mêmes, qui au fond attisent les sentiments de suspicion de leurs ennemis en les privant d’informations. Au final, une sorte de mystère entoure l’activité psychanalytique, mystère délibérément entretenu qui n’est pas sans exercer son charme encore aujourd’hui, qui contribue sans doute à ce que Wittgenstein désignait comme le charme de l’interprétation (qui surpassait selon lui son effet provocateur).

Il n’y a pas à mon sens lieu de s’indigner de cette rétention d’informations. Après tout, peut-être est-il souhaitable qu‘à l’heure où se répand, pour de rarement bonnes et souvent mauvaises raisons, un fantasme de transparence généralisée, où toutes les expériences de l’existence sociale sont appelées à faire l’objet de compte rendu auprès de telle ou telle autorité, peut-être est-il souhaitable donc qu’une expérience aussi intime que la séance psychanalytique demeure privée autant qu’il se peut, et il en irait de la responsabilité des analystes de freiner leurs velléités à communiquer publiquement au sujet de ce qui se passe en séance.

Devrions-nous dès lors nous contenter de parler « au sujet de » la psychanalyse, ressasser indéfiniment les textes cliniques de nos lointains prédécesseurs et renoncer complètement à essayer de produire une communication publique à partir de notre expérience d’analyste ? Je ne le crois pas. Je pense d’abord que ce serait là une restriction dommageable à la formation des futurs analystes, qui comme moi, ont tiré des enseignements précieux de leur lecture des lettres à Fliess et du Journal clinique de Ferenczi, textes qui, notons-le, ne furent pas destinés à la publication par leurs auteurs, mais auxquels les aléas de l’histoire nous ont finalement permis d’accéder. Et je crois également que la meilleure défense contre ceux qui aimeraient voir disparaître cette forme décrétée erronée et obsolète de relation sociale, plutôt que de s‘épuiser dans une intenable et souvent pathétique apologie des classiques à commencer par Freud, c’est encore de témoigner de ce qui se passe réellement dans nos cabinets, chaque jour que Dieu ou le diable fait.

Mais, de « de ce qui se passe réellement » (et quand j‘écris « réellement » je songe plutôt au wirklich de Ferenczi, donc « vraiment ») dans nos cabinets, que pouvons nous dire au juste ? Il ne suffit pas comme on l’entend souvent de se prétendre ou réclamer « de la clinique », encore faudrait-il savoir ce qu’on veut dire par là, et ce qui mérite de faire l’objet d’une communication publique. Or, rien n’est moins clair : combien de communications prétendument clinique qui, pour reprendre une remarque de Bion, n‘évoque dans l’esprit du lecteur ou de l’auditeur aucune séance réelle (citation), combien de groupes d’analystes censés « mettre la clinique au travail » qui finissent par dériver en concours de références érudites, combien de « vignettes cliniques » à peine distincte de ce qu’on apprend à faire en cours de psychologie, qui ne sont que de vagues évocations sans aucune épaisseur et ne nourrissent en rien l’analyste qui en subit l’exposé, se contentant plutôt de produire certaines émotions, émouvoir, indigner, se moquer même parfois ! Ah ! Ces rires complices, ces sous-entendu ironiques, à l‘évocation de tel ou tel épisode clinique, et la tranquille certitude de ceux qui, se tenant bien au chaud au sein d’un groupe qui leur est conquis, découpe et tranche et résume en quelques formules biens senties tel ou tel cas présenté, déployant sur ledit groupe une couverture abrutissante de cynisme et d’arrogance sous laquelle les disciples zélés et forcément ingénus se confortent à leur tour, tout heureux de s‘être trouvés un maître – celui qui saura tenir lieu de réponses à leurs doutes fébriles. Arrogance, c’est un mot de Bion aussi, le titre d’une conférence qu’il prononça dans les années cinquante en terres françaises (une des rares interventions de Bion de ce côté-ci de la Manche : le terrain était déjà occupé et saturé par d’autres, et le destin de la psychanalyse française s’y jouait pour le meilleur et pour le pire).

La clinique donc ! Mais quoi la clinique ? Et si après tout les faiblesses des textes qui prétendent communiquer quelque chose des séances psychanalytiques vécues relevaient d’une limite inévitable et intrinsèque de notre langage et de notre pensée – il faudrait répète Bion un « artiste » ou un « poète » pour rendre compte de notre expérience. Posons quelques objections alors :

  1. La séance relève de ce qu’il nous faut bien admettre comme l’incommunicable : on veut dire par là je crois, que toute communication de ce qui se passe durant la séance demeure forcément partielle : la remarque est à ce point banale, même si ça fait toujours son petit effet mystico-onto-théologique d’employer un mot tel que «incommunicable » (ou, pire : « ineffable »), qu’elle vaut tout aussi bien pour n’importe quelle expérience : être soudainement empli de la présence de Dieu certes, mais aussi traverser la rue pour aller chez le boulanger. Le problème logique de décréter, en le regrettant amèrement, que tout compte-rendu de l’expérience soit marqué au sceau de la partialité, c’est qu’on suppose qu’il y aurait quelque part, où donc ?, une représentation totale possible, une totalité qu’un esprit débarrassé des affres du langage saurait décrire.

  2. Dans le même ordre d’idées, la complexité de l’expérience, et particulièrement de l’expérience psychanalytique, rend caduque toute entreprise de compte-rendu, parce que celui qui écrit ou prend la parole à ce sujet ne saurait s’exclure du fait qu’il est aussi celui qui occupe une position dans le transfert psychanalytique, qu’il sent, agit et pense, irrémédiablement dans l’imbroglio transférentiel, c’est-à-dire qu‘à chaque fois il ne manque pas de sentir, agir et penser avec ce qu’il est, à la fois sujet et objet, bref, qu’il demeure désespérément humain, là où, dans d’autres circonstances, par exemple dans le laboratoire de psychologie expérimentale, des protocoles et des procédures existent précisément pour neutraliser autant que possible les effets de la subjectivité de l’observateur : le cabinet de l’analyste n’est certainement pas un laboratoire, et la psychanalyse au contraire prend à bras le corps l‘élément inter-subjectif de la relation (pour dire vite parce que c’est beaucoup plus fin et compliqué), bref, fait du transfert son miel et la matière première de ses investigations et pensées. Mais là encore, quand bien même l’objection s’entend fort bien, n’est-ce pas légèrement arrogant de renoncer à toute objectivité dans la mesure où l’objectivité absolue n’est pas possible ? Ne serait-ce pas précisément une des tâches majeures de la mise en mot de quelque chose de nos séances, de viser à dégager un fait intéressant pour la psychanalyse, susceptible de nourrir la croissance des analystes, ou de quelques uns, à commencer par celui qui l‘écrit, en s’efforçant à une certaine objectivité ? Qu’il faille à cette fin remettre sur le tapis la question de nos protocoles d‘écriture, utiliser par exemple un outil conceptuel dont on se sera doté (à l’instar de la grille de Bion), et faire preuve d’innovations formelles, voire stylistiques, etc. voilà une tâche qui pourrait nous occuper pour bien des années.

Ces deux objections supposent au fond qu’il y aurait là quelque part une vérité hors du langage (au sens large, pas seulement les transformations verbales), hors de l’interaction sociale à laquelle la relation psychanalytique dérogerait mystérieusement, bref, elles supposent qu’on donne crédit à un mythe du dehors et/ou de la totalité. Or, nul n’est besoin de se référer à un tel mythe pour justifier les limites de nos comptes-rendus de l’expérience psychanalytiques. On peut toujours s’efforcer de faire mieux, mais on peut aussi renoncer parce qu’on a mieux à faire, ce qui s’entend fort bien (et je renonce plus souvent qu‘à mon tour) : après tout, l’immense majorité des analystes ne communique publiquement rien de leur expérience, les littérateurs compulsifs dont je suis (bien que ne publiant sans l’aval de mes pairs qu’une maigre part de ma production) demeurant statistiquement assez rares, et ça n’empêche pas les cures d’avancer honnêtement.

