Tu sembles n'avoir conservé aucun bon souvenir. Ou bien est-ce une sorte de pose littéraire qui t'oblige à n'évoquer que les aspects les plus désastreux de ces années là, dressant ainsi un tableau homogène, désespérant, qu'une petite parcelle de couleur, un moment de bonheur partagé Je crois qu'on peut éviter l'expression « moment de bonheur partagé », qu'il y ait eu ce qu'on appelle, ce que certains appellent des moments de bonheur, je veux bien l'admettre, mais je doute fort qu'ils fussent partagés ça te ferait horreur l'idée qu'il y ait eu ne serait-ce que des instants, ou des périodes, aussi brèves fussent-elles, durant lesquelles vous étiez heureux non. Je suis persuadé que nous étions heureux, exceptées les dernières années, où nous étions tout à fait malheureux. Je sais que nous avons été heureux, à la réserve près, et ça je le sais également, je ne peux pas dire comment je le sais, mais il ne peut s'agir d'une simple projection a posteriori sur mon état psychique de l'époque, encore moins d'une pose littéraire, je me fiche pas mal de ce genre de pose, je me fiche pas mal de la littérature, non, ce que je sais aussi, c'est qu'une partie de moi, alors même que nous étions heureux, ne l'était pas ce qui revient à dire qu'une partie de toi l'était, heureuse probablement. Il n'en reste pas moins que les souvenirs de ces moments là se sont estompés pour ainsi dire avec le temps, contrairement à l'adage qui voudrait qu'on ne retienne que les bons moments, ces bons moments je crois à force d'être recouverts de douleur, et encore aujourd'hui, quand je l'écoute elle, me parler, avec sa douleur, des litres de vin qu'elle s'envoie, de son désespoir implacable, de l'obstination qu'elle met à refuser toute autre forme de vie après mon départ Ce qui est en partie faux. Tu sais bien qu'elle a mené une vie dissolue comme disent ses proches après ton départ et que c'est de ma faute ils rajoutent oui, mais aujourd'hui, quand elle me parle au téléphone, elle présente les choses de telle manière que notre vie ensemble constituait le plus haut degré de la vie, qu'après cela, tout devait pourrir dans la déception, l'ignominie, ce à quoi elle s'emploie, en ce qui la concerne en tous cas Elle essaie de t'entraîner à ton tour dans cette ignominie, elle voudrait te voir pourrir avec elle, ne supporte pas que tu ais pu toi t'en sortir, être heureux avec une autre le problème, quand elle me parle de cette vie antérieure, si hautement désirable, si prometteuse, c'est que de mon côté, je ne ressens plus rien, elle me dit en pleurnichant : « tu te souviens.. ?» et moi je ne me souviens pas, je ne me souviens pas de rien, mais les sentiments associés à ces souvenirs, qui me reviennent quand elles les évoquent, semblent avoir été neutralisés, comme si elle avait une bonne fois pour toute tiré à elle tous nos souvenirs, les avait ingéré, avalé, les chargeant de son amour absolu et son fiel absolu, et ne m'en avait laissé aucun, ou plutôt les avait vidés de toute charge affective, de toute émotion, si bien qu'il ne me reste que des images plates, sans relief, qui ne m'appartiennent plus, dont elle demeure à jamais propriétaire, des photographies sur lesquelles j'apparais, mais seul mon corps apparaît, seul mon spectre apparaît, je n'y suis pas, parce qu'elle les a saturés en les absolutisant, parce que sans doute je n'y fus jamais réellement tout entier Même le jour de votre mariage Surtout le jour de notre mariage tu avais ce costume blanc qu'on avait fait taillé sur mesure, tu es dans le jardin, les lilas embaument autour de vous je suis dans mon costume de sacrifice, je me sacrifie au blanc, à la pureté, à sa famille, au sens de la dignité de sa famille, je me sacrifie pour son grand père qui va mourir et qui paraît-il eût le malheur de laisser entendre un jour qu'il serait tellement heureux de voir sa petite fille mariée Tu l'aimais bien pourtant ce grand père je les aimais tous, lui, la grand mère, sa mère, le beau père, les cousins, les oncles et les tantes. C'est parce que je les aimais que j'ai concédé ce sacrifice. J'étais devenu de la manière la plus consentante du monde, l'esclave de leur fantasme, l'instrument qui permettait à leur rêve d'un monde meilleur, d'un monde meilleur à leur façon, de se réaliser. Ce mariage constituait la preuve ultime qu'un tel monde était possible. Mais eux, ils n'auraient pas aimé connaître le genre de pensées qui me venaient parfois, ils s'efforçaient de croire, et peut-être certains d'entre eux croyaient vraiment, mais j'en doute, que j'avais été parfaitement converti. la grand mère dit aujourd'hui que tu étais le diable et la mère regrette amèrement le jour où elle m'a offert l'hospitalité , c'est la pire erreur de sa vie dit-elle, elle savait dit-elle, ça se voyait sur moi quand je suis entré la première fois avec mon imper noir mes