Dans quelles directions pourrait s’orienter ce travail d‘écriture psychanalytique ? Une contrainte majeure, dont l’importance tient à ce qu’elle rend possible la tenue de la séance psychanalytique elle même, est celle qui exige de préserver la confidentialité des informations recueillies durant les séances. Je voudrais montrer comment cette contrainte constitue en même temps la source de la réflexion sur l‘écriture que j’appelle de mes vœux. En effet, s’abstenir de livrer des informations susceptibles de faciliter l’identification (au sen administratif) de tel ou tel patient, de trahir le secret, c’est-à-dire d’un point de vue moral, la confiance, dont on fait tant de cas (or, une confiance aveugle peut constituer le plus redoutable obstacle à l’investigation analytique), passer sous silence donc les détails permettant l’identification du patient, son apparence physique, ses goûts vestimentaires, sa profession éventuelle, etc., voilà qui devrait aussi constituer une règle de l‘écriture clinique telle que je l’entends.

Soit dit en passant, Freud et bien des psychanalystes après lui ont totalement échoué à dissimuler l’identité de leurs patients ! Mais comment pouvaient-ils se douter que les historiens qui leur succéderaient feraient preuve d’autant d’obstination à déterrer les noms et les professions des patients qu’ils recevaient ? Nous devons quant à nous, informés du zèle des historiens, et dans cette atmosphère de divulgation généralisée, de « transparence » comme on dit (au moment de fixer des caméras à tous les coins de rue et d’installer des machines capables d’enregistrer les conversations téléphoniques, les déplacements géographiques, les activités de tout un chacun sur les réseaux dématérialisés), prendre des mesures supplémentaires. Or, je maintiens que cela constitue paradoxalement peut-être une chance pour la psychanalyse, par-delà cette affaire de confidentialité.

En quoi nous importent en effet ces descriptions plus ou moins réussies qui trop souvent viennent encadrer l‘énoncé qui compte réellement pour l’examen psychanalytique ? Prenons l’espèce de vignette clinique suivante :

Je reçois Nadine [cette manie de donner un prénom ! Qu‘évidemment on suppose ne pas être le prénom du patient auquel on songe !], jeune femme d’une trentaine d’années, attachée commerciale dans une entreprise etc., divorcée sans enfant, depuis deux ans. Toute la cure jusqu‘à présent tourne autour de son sentiment d‘être perdue, de se sentir incapable de prendre des décisions concernant sa vie affective, si bien qu’elle passe d’un amant à l’autre, et s’en trouve à chaque fois un peu plus désemparée. Son père.. etc. etc. etc. [suivent trois pages dans le même genre, surplombant avec sérénité, la sérénité de ceux qui occupent précisément cette position de surplomb, que procurent la lucidité et le savoir, des dizaines de séances, au sujet desquelles on n’apprend finalement rien du tout, récit d’un ennui profond qui ne donne rien à voir, du déjà pensé prémâché remâché sans risque et cousu de fil blanc, en tous points conformes à la vulgate psychanalytique auquel l‘écrivain se réfère]. [Puis, on en vient au fait !] : ce jour là, Nadine entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Je propose maintenant une toute autre manière de présenter cette séance, ou plutôt ce fragment prélevé sur cette séance ou cette cure :

(P) entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Voilà à mon sens un bon point de départ, un point de départ largement suffisant et qui va droit à l’essentiel, c’est-à-dire non pas à une quelconque essence, mais à ce qui nous importe psychanalytiquement, un énoncé riche de promesses, potentiellement énigmatique et donc propre à susciter une investigation qui vale la peine. Une des règles que je préconise consiste à diriger la focale de notre observation, c’est-à-dire « choisir un fait » ou une série de faits (leur statut de « fait » demeurant d’ailleurs en suspens : nous supposons qu’il y a là quelque chose comme un fait psychanalytique, ce qui signifie que nous en attendons quelque chose, intuitivement, un soupirail donnant sur quelque crypte inconnue, c’est vers ce genre de « fait », toujours forcément hypothétique, que l’analyste tend à diriger son attention). Les lecteurs de Bion, et notamment de ces ouvrages les plus spéculatifs, à partir des années 60, seront là en terrain familier. On chercherait en vain dans Transformations le genre de vignette clinique dont la littérature nous abreuve habituellement, mais au contraire, des énoncés secs, brefs, extirpés soigneusement de tout contexte. Procédé d’amplification, et pour mieux dire, qui vise à l’hyperbole. La même discipline entraîne Bion à dissoudre l’idée même du patient comme totalité psychologique, identifiable par un prénom, des éléments biographiques (exceptés peut-être dans quelques rares passages où l’auteur semble encore faire quelques concessions à la tradition), si bien que les éléments cliniques examinés dans un livre comme Transformations sont probablement tirés de deux ou trois cures différentes, mais que rien ne permet de distinguer à quelle cure appartient tel élément : en vérité, ce genre de question n’a aucun sens.

Une des règles à laquelle j’essaie de me s’astreindre dans l‘écriture clinique (j’emploie cette expression à défaut d’une autre pour le moment, mais elle ne me convient pas), oblige à ne mentionner que les éléments pertinents, dignes d’attention. C’est pourquoi je désigne tous les patients par une seule et même lettre (P), et passe sous silence la calvitie de celui-ci, le teint rose de celle-là, et l’embonpoint de tel autre – sauf évidemment s’il m’est apparu que ces éléments étaient digne d’un examen psychanalytique ! Je renonce (sans aucun regret) à l’idée du patient comme totalité psychologique, et du coup probablement à mettre en valeur la structure qui gouverne le psychisme de ce patient-là, pour privilégier la structure de la séance, telle qu’elle se manifeste dans l‘élément sélectionné, prélevé. Dans l’exemple présenté ci-dessus, le simple énoncé « J’ai pensé que j’allais encore oublié mon parapluie, alors que je ne l’ai jamais oublié chez vous » suffit déjà largement à deviner les prémisses d’une conjonction constante, et oriente l’attention de l’analyste et du patient en direction d’une répétition, en même temps qu’il laisse entendre (par exemple) qu’effectivement, (P) a dû oublier quelque chose la dernière fois, et les fois d’avant. On peut noter que cette pensée est venue dans la salle d’attente, qui comme toujours, porte bien son nom (la salle des attentes ai-je l’habitude de dire à mes patients). Bref, ce simple énoncé suffit à ouvrir une perspective typiquement psychanalytique et prometteuse, point n’est besoin d’assommer le lecteur avec un résumé biographique ou un pseudo-exposé sociologique dont on peine à comprendre ce qu’il pourrait bien nous apporter (excepté nous perdre tout à fait dans les détails et nous éviter de prendre un élément intéressant à bras le corps. Et : laissons la sociologie par pitié aux sociologues, qui sont immensément plus qualifiés et mieux outillés que nous autres psychanalystes !). Je pars du principe suivant : il y a suffisamment dans les faits et gestes (j’y inclus les verbalisations) du patient pour susciter l’attention psychanalytique – ce par quoi nous nous distinguons d’ailleurs d’autres relations « thérapeutiques » apparentées. Ce qui m’importe est de découvrir la grammaire psychique du patient, dans la mesure où elle va structurer la séance, et donc engager ma propre grammaire psychique – et non pas un fonctionnement psychologique réductible à ce que nous savons déjà pour l’avoir lu dans un manuel ou un dictionnaire de psychopathologie. Ce qui m’importe est d’apprendre de lui une manière de penser qui m’est encore inconnue, et de parvenir à penser avec lui, en accord avec ses propres règles et suivre les modifications et les bouleversements qu’elles seront amenées à subir dans le cours de l’analyse – quitte à dérégler délibérément par la suite, le moment venu, cette machine à penser, par un acte analytique particulier, une interprétation par exemple. Le seul jargon qui me semble justifié dans une description de séance, c’est le jargon du patient lui-même : trop souvent le jargon d’un autre (Freud ou Lacan ou qui vous voudrez) se répand comme un poison dans nos textes et donne le sentiment que l’auteur, alors même qu’il prétend s’appuyer sur son expérience clinique, ne cesse pas de céder à la tentation de commenter encore une fois un autre texte que celui que le patient lui fournit.

Voilà pourquoi je pense que nous aurions beaucoup à gagner, quand nous entreprenons de communiquer quelque chose de clinique, à partir d‘énoncés minimalistes, et prendre garde à ne pas nous laisser saturer ou bien par des détails inutiles ou bien par de trop ambitieux tableaux.

Pas plus que l’idée de totalité ou celle d’un dehors, d’une vérité dissimulée en deçà ou je ne sais où, l’idée de « produire un texte authentique », ou qui rende compte fidèlement, d’une « authentique séance », ne m’enthousiasme particulièrement. Si j’osais, je dirais en reprenant un mot de Ferenczi, que l’analyste, même quand il entreprend d‘écrire, devrait s’efforcer d‘être sincère : mais je ne crois pas au compte-rendu fidèle. Il vaudrait mieux assumer d’emblée que tout ce que nous pourrons écrire sera infidèle, partial, irréductiblement lié au fait que l’analyste est ce qu’il est, qu’il analyse avec ce qu’il est, et que son seul collaborateur, comme le disait joliment Bion, est le patient, et qu’il s’agit d’un collaborateur bien peu fiable. Une vérité nous importe, mais ce ne saurait être la vérité : bien plutôt cette vérité mutative, inextricablement confondu avec le devenir de la séance, du patient et de l’analyste. C’est pourquoi il me semble que nous devrions pas nous interdire de faire oeuvre de fiction à l’occasion (point à développer dans un autre texte).

Finalement, il me suffit que la clinique marque le nord de la boussole du travail d‘écriture que j’essaie d‘évoquer, que le texte de la communication s’ancre dans la séance, ou cet éclat prélevé sur la séance, et constitue un moteur de transformation pour les séances à venir (de transformation de l’analyste pour commencer, de son appareil psychique). Si je garde à l’esprit et cet ancrage et cette destination, le seul risque que je cours est d’accorder une importance excessive à un fait marginal, ou de ne rien découvrir du tout, rien qui puisse en tous cas apporter de l’eau au moulin de la recherche, mais ce sont là de moindres maux, moindres en tous cas que celui qui consiste à recouvrir le matériau clinique de notre érudition, voire de l‘étouffer. Si le patient vient, ce n’est pas pour qu’on le fasse taire encore une fois !

La rivalité des méthodes : la méthode transcendantale

(P) « Monsieur, Vous n‘êtes pas sans savoir à quel point je suis éprise de vérité. Je vous suis gré des efforts que vous avez fait, quand je suis venue vous voir afin de me redonner l’espoir et la joie de vivre que j’avais perdus. Vous m’avez prêté une oreille attentive, avez pris la peine de m‘écouter et de m’aider à prendre la mesure du caractère pathogène de mon environnement. Avant de vous rencontrer, je crois bien que je tenais par principe tous les êtres humains pour bons. J’envisage maintenant qu’il s’en puisse trouver quelques uns de cruels, mais je doute encore qu’ils puissent l‘être volontairement. Malgré tout, pour aller de l’avant, il faut s’efforcer de tuer le négatif en soi et raffermir le positif sans s’appesantir sur le passé ! Le passé est passé, et nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à partir de là où nous sommes présentement, qui est toujours le point zéro. Je suis au regret de vous dire que la dernière séance m’a fait plus de mal que de bien en m’entraînant inutilement sur les traces d’un passé révolu. Je soupçonne que vous ayez précisément agi de la sorte pour me pousser à agir. En conséquence, la prochaine séance sera aussi la dernière. Il faut mettre une fin à cette histoire si l’on veut continuer à évoluer dans un univers transcendantal, et non pas demeurer empêtré dans ses vulgaires ressentiments, ses peurs sans fondement et ses échecs futiles. Désormais, je ne veux plus me plaindre mais je serais à l‘écoute de vos conseils. Vous me connaissez maintenant de manière objective, bien qu’extérieurement plus que spirituellement : ce qui m’est interdit puisque je demeure irrévocablement à l’intérieur de moi-même. Je vous demande donc à votre tour de la franchise, et de m’indiquer clairement ce qui vous paraît dysfonctionner chez moi, et la manière de résoudre mes problèmes relationnels et professionnels. Pour ce qui est de mon père, nous en avons bien assez dit et je pense pouvoir m’en sortir sans votre aide. Mes collègues, c’est une autre affaire. Je crains pourtant que cette demande ne corresponde pas à votre métier. Cette lettre a donc pour vocation de vous préparer à adopter l’attitude qui conviendra ou à annuler la séance s’il vous semble impossible de satisfaire ma requête. Salutations etc. »

………..

Cette lettre (complètement réécrite par mes soins) fut envoyée après la troisième séance. Contrairement à ce qu’elle prévoyait, il n’y eût pas d’autre séance. J’essayais de la contacter deux ou trois fois par la suite, en vain. Quelques mois plus tard, un femme d’un certain âge me laisse un message sur le répondeur téléphonique : « Qu’avez vous donc fait à ma fille ? Depuis qu’elle est venue vous voir, elle ne fait que raconter des mensonges. » (comparer avec les premières déclarations de la lettre).

Passons sous silence le matériau qui, dans cette lettre, peut intéresser l’analyste qui a reçu, même brièvement, son auteur (Il arrive que malgré la brièveté de la rencontre, certaines séances vous laissent une impression tenace, persistante. L’impression par exemple d’avoir été perçu durant quelques heures comme une sorte de démon tentateur, ou un dangereux satyre.) Cette lettre m’intéresse ici en tant qu’elle constitue une manifestation explicite du modèle que j’ai dessiné, la rivalité des méthodes (voir notamment le point 2, et probablement 3, si j’en crois l’impression que la patiente m’a laissée). La méthode rivale de l’analyse est présentée de manière claire – elle la caractérise elle-même comme à la fois « positive » et « transcendantale » – elle relève d’une thérapeutique spiritualiste et même, dans le cas présent, mystique, qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas si rare, si j’en crois du moins les cas qu’il m’a été donné de traiter ces dernières années (peut-être le fait que j’exerce en milieu rural explique en partie cette récurrence). Le point intéressant, c’est que la patiente a tout à fait pressenti à quel point sa méthode se heurte de front à la méthode psychanalytique, malgré que je sois, si mes souvenirs sont bons, demeuré assez évasif sur ce dont il s’agissait dans nos séances. Le fait est que la patiente avait, malgré ses efforts pour continuer de penser que “ toutes les créatures de Dieu sont par essence bonnes “, été amenée à exprimer à n’en pas douter de la colère, du dégoût, voire même du mépris envers quelques unes de ces créatures, et, plus particulièrement, envers son père biologique (qui n’est pas le père spirituel évidemment). De manière assez surprenante (je ne m’y attendais pas si tôt dans son cas, mais en réalité, chez les mystiques, le thème de la sexualité surgit assez vite dans les séances — je crois que Lacan n’a pas manqué de disserter là dessus notamment dans le séminaire Encore), je me souviens qu’il avait même été question de sa sexualité, ou plutôt de son abstinence à peu près complète à ce niveau — le « à peu près » faisant alors une immense différence.