lunettes noires les épingles à nourrice plantées dans le lobe de l'oreille gauche, mais elle avait voulu croire que je changeais vraiment, et, quand, sept ans plus tard, je me suis présenté au bas des marches qui conduisaient au choeur de l'église dans ce costume blanc, tout le monde s'est mis soudainement à y croire, qu'il y avait eu une sorte de miracle une rédemption j'avais tout à fait arrêté de boire, il y avait ce costume blanc, mais j'avais aussi tout à fait arrêté d'écrire et de lire, je me contentais de lire le journal, du début jusqu'à la fin le dimanche après midi, avant de jouer à la belote et de prendre un goûter, et le reste de la semaine, je travaillais, je travaillais beaucoup, et en plus d'occuper un emploi salarié, je m'épuisais dans des activités bénévoles, je donnais énormément de moi-même, je me sacrifiais Tu t'efforçais de devenir un saint La grand mère disait, quelqu'un de bien, il y avait les types pas intéressants, un euphémisme pour dire les salauds, les violeurs d'enfants, les putains, les mendiants, les alcooliques, la lie de l'humanité, ce qui faisait quand même du monde, et de l'autre côtés, les gens biens, les gens simples, qui pouvaient être riches au demeurant, de parfaits salopards de capitalistes du moment qu'ils présentaient bien et les gratifiaient toujours d'un mot gentil, d'une marque d'attention, le grand père avait été jardinier au chateau d'à côté, qu'occupait un buisnessman irlandais, dont on disait le plus grand bien en ignorant tout à fait quel genre de trafic il faisait, comment il avait construit sa fortune, le monde de la grand mère se découpait ainsi, les pas intéressants et les quelqu'un de bien, et jusqu'à ce que les choses dégénèrent, que ma part sombre comme disait la mère, reprenne le dessus, je faisais partie des seconds. ce pourquoi elles ont essayé de te faire exorciser elles n'ont pas seulement essayé, elles m'ont conduit chez cette petite vieille extraordinaire et j'ai réellement été exorcisé Et tu t'es laissé faire Oui, par esprit de sacrifice, pour faire la preuve de ma bonne volonté, comme je me suis laissé faire quand la mère m'a amené voir ce gourou qui prétendait expulser mes mauvais charma en me caressant avec des galets, ou quand je suis allé voir cette thérapeute dans les bars de laquelle j'ai fini, en lui caressant les seins, tout comme je me suis laissé faire en avalant je ne sais quelle potion et je ne sais combien de cachets, d'essences de plantes, de succédanés magiques dilués dans un verre d'eau, par esprit de sacrifice là encore Ou peut-être parce que tu te sentais redevable de quelque chose ? peut-être oui. Que leur devais le soin qu'ils avaient pris de moi, qu'ils m'aient adopté en quelque sorte et fais confiance malgré tout. Ou que tu te sentais en dette envers eux du fait des mauvais pensées qui te traversaient l'esprit parfois ? Oui. Je me sentais coupable de mes rêves de fuite, je me sentais coupable du futur que je commençais à imaginer, que je n'avais jamais cessé de commencer à imaginer, un futur sans eux, un futur sans elle. C'est pourquoi je me laissais faire. IL fallait que je boive le calice jusqu'à la lie, que je sombre vraiment dans le ridicule en visitant tous ces charlatans, que j'accepte de me confier aux bons soins d'une sorcière totalement dérangée, d'un pervers manipulateur, de thérapeutes sortis d'un chapeau Ou qu'il te fallait les laisser pousser les choses jusqu'à la folie, pour voir où ça menait, par curiosité ? Tu as raison. Au bout d'un moment, j'éprouvais surtout de la curiosité, je voulais savoir jusqu'où elles iraient, et puis je découvrais également un monde étrange, peuplés de fous et d'illuminés, la plupart inoffensifs, excepté pour le porte-monnaie, et quelques uns n'étant rien de moins que de dangereux psychopathes. Elles étaient tout à fait certaines que mon cas relevait de la possession, de la possession démoniaque, on m'avait lancé un sort disait-elle, et d'ailleurs, dans la région où j'avais commis ce fameux adultère, il était bien connu que des sorcières sévissaient, etc. Mais tous ces thérapeutes et ces exorcistes échouaient. Tous voyaient bien que des zones sombres obscurcissaient mon âme, mais leur art n'y changeait pas grand chose. En désespoir de cause, on prit rendez vous pour moi chez un psychiatre. Lequel, à l'inverse de mes autres soignants, me trouva plutôt en grande forme, et finit par me dire un beau jour : mais quand est-ce que vous finirez par la quitter et vous barrer ? Je suis reconnaissant envers ce type là. Je me sentais tellement seul. Mon esprit était en proie à une si grande confusion. Il était tellement difficile de renoncer à me faire aimer de cette famille, de renconcer à leur amour, alors même qu'elles me détestaient, la fille, la mère et la grand mère, alors même qu'elles s'efforçaient de me rendre fou, mais