Bref, comme en témoigne le dernier paragraphe de la lettre, elle en savait assez sur le processus analytique pour proposer l’alternative suivante : ou bien vous (l’analyste) cédez sur votre méthode et vous contentez de conseils terrestres (renforcer mon moi positif par exemple, afin de libérer celui qui avance selon la méthode transcendantale), ou bien vous ne cédez pas et annulez la séance. Mais ne me parlez surtout plus de mon père ni de sexe !

Je n’oublie pas tout de même de rappeler que, même quand le patient qui arrive n’est pas disposé à lâcher sa méthode, il vient tout de même dans la mesure où ladite méthode a connu quelques ratés (et parfois : le monde familier est devenu soudainement étranger et s’effondre sous ses pas). Pour ce qui est de l’analyste en tant que rival, j’avoue que le temps m’a manqué pour engager le combat, et il me semble m‘être contenté de faire à peu près ce que je fais d’habitude, ce qui suffit manifestement à dresser le cadre d’un conflit possible (malheureusement laissé en plan faute de combattants).

L'Attraction électro-magnétique régulée

Le champ magnétique est d’autant plus intense que l’on est près des pôles de l’aimant. Il diminue à mesure qu’on s’en éloigne. Si on met en présence deux aimants, on constate que les pôles de noms contraires (nord et sud) s’attirent, tandis que les pôles de même nom (nord et nord, ou sud et sud) se repoussent.

(P) C’est un problème de distance. C’est la à la fois la bonne distance d’un certain point de vue, et la mauvaise d’un autre point de vue. Il y a cette ferme dans le nord ouest du Cantal, autour duquel toute la vie de la tribu s’est organisée, générations après générations, les frères, les fils, les cousins, etc. Pour vous donner une idée, je dois pouvoir affirmer que sur trois générations, nul ne s’est jamais éloigné, nul n’a jamais vécu au delà d’un rayon de 50 kilomètres, et je dois ajouter que personne n’a jamais divorcé, personne n’a jamais pris un jour de congé pour maladie, ou connut un seul jour de chômage. D’un autre côté, bien que chacun prenne soin de ne pas s‘éloigner, hé bien, dans cette famille, on ne sait pas communiquer, on ne se parle pas. Je suppose que d’autres que moi en souffrent ou du moins le regrettent.

(A) J’ai l’impression en vous écoutant qu’une force semble tenir en respect les membres de cette tribu. Une sorte de zone de contrôle, une sphère d’influence.

(P) Oui, une distance de contrôle. Je songe à deux aimants qui s‘écartent l’un de l’autre.

(A) Ou bien sont attirés l’un vers l’autre. Le danger me paraît être lié autant au fait de la séparation que de cette sorte de relation de proximité qu’on appelle “ communiquer “.

(P) Il y aurait finalement une sorte d‘équilibre. Attirance et répulsion. Ni trop proche ni trop lointain.

(A) Voyez les animaux qui se tiennent à distance respectable, juste ce qu’il faut pour éviter les crocs ou un coup de patte. Ils se jaugent, se mesurent. Et puis soudain, ou bien il y en a qui fait tête basse, et recule avec précaution, ou bien il se rue sur son adversaire et engage le combat.

(P) Je ne sais pas en quel sens “communiquer” serait si dangereux, et pourtant, je sens bien que tout le monde est mal à l’aise dans les réunions de famille par exemple, ou que mon père évite soigneusement de nous rencontrer individuellement.

(A) Que se passerait-il si l’un d’entre vous décidait de s’installer ailleurs, dans un pays lointain ?

(P, sans la moindre hésitation, en levant les bras) Il serait exclu, banni, déshérité, immédiatement, il ne ferait plus parti du clan !

(A) Je songe à la relation entre la Terre et la Lune. C’est une question que posent souvent les scientifiques en culottes courtes quand on commence à leur expliquer que contrairement à ce que pensait Aristote, si certains corps, quand on les jettent en l’air retombent sur le sol, tandis que d’autres tendent à flotter en l’air ou monter dans le ciel, ce n’est pas parce qu’ils tendraient à rejoindre leur “ lieu naturel “ (la terre si la matière dont ils sont faits est terrestre, le ciel si leur matière est le feu ou l’air), mais parce qu’il existe comme le supposait Newton une force émanant de la terre, la gravitation, qui attire en quelque sorte les corps pesants selon une loi physique. Ils demandent : mais alors pourquoi la Lune ne nous tombe pas sur la tête ? Pourquoi reste-t-elle sagement en orbite à distance respectable de la Terre, pourquoi ne s‘échappe-t-elle pas dans l’espace infini ?

On a le sentiment que l’organisation sociale de la tribu fonctionne sur la base d’un modus vivendi, qui ne vise pas tant à résoudre un problème (inconnu), qu‘à protéger le groupe du problème, ou bien à protéger le problème lui-même, et dans ce dernier cas, ce problème se manifeste (négativement) comme un tabou, lequel prévient les membres à la fois de s‘écraser sur le sol (mourir ou devenir fou), et de se perdre dans l’infini (au sens de Bion).

Et le plus intrigant, le plus contre-intuitif dans cette histoire, c’est que la force gravitationnelle, on la constate, on ne cesse d’en subir les effets, mais on ne la voit pas, au sens où par exemple, quand vous donnez un grand coup de pied dans une balle, vous voyez et vous sentez et vous percevez directement, parce qu‘à un moment votre pied et la balle sont en contact, la mécanique qui est en jeu. C’est une relation causale à distance, ce qu’on appelle l’influence – et c’est difficile de ne pas penser qu’il y a un esprit là, quelque part, au centre de tout cela, qui exerce une intentionnalité (bienveillante ou malveillante), et que son plan énigmatique gouverne à leur insu les satellites gravitant là tout autour. Et c’est sans doute pour cela que ça marche, parce qu’on a de la peine à le croire au fond, malgré les livres et les cours de physique, bien qu’on y soit confronté tout le temps (et en particulier dans les transferts analytiques).

Bruits

La tâche de l’analyste est difficile. Je classerai par commodité les sources de cette difficulté en trois genres, bien que, dans la séance, une telle distinction ne soit pas toujours claire. Ce bref texte peut servir d’introduction à Second Thoughts de Bion.

Il y a d’abord ce que j’appellerai les bruits de la cité, les bruissements du monde tout autour. Des gens dehors aimeraient bien que le patient soit guéri, ou bien ils considèrent que faire une analyse constitue une dépense inutile et qu’il vaudrait mieux chercher un emploi ou s’adonner à une activité sportive, ou bien ils lisent certains journaux, regardent la télévision, et ils jugent que le patient est victime d’une charlatanerie, ou bien ils téléphonent à l’analyste en s’exclamant : « mais qu’avez-vous fait à ma fille ? », ou bien ils aimeraient bien que le patient soit déclaré fou et interné, ou bien ils sont persuadés que leur femme a une relation sexuelle avec l’analyste. Cela fait beaucoup de voix au dehors, beaucoup d’attentes, de préoccupations. (et je passe sous silence les difficultés dont me parlent certains collègues travaillant en institution comme on dit, et supposés articuler leurs tentatives analytiques à des règlements intérieurs, des réunions de concertation, des groupes de soignants, des comptables et des administrateurs, des murs et des jardins, bref, une complexité qui me rend toujours perplexe quand on prend pour modèle la « psychanalyse en institution ») On ne peut pas faire taire ces voix (que l’on soit patient ou analyste) aussi facilement qu’on ôte son chapeau avant de s’allonger sur le divan. Il faut toutefois, surtout si l’on est analyste, s’efforcer de les réduire au silence, ou, si on les entend, de les entendre dans la mesure où le patient leur fait écho ou les reprend à son compte.

Ce faisant, on se trouve confronté à la seconde source de difficultés. Car le patient, bien qu’il vienne dans une certaine mesure de son plein gré (quoique.. que signifie venir « de son plein gré » ou « librement » ou « délibérément » ou « volontairement » quand il s’agit de se mesurer à l’inconnu ?), ne vient jamais les mains vides, ou vierge de toute préconceptions. Je reste toujours étonné que le patient qui se présente aujourd’hui ait survécu jusqu‘à ce moment où il sonne à la porte de mon cabinet. Il faut bien supposer qu’il n‘était pas totalement démuni de stratégies, de méthodes ou de techniques de survie — et éviter de croire qu’il lui manquait, sans qu’il le sache, une thérapie de style psychanalytique. Peut-être le patient finira par penser cela, que la psychanalyse constituait ce qui lui manquait, mais ce n’est pas à l’analyste de le penser à sa place. Le patient est donc déjà une personne expérimentée (qui a pu mettre en œuvre, de manière plus ou moins sophistiquée, des manières d’apprendre par l’expérience). L’analyste est probablement amené à juger que ces tactiques et ces stratégies présentent des caractère pathologiques ou pathogènes : il est difficile d‘éviter de penser ainsi, mais il serait souhaitable d’oublier pour un temps ce que l’on « sait » en psychopathologie, et aller de l’avant. Toujours est-il que ces savoirs (théoriques ou pratiques) du patient ne manquent pas de constituer un obstacle sévère à l’investigation analytique. Sans compter que certains patient font preuve d’une grande créativité quand il s’agit d’inventer au cours de la cure de nouvelles théories et pratiques susceptibles d’entrer en rivalité avec l’analyse. Cette créativité d’ailleurs me semble extrêmement précieuse (pour l’analyste). Sur ces problèmes je vous renvoie aux notes que j’ai prises pour introduire à ma modélisation appelée : « rivalité des méthodes ».

La troisième source de difficultés relève de la subjectivité de l’analyste (pour dire vite), ou, plus largement, du poids que pèse sa mémoire, de sa propension à désirer, et de sa tendance à la compréhension. Bref, du fait qu’il est un être humain. Je ne développerai pas ces thèmes ici : la littérature sur le sujet est immense, et pas seulement dans les textes qui s’occupent du « contre-transfert » ou de la « formation de l’analyste ». Je me contenterai de rappeler les deux menaces que Bion souligne notamment dans les commentaires aux Second Thoughts, le désir de guérison et le désir d‘être un bon analyste. On devine assez bien, en pensant à ces deux difficultés, combien elles se situent assez indistinctement à la croisée des trois sources que je viens d‘énumérer, c’est-à-dire qu’elles relèvent aussi bien des attentes du groupe ou de l’environnement, des préconceptions du patient, et des désirs de l’analyste.

La position de l’analyste dans cet environnement bruyant (la séance cernée de toute part par des objets destinés à perturber, jusqu‘à, parfois, rendre impossible, l’analyse) pourrait être de garder le silence — pas seulement en évitant qu’aucun son ne sorte de sa bouche, ce qui effectivement peut « s’entendre » comme un manière de ne pas en rajouter —, mais aussi de faire silence, faire taire. Mais la contradiction ici est manifeste : le patient n’a cessé d‘être confronté à d’innombrables et sournoises puissances qui visaient justement faire taire — à réduire au silence. C’est cette contradiction que soulignait Ferenczi (notamment dans ses derniers articles, voire le volume IV des œuvres complètes chez PAYOT) : ne risque-t-on pas de répéter dans l’analyse les conditions pathogènes auxquelles le patient a été soumis ? Peut-être l’analyste ne devrait pas avoir si peur de faire un peu de bruit quand même et d’entendre un peu (de toutes façons, c’est inévitable : l’analyste tousse, tourne la page de son carnet, respire, cela fait un bruit dont on peut faire grand cas).

Se confronter au pire (I)

C’est à cette qualité insaisissable qui, dès lors que la pensée de la blancheur est dissociée du monde des significations plaisantes et rattachée à un objet terrible par lui-même, porte cette terreur à sa plus extrême intensité. Voyez l’ours blanc des pôles et le requin blanc des tropiques : d’où vient l’horreur transcendante qu’ils inspirent, sinon de la lisse et floconneuse blancheur de leur robe ? La blancheur sinistre — voilà ce qui donne à leur muette avidité un si repoussant caractère de douceur, qui révulse, d’ailleurs, plus qu’il ne terrifie. Pareillement, le tigre aux crocs cruels et au pelage armorié n‘ébranle pas autant le courage que l’ours ou le requin enlinceulés de blanc.

Herman Melville, Moby Dik (1851), trad. P. Jaworski, Gallimard (2006), cité en exergue du roman de Dan Simmons, The Terror, 2007.

Je vais essayer de bâtir une ébauche de modèle à partir d‘éléments disparates dont j’extrais à chaque fois deux constantes : une tendance irréversible à se confronter à la plus grande peur (voire la peur elle-même) et, dans un mouvement presque contraire, une tendance à la domestiquer, à la vaincre en la contraignant par une technique, une compétence.

  1. L’idée de ce thème m’est venu, pour être tout à fait honnête d’un comportement que j’avais noté me concernant. Une sorte d’impulsion qui me poussait à me mettre dans des situations périlleuses, bien que sachant pertinemment les risques que j’encourrais. J’aurais pu à ce moment là de mon exploration rebrousser chemin, ou prendre le sentier sur la gauche, mais au lieu de ça, je persistais à suivre le cours du torrent impétueux malgré les eaux qui montaient et les falaises qui dessinaient des gorges de plus en plus impraticables. J’aurais pu, et j’aurais du, si je m‘étais montré raisonnable, ne pas tenter l’ascension de ces pentes couvertes de neige, alors même que le temps se couvrait et que les températures baissaient et que les neiges devenaient de la glace. J’aurais du décliner l’offre de ces inconnus, et ne pas m’embarquer dans une aventure dont j’avais tout lieu de penser qu’elle risquait de mal tourner, et pourtant, en dépit de toute prudence, je les suivais.

On entend parfois dire, de la part d’aventuriers : « Cela peut paraître étrange, mais je ne me suis jamais senti aussi vivant qu‘à ce moment-là, alors que je pouvais mourir d’un moment à l’autre. » ou : « C’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin, ce risque, ce danger. Tout le reste de ma vie me paraît fade : j’en ai besoin pour me sentir exister. » Que signifie « se sentir exister » ? L’existence peut-elle faire l’objet d’une sensation ? D’un sentiment ? J‘éprouve, je sens, telle ou telle sensation. Peut-on éprouver l’existence, l’existence tout court, être (sans qualité, sans plus ni moins) ? Certains mystiques recherchent et prétendent avoir vécu une expérience de ce genre.

Un type qui a accompli des expéditions extraordinaires aux quatre coins du globe, parlait de son dernier « spot », son dernier « trip », comme en parlerait un camé, en disant qu’il avait vraiment eu sa dose d’adrénaline. Que veux-tu dire par adrénaline ? Je veux dire que là, j’ai vraiment eu peur, une des plus grandes peurs de ma vie. L’alpiniste australien Greg Child, dans son livre passionant, Mixed Emotions (Théorème de la peur, Éditions Guérin 1997) écrit : « I was petrified by fear and overdoses by adrenaline ».

Comment peut-on être à la fois pétrifié et surexcité ? Jouit-on de la peur au moment où on l‘éprouve ? Ou bien seulement en y pensant, une fois qu’on est sorti d’affaire ?