voilà, j'ai rencontré ce type, je me suis remis à écrire, comme un damné vraiment, compulsivement, j'ai commencé à photographier, me photographier moi-même, et surtout je me suis remis à boire, à boire systématiquement, ce qui m'apparaît aujourd'hui, avec le recul, moi qui ait tout à fait cessé de boire, comme une forme de résistance, une manière de les confronter à leur échec, je reste, je ne pars pas, mais je descend une bouteille de whisky par jour, je dilapide tout mon salaire dans l'alcool, et chaque après midi, je file dans la campagne alentour, plutôt que de lire le journal, jouer à la belote, et prendre le goûter, et je fais des photographies étranges, j'écris des pages dans une langue cryptée, je bois, je finis éclaté au milieu des près dans une extase absolue, je revis, je jouis à nouveau, et cela, surtout cela, me voir jouir, constater que le diable avait bâti en moi sa demeure, et à quel point les fondations de cette demeure étaient solides, profondément ancrées en moi, elles ne pouvaient le supporter, si bien qu'à force de me comporter ainsi, c'est elles qui finirent par souhaiter mon départ, c'est elles qui n'en pouvaient plus de constater chaque matin en me croisant leur échec, l'échec de leur conversion, le fait que j'étais devenu fou à ma manière et pas à leur manière. plus de souvenirs alors, plus de souvenirs de « vous deux » le « nous », elle en a fait son affaire depuis, elle s'est totalement accaparé ce nous, elle n'en a rien laissé, et j'en ai été dépossédé, ce qui me pendait au nez à vrai dire, car je n'ai jamais cessé de garder par devers moi une réserve, un recul, une cache secrète. Il lui est inconcevable et il lui aurait de toutes manières intolérable de penser que j'aurais pu conserver un quant-à-soi, que notre relation ne s'avérait en fait fusionnelle que de son point de vue à elle, que de mon point de vue, elle n'était pas du tout fusionnelle, que je n'avais jamais cessé de lui échapper, que des pensées me venaient malgré tout qui ne la concernaient en rien, qui ne concernaient que moi, creusant ainsi jour après jour un abime d'insatisfaction, de frustration, qui avait fini par m'emporter corps et âme, m'emporter loin d'elle, et le libérer en même temps. te libérer, mais pas elle non, pas elle. Ce qui pour moi fut le chapitre d'un drame, après quoi s'ouvrit un autre chapitre, fut pour elle le dernier acte d'une tragédie : l'histoire était connue depuis le début, elle avait été proclamée depuis les commencements par les prophètes de malheur, sa Cassandre de grand mère, son Tiresias de grand père, et ce nouvel acte qui s'était ouvert avec moi, n'était en réalité que la répétition des actes antérieurs, toujours la même histoire, structurée pareillement, la famille, réunie en choeur à l'église connaissait déjà très bien la fin, parce qu'ils étaient nés au beau milieu de cette histoire, et s'étaient imprégné de la pensée qu'il n'y avait aucun moyen de réchapper à sa conclusion, toujours la même, qu'à la fin le héros, le messie, celui qu'on attendait, les abandonne ou meurt. Son oncle et son grand père sont morts et moi je suis parti comme était parti son père. Mais je ne suis pas un héros de tragédie, j'ai fini par comprendre que cette tragédie en me concernait en rien, et je me suis efforcé de résister à l''emprise de cette tragédie, en imaginant, en me forçant à imaginer d'autres chapitres, j'ai lutté en me remettant à écrire, écrire vous donne la force dramatique de vous composer une autre vie, écrire et boire m'ont donné cette force, la photographie m'a donné cette force, le psychiatre en me ramenant à cette vérité toute prosaïque que quitter sa femme était somme toute une chose très banale, très triste peut-être, mais très banale, qu'il y en aurait d'autres, ce en quoi il avait raison, que sous cette rhétorique de tragédie, ne se jouait peut-être qu'une comédie parfaitement banale, qui ne méritait pas toute cette douleur mais ce n'était si simple, vois dans l'état qu'elle est aujourd'hui oui, et peut-être j'avais pressenti qu'il lui était impossible de se libérer de cette interminable tragédie qui l'accablait elle et sa famille, qu'en reprenant ma liberté, je la condamnais du même coup, en même temps que je les condamnais eux tous je n'appelerai pas cette histoire une comédie non. moi non plus. Je n'ai jamais pu en rire. Pas vraiment. Un rire crispé peut-être, approximatif, non plus coupable, car il me paraît clairement aujourd'hui que je n'ai rien fait d'autre que sauver ma peau, tout en sacchant que j'échouerai probablement à sauver la sienne. N'est-ce pas la raison pour laquelle tu es devenu à ton tour, des années plus tard, psychiatre ? Pour aider les gens à se libérer de l'emprise de leur tragédie, et se donner une chance de composer un drame ? Oui. Ce serait une bonne raison de faire ce métier. Cette raison me convient.