  1. Timothy Treadwell vécut au milieu des ours sauvages d’Alaska chaque été durant treize ans. Au milieu de toute une littérature le concernant, comprenant les textes et les vidéos qu’il a laissés, surnage un fillm exceptionnel de Werner Herzog, Grizzly Man . Timothy se présentait comme investi d’une mission écologique (genre : sauvegarde des ours), ce qui l’amenait non seulement à planter sa tente durant de longs mois au cœur même du territoire des ours, mais à nouer avec eux des relations de proximité, dont témoignent ses nombreuses vidéos, dans lesquelles il se filme à quelques mètres à peine de ses protégés. Il prend des risques considérables. Ce dont il a conscience, et il le répète à longueur de pellicule. Ces documents sont très étranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n’est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l’animal peut lui arracher la tête d’un coup de patte et le dévorer, qu’il n’aurait aucune chance de lui échapper, il fait preuve paradoxalement d’extrêmes précautions dans l’approche des bêtes, fait montre d’un savoir, d’une technique qu’il est sans doute un des rares êtres humains à avoir poussé aussi loin, et dans le même temps, il se comporte de manière complètement déraisonnable, dans la mesure où nous paraît raisonnable le désir de rester en vie et de ne pas finir dépecé entre les pattes et dans la gueule d’un ours. L’ambiguïté, à bien y penser, vient probablement que ce qui « nous » paraît raisonnable dans ce genre de situation, n‘était pas ce qui paraissait raisonnable à Timothy (et se fonde aussi sans doute sur « ce que les ours font à l’homme », c’est-à-dire à la fois et dans le désordre, qu’ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilité infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l‘énigme que constitue le désir de cet homme. C’est à ce genre d‘énigme que je m’intéresse ici. Pas plus qu’Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plutôt : donner matière à penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment ça va finir. Mal. (comme œdipe diront certains de mes collègues qui ne manquent jamais une occasion de le placer) À la fin du film, dans un passage particulièrement troublant, Herzog prend position : l’amie de Treadwell est au premier plan (c’est la seule fois où elle apparaîtra sur la pellicule, juste avant d‘être dévorée), l’ours juste derrière, à quelques mètres. Timothy déclame tout l’amour qui lui paraît exister entre la bête et lui, la relation de confiance, le rêve d’une société anthropo-ursine (je fais référence ici au concept si fécond de « société anthropo-canine » développé par Dominique Guillo ). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :

ce qui m’obsède c’est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a filmés, je ne trouve aucune affinité, aucune compréhension, aucune pitié. Je vois seulement une colossale indifférence de la nature. Pour moi il n’existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours était un ami, un sauveur.

Qu’est-ce qui pousse Timothy à dépasser les limites que la plupart des êtres vivants se fixent quand ils sont amenés à rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel était le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c’est l’alternance systématique d’un côté, de la peur, de la conscience du danger, la manière dont il explique les précautions qu’il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l’autre côté, de ce ton exalté, revendiquant, et parfois même hurlant toute la haine qu’il éprouve pour les rares humains qui s’aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J’ai l’impression qu’il combat sa propre peur, qu’il en évacue au moins une part, en déployant toute cette fureur sur l’humanité. Cela va bien au-delà, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce modèle un peu étroit pour éclairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu’il y aurait là un objet « contra-phobique » extrêmement singulier, au sens où l’objet contra-phobique est ici le même objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouvé par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c‘était précisément de la dominer en « apprivoisant » l’objet terrifiant. On peut imaginer qu’au départ de tout cela, une ambivalence, un clivage particulièrement irréductible avait marqué l’objet, ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y confronter jusqu‘à la mort, d’y consacrer l’entièreté de sa vie.

  1. Dans les récits de Dan Simmons , un thème revient de manière récurrente (j’ignore si ses exégètes l’ont noté étant donné que je n’ai jamais rien lu au sujet de Dan Simmons) : quelque chose comme « se jeter dans la gueule du loup », ou « dans les bras de son ennemi ». D’ailleurs, c’est au sens propre le destin des héros de deux de ses plus fameux romans. Le Lieutenant-Colonel Kassad, dans un dernier combat qui n’avait d’autre issue que la mort, vient s’empaler sur les lames acérées du corps du « Shrike » (dessiné ici par François Baranger), « uni dans une mortelle étreinte » avec cet ennemi surpuissant (Hyperion, 1989), et le Capitaine Crozier, second de Sir John Franklin, finit par offrir littéralement sa langue à la gueule de la bête démoniaque et divine qui hante les glaces de l’arctique (et le chef d‘œuvre The Terror, 2007). L’entité qui attire irrésistiblement ces victimes affolées, troublées, finalement consentantes, ne saurait être réduite à quelque enveloppe de chair, d’os ou de métal : elle est toujours la « terreur sans nom ». Et ce qui n’a pas de nom peut détruire l’appareil psychique — on lira quelque chose de ce genre chez Bion. La puissance d’attraction formidable de la terreur sans nom dans ces romans de Simmons (et je pourrais montrer qu’il en va ainsi dans la plupart de ses récits fantastiques) constitue le moteur des intrigues : page après page, la tension monte, au fur et à mesure que la menace se précise, que derrière les manifestations du mal humaines se dessine l’ombre d’une absolue étrangeté, non-humain, irreprésentable, que les personnages seront forcés de rencontrer dans une dernière étreinte, la mort, ou autre chose. Au final, après avoir consacré sa vie à lutter, le héros plonge à corps perdu dans ce quasi-trou noir, dans une sorte de soulagement définitif — la tension due à l’inéluctabilité tragique du roman se relâche, ce cauchemar finit enfin, le lecteur peut retourner à sa vie quotidienne. Sans nul doute chez Simmons, se mélange de sadisme, de masochisme, et la jouissance qui transpire dans une sorte de mysticisme macabre (et qui me semble constituer un des aspects flagrants de certains témoignages des mystiques, autour de l’idée de sacrifice), est un thème récurrent. On en trouvera un exemple extraordinaire dans deux nouvelles recueillies au sein du volume L’amour, la Mort (Albin Michel 1995) : « Mourir à Bangkok » et « Coucher avec des femmes dentues », ce dernier texte rappelant au passage des pages absolument terrifiantes d’un autre roman, L’Homme nuThe Hollow Man »), où l’on retrouve le fantasme tout à fait typique de l’auteur (une fellation en quelque sorte définitive). [Je me dois malheureusement de signaler que Simmons, cet écrivain génial, est aussi un personnage par ailleurs assez imbuvable, franchement républicain et franchement à la droite de ce parti de droite, mais ce radicalisme n’est peut-être pas si étonnant.]

  2. Dans le film de Kathryn Bigelow , récemment primé aux oscars, « The Hurt Locker » (en français : « Démineurs »), William James (sic ! interprété par l’excellent Jeremy Renner, héros d’une série télé délicieuse, The Unusuals, dont malheureusement la diffusion a cessé au bout d’une saison) responsable d’une unité de démineurs durant la guerre en Irak, se comporte comme le héros d’un film apparemment “héroïque”, mais qui se serait en réalité égaré dans une sorte de documentaire réaliste sur le travail extraordinairement risqué de ceux qui, sur les terrains de bataille, sont chargés de désamorcer les bombes. Les soldats américains qui visionnèrent le film à sa sortie saluèrent son réalisme, en ajoutant qu’il était impossible qu’un type aussi dingue soit accepté dans l’armée. Le scénario joue en effet sur deux tableaux, et c’est ce qui rend le film de Bigelow si étrange : d’un côté, une mise en scène et des décors arides, sans fioritures, une tension palpable entre l’ordre pathétique que tente d’instaurer l’armée américaine et le chaos généralisé, articulé autour de l’imminence permanente d’un attentat, et, d’un autre côté, ce type intrigant qui semble se comporter comme si c‘était là non pas la réalité, mais une sorte de jeu macabre, extrêmement excitant, dans lequel il n’y aurait rien à perdre, qui valait la peine d‘être joué pour la seule raison qu’aucun autre jeu n’en vaudrait la peine. Il fait fi des règles drastiques de sécurité (censé le protéger lui et le groupe auquel il appartient), pour ne suivre que ses propres règles, hybridation de compétences hors du commun, de courage, et d’attirance irrépressible pour le danger. Le film repose au fond sur une oscillation constante entre une vertu, le courage, et la folie. James constitue une énigme : est-il téméraire ? (la témérité relevant alors d’une forme excessive de courage) est-il désespéré au point de n’avoir « réellement » rien à perdre ? SE peut-il qu’un être humain n’ait « réellement » rien à perdre ? Le film prend une dimension terrifiante dans un des dernières scènes :

Gros plan alternant sur James et sur JT, dans la jeep, après qu’ils aient échappé par miracle au pire.

— je veux dire, comment tu fais ? Pour prendre ce risque ? (silence) — J’en sais rien, suffit de … Je crois que j’y pense pas. — Mais tu sais que dès que t’enfiles ta tenue, dès que tu sors, c’est une question de vie ou de mort, tu lances le dé.. Et t’assumes. Tu le reconnais non ? (silence) — Ouais ouais.. (mi-sourire, silence) Je le reconnais. Mais je sais pas pourquoi. (silence, les lèvres pincées, comme s’il devait faire un effort de pensée extrêmement pénible) Je sais pas, JT. Et toi ? Tu sais toi pourquoi je suis comme ça ? (silence) — Non (silence pensant) (des enfants courent après la jeep et lancent des caillasses)

La pauvreté du dialogue, voilà ce qui glace le sang. Et le silence assourdissant entre les quelques mots arrachés à la mort.

(je songe à l’impensable, un trou noir avec lequel il serait impossible de s’articuler (de graviter autour) autrement qu’en s’en approchant chaque fois encore plus près).

  1. L’immense alpiniste Reinhold Messner, dans une interview donnée à la revue Psychotherapie im Dialog 2002; 3(2): 201-206 (traduction disponible sur le site Café psy )

P. i. D. : Vous décrivez plusieurs fois un être dédoublé, deux hommes qui sont vous-même et en même temps de même apparence que vous, mais à côté de vous. Vous vous voyez en dehors de vous-même. Sur le moment, est-ce que cela vous aidait ou vous gênait ?

R. M. : Sans ce dédoublement, je ne serais plus en vie. C‘était une schizophrénie entre la raison et l‘émotion. Je ne puis en dire plus, n‘étant pas spécialiste en psychiatrie. Je m’aventure pourtant à penser que, dans les temps anciens, disons il y a 10 000 ans, la schizophrénie était une aide dans les situations critiques [note : remarque dans le style de celles que Ferenczi ou Bion ne se privaient pas de faire]. Aujourd’hui encore le dédoublement peut sauver celui qui a le dos au mur. J’avais ainsi la possibilité de communiquer avec un Autre, de partager ma douleur, mon espoir ou mes désespoirs. Un désespoir partagé n’est plus que la moitié d’un désespoir.

Quel genre de modèle produire à partir des faits que j’ai présentés ? À vrai dire, je n’en suis pas là. Il y aurait là une vaste rechercher à mener (que j’ai plus ou moins vaguement l’intention de mener un de ces jours). Comme j’aime aller doucement je relèverai les constantes suivantes (laissant à d’autres le soin d’aller plus loin s’ils le souhaitent) : La partie se joue à trois : a. il y en a un qui éprouve la plus grande peur (sans doute en hommage à la terreur sans nom : c’est le psychanalyste qui le suppose, ce n’est qu’une supposition, une piste à explorer — faudrait demander) et qui dans le même temps, d’une manière obscure, peut-être « biologique », qui aurait à faire à des sécrétions hormonales, suscite une excitation qui peut se dire comme « se sentir intensément vivant » (les athlètes connaissent bien ce seuil de la douleur qui, lorsqu’on l’a atteint, produit une sorte de décharge de plaisir, les derniers 200 mètres d’une course de demi-fond par exemple, où vous avez la sensation qu’une large couteau vient vous cisailler les mollets et les cuisses, que votre cage thoracique va exploser, et qu’en même temps vous trouvez une sorte de second ou troisième ou quatrième souffle, dont témoigne une immense explosion dans le cerveau, la vue se trouble dans la sueur, vous tirez sur les bras avec je ne sais quelle partie du cerveau, et… !! …) b. Il y en a un qui se voue à discipliner la peur ou l’excitation, garder son sang-froid en toutes circonstances, et précisément dans le genre de circonstances où il est quasiment impossible de garder son sang-froid, en mettant en œuvre un savoir technique (une technique de l’action) — chez les alpinistes, il y a cette obsession de la sécurité, paradoxale puisque la situation la plus « secure » serait évidemment de rester bien au chaud chez soi, alors même qu’on se fourre ici dans de sales draps, dans un environnement hostile, imprévisible, dangereux, où le risque est majeur. — Cette discipline de soi qui est aussi la maîtrise d’un savoir pratique, me semble être indistinctement aussi une tentative de raisonner, contrôler, maîtriser, l’Autre radical, la terreur sans nom ou la plus grande peur — d’où : c. Cet Autre, l’ours, la montagne, l’altérité absolue, la bombe, le grichte, le monstre des films de la saga Alien(s), le cachalot blanche du capitaine du Pequod, à la fois objet d’adoration et de terreur (ambivalence bien connue des récits ethnologiques). Tout cela serait à développer. J’ai parlé également du modèle phobie/contraphobie. Ou de l’aspiration d’un néant (sorte de trou noir) creusé par l’explosion d’un appareil psychique, avec lequel il n’y aurait d’autres articulations possibles qu’en s’y confrontant, en se laissant être aspiré par « lui ». J’y reviendrais.

Marcher comme une oeuvre d'art

Dans le bref mais inoubliable (pour moi) documentaire, The Dark Glow of the Moutains que Werner Herzog a consacré à l’alpiniste Reinhold Messner , ce dernier évoque la possibilité que dans l’avenir, il abandonne la quête qui le pousse à gravir des sommets chaque fois plus difficiles, pour simplement se contenter de marcher, marcher droit devant, n’importe où, sans but, sans viser un quelconque exploit. En attendant ce jour, devant la paroi qui l’attend, couverte de neige, il imagine le tracé de son parcours, il dit : « tu vois cette ligne là », il marche et dessine en même temps une ligne dans la montagne. La façon dont il parle de ses ascensions, le mode de vie qu’il a adopté pour les mener à bien, un mode de vie « exceptionnel », fait penser par bien des aspects à une forme de vie artistique. En vérité, on n’a pas attendu qu’un artiste proclame : « L’art c’est la vie », pour que ce soit effectivement le cas pour un certain nombre de personnes.

À la même période où Reinhold Messner accomplit ses exploits, Hamish Fulton parcourt le monde à pied, et n’en ramène rien à proprement parler, c’est-à-dire qu’aucune intervention ne vient modifier l’environnement, contrairement au Land Art dont on le rapproche sans doute à tort, ou même à Richard Long — Fulton, s’il faut le ranger quelque part, serait plutôt un artiste conceptuel : il produit à son retour (et expose) ce qu’il appelle des « Mental Sculpture ». Ces choses là m’intéressent beaucoup : la marche est l’œuvre d’art. Ce qui nous est montré c’est une transformation (en vue d’une communication publique) d’une expérience (privée, solitaire) qui est en elle-même, dit-il, une transformation. Lors de l’exposition, tout l’arrière-plan émotionnel est irrémédiablement perdu (y compris pour le marcheur qui l’a éprouvé). C’est une des raisons pour lesquelles, quand je marche, j’ai pris l’habitude de prendre énormément de photographies. Pas seulement parce que ce serait là une preuve (pour moi-même) — comme l’alpiniste qui accomplit un exploit prévoit d’apporter une caméra afin de filmer la preuve qu’il a bien atteint le sommet. Mais parce que cette proximité du marcheur avec le devenir, s’avère quelquefois trop forte, et quasiment insupportable (« tant de beauté ! que c’en est souffrance ! »). Il y a là un trop plein qui suscite de lui-même une transformation (beaucoup de grands randonneurs écrivent et dessinent des carnets de voyage). J‘écris : “proximité avec le devenir” : c’est là une formulation bien imprécise, dont l‘éclaircissement requiert les talents d’un poète plutôt que d’un philosophe — Héraclite, ou plutôt, un Héraclite rêvé ferait peut-être l’affaire.

La marche peut être une œuvre d’art par elle-même (et susciter d’autres œuvres d’art en mémoire pour ainsi dire).

J’ai déjà évoqué un lien entre la marche et la pensée : on pourrait songer que marcher c’est fuir les pensées qui pressent le penseur. Mais ça pourrait être aussi, dans certains cas, l’activité nécessaire qui permet au penseur d‘évacuer au fur et à mesure de ses pensées un trop plein d‘énergie libidinale (pour parler comme les psychanalystes d’autrefois : Ferenczi décrit ainsi le “type moteur”, qui doit « gaspiller de l‘énergie musculaire » pour ralentir le flux de ses pensées, qui se présentent de manière trop vive, comme une machine à penser qui, soudainement débridée, ne saurait se réguler d’elle-même. L’expérience du marcheur au long cours, bien qu’on puisse peut-être la rattacher à l’impossibilité de traiter certaines pensées dans l’immobilité du penseur sagement assis dans son fauteuil (il y a dans l’histoire tragique de Messner quelque chose comme une manière de se fabriquer une vie possible suite à la perte de son frère lors d’une ascension — je n’ai pas trop de mal à imaginer la culpabilité qui vous hante dans une histoire pareille, ayant échappé de très peu à une issue aussi fatale lors d’une randonnée avec mon propre frère), cette expérience donc, suscite à son tour, par son intensité, un trop plein qui, s’il n’est pas transformé, par exemple dans une transformation artistique, peut s’avérer insupportable. Cet intolérable est lié me semble-t-il à la solitude. Le marcheur recherche la solitude. Mais après avoir passé tant de temps sur les hauteurs, ou dans l’infini, le besoin d’un autre le rappelle à son humanité et sa finitude. Il est alors temps de rentrer chez soi, et, éventuellement, d’essayer de faire partager quelque chose de son expérience.

Un pas de plus : c’est une chose de ce genre que l’analyste ressent, et dont Bion parle si bien dans Second Thought quand il songe aux séances de la journée : une solitude irrémédiable, et parfois le désir pressant de faire quelque chose de cette expérience si vive, non pas tant d’en garder une trace, mais plutôt de transformer ce qui peut l‘être en vue d’une communication plus ou moins publique — mais il doit garder à l’esprit que quelque chose d’important s’est irrémédiablement perdu.

Remarque sur une hyper-activité de l'attention

Dans les maladies du genre auto-immune, dont on ignore la plupart du temps les causes, l’organisme ou une partie de l’organisme se défend en produisant des anti-corps contre une autre partie de l’organisme : tout se passe comme si une bataille s’engageait sur un malentendu : un organe habituellement allié est considéré comme un agresseur, l’hôte devient l‘étranger, le processus du coup tourne à l’auto-destruction — du point de vue du fonctionnement normal, c’est une aberration, un comportement inapproprié.

On peut élaborer un premier modèle susceptible d‘éclairer autrement les choses, en mettant l’accent sur la confusion entre l’intérieur et l’extérieur (pour dire vite) : l’organe, destiné à combattre les entités hostiles exogènes s‘épuise à se défendre de ce qu’il évalue comme un ennemi intérieur. On a envie de parler ici de l’introjection d’un conflit extérieur, due par exemple à l’incapacité de tolérer d’entrer en conflit avec un objet externe, un tout autre, sinon en le transformant d’abord en objet interne, ou bien due à l’accroissement de l’omnipotence et le mépris de la solidarité (la partie qui se prend pour le tout, et s’en prend du coup aux autres parties avec lesquelles habituellement elle était censée collaborer) (l’ange qui se détache de la communauté des anges et revendique d‘être de n‘être pas qu’un rouage cosmique).

Autre perspective : l’erreur d’appréciation. La situation, d’un point de vue médical (le fonctionnement normal de l’organisme), ne justifie pas une telle activité défensive. On pense à ces soldats qui continuent de se comporter comme en temps de guerre, alors que le traité de paix a été signé il y a des lustres — tel ce fameux Hirō Onoda qui resta en poste sur l‘île de Lubang dans les Philippines, jusqu’en 1974, refusant de croire que l’armistice de 1945 avait été signée, développant des techniques de survie qui font encore école aujourd’hui, et trucidant tout de même une bonne trentaine de villageois dans les alentours durant ces décennies.

Par analogie l’appareil à penser du paranoïaque paraît hyperactif (notamment dans les crises délirantes) : tout ce qu’il perçoit semble mériter qu’on lui accorde de l’attention et doit être soumis à l’interprétation (dans une tonalité agressive et persécutive). Quand le gouvernement japonais dépêchait des envoyés chargés de convaincre Hirō Onoda de ranger ses armes, le lieutenant considérait la manœuvre comme une ruse de l’ennemi : non seulement tout événement suscite l’attention et conforte une attitude de suspicion et de vigilance généralisée, mais il est d’emblée pensé comme s’inscrivant dans un système saturé, d’une logique redoutable — tout confirme (le « système » s’auto-adapte à tout événement nouveau, le transforme en signe d’hostilité, quand bien même et surtout s’il semble aux yeux du commun des mortels constituer une objection indubitable).

On peut considérer qu’il y a là un défaut de l’attention, un dysfonctionnement de sa qualité évaluative : l’hyper-vigilance et l’hyper-activité surviennent du fait que l’attention n’accomplit pas correctement sa tâche de sélection des données pertinentes pour l’action. Freud avait donné quelques pistes pour une théorie de l’attention, notamment dans Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), l’attention étant alors liée à l’activité de certains neurones sensibles aux qualités des stimuli (et non pas à leur quantité) :

la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C’est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l’attention.

D’où l’idée que l’attention est dédiée à l’appréhension des qualités des perceptions, et par suite, pour le dire dans le fil de mes élucubrations, qu’il y a dans le dysfonctionnement que j’essaie de décrire, un défaut d‘évaluation de la qualité des objets (pensées, perceptions, etc.). Une abeille passe dans le jardin de la clinique où le Président Schreber est assis et le pique : il ressent la douleur (la quantité de l’excitation si l’on peut dire à la manière du Freud de l’Esquisse, ne lui échappe pas), mais il perçoit la qualité de cet événement comme un indice supplémentaire des intentions que Dieu nourrit spécialement à son égard, etc. Ou bien (P) : « L’autre jour, à la fin de la séance, il y avait ce livre sur votre bureau avec une image de femme enceinte sur la couverture, j’ai compris alors immédiatement que vous me donniez à nouveau une leçon en me rappelant ma faute (un avortement), et c’est la raison pour laquelle je vous ai quitté dans cet état aussi bizarre. » Ce qu’il faut ajouter ici, c’est que cette susceptibilité extrême aux événements — tout est susceptible de devenir événement — se déroule sous l’empire du sens (sa tyrannie dans le cas de la paranoïa — le Dieu de Schreber est un tyran sadique et pervers).

Dans un tout autre contexte, Freud décrit à nouveau l’attention, dont il fait alors la pointe la plus avancée de l’appareil psychique, et l’organe privilégié qui préside à l’action (Bion fera grand cas de ce texte et en tirera bien des développements que je ne mentionnerai pas ici.) On lira : Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques (1913) :

Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l’avance: l’attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d’attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu’en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c’est là une partie de ce que nous appelons la mémoire.

Une hyperactivité de l’attention, une fonction organique délirante, le délire interprétatif comme syndrome auto-immune, une machine à penser qui déraille ?