Une Ascension
1
« Luc, Luc, se disait-il en expirant profondément, Calme toi : deux jours chez elle, deux jours à la montagne, pas de quoi se mettre dans des états pareils ». Il se parlait ainsi souvent à lui-même, durant les interminables voyages sur les routes du sud, et, comme son métier était un métier extraordinairement solitaire, c'était là une manière commode de tirer ses idées au clair — bien qu'il fut amené à rencontrer de nombreuses clients, il n'avait personne d'autre que lui-même vers qui se tourner à l'heure de prendre les graves décisions qui incombaient à sa fonction, et ce genre de décisions, graves, parce qu'elles engageaient parfois des sommes exagérément élevées, il en prenait plusieurs chaque semaine, et c'était précisément le cas ce matin-là.
Il se trouvait encore à vingt kilomètres de la maison de sa sœur. À l'entrée de la vallée. « C'est pas compliqué, lui avait-elle dit – elle semblait heureuse de ce coup de téléphone, elle semblait heureuse qu'il vienne, sa voix chantait dans le combiné, on lui aurait donné vingt ans à peine, elle en avait trente-cinq –, tu traverses Saint-Christophe, c'est le dernier village, si tu veux acheter du tabac, au fait, tu fumes toujours ? — il avait marmonné que oui, et pensé : oui, plus que jamais – après quoi c'est la vallée, tu vas jusqu'au bout, il y a vingt bornes environ, tu verras, après le pont de la Ruze, il y a une ferme, c'est l'ancienne ferme des parents de Jérémy, et un chemin qui monte à droite, tu te gares en bas et tu montes à pied, cent mètres environ, la maison est là-haut, tu peux pas te tromper, c'est une maison en forme octogonale, avec des baies vitrées partout, tu verras mon nom sur la boîte aux lettres en bas du chemin ». Etc. Au dernier village, effectivement, il avait acheté du tabac, et sur la terrasse d'un café en bord de route, s'était connecté une dernière fois avant de grimper dans ces contrées sauvages parce que « Ça capte pas là-haut ». L'écran de l'ordinateur brillait, les chiffres de la bourse de Paris clignotaient, qu'il s'efforçait de déchiffrer tout en consultant ses notes sur un carnet gris à spirale posé à côté de son café. Ses derniers clients, deux sœurs jumelles ayant hérité d'une tontine, l'avaient épuisé – cet argent semblait leur tomber dessus, elles n'étaient en rien préparées à ce genre de bénédiction, et ne savaient qu'en faire. Il s'était donc efforcé de les convaincre de le placer dix ans de plus dans ses mains à lui, mais, bien qu'ignorantes de ce genre d'affaire, elles demeurèrent méfiantes jusqu'au bout – du reste, cette situation se produisait fréquemment : la plupart des gens fronçaient les sourcils et adoptaient une position spontanément défensive dès qu'on commençait à les entretenir de produits financiers, de placements plus ou moins risqués, le métier de courtier, peu d'entre eux avaient entendu parler du métier de courtier, et cet été-là, particulièrement cet été-là, parce que les journaux télévisés ne manquaient pas de s'ouvrir sur des nouvelles alarmantes prévoyant la faillite de tel ou tel État, supputant avec délectation des catastrophes encore pire, susceptibles de toucher directement leurs économies ou d'affecter leur train de vie, ce en quoi ils n'avaient d'ailleurs peut-être pas tort, exercer son métier, le métier de courtier, s'avérait souvent une sinécure. Il nota encore une information sur le cours d'une action qui l'intéressait, décidant de remettre sa décision de vendre au lundi suivant, puis releva la tête et contempla les montagnes en direction du sud, suivant des yeux la route discrète qui serpentait jusque dans la forêt profonde qui l'engloutissait, comme elle devait l'engloutir lui, à son tour.
Voir sa sœur à nouveau, après tant d'années, le mettait dans tous ses états. Il se sentait fébrile, la sueur lui coulait le long de la colonne vertébrale, il détestait ça. « C'était il y a dix-sept ans, avait-elle dit, la dernière fois. » ( après la mort de papa, avait-il ajouté pour lui-même ) « Oui », avait-il dit. « C'est chouette que tu te sois souvenu que je vivais là » « Elle me l'avait dit » (elle, c'était leur mère à tous deux), « Je dois passer voir des clients à Saint-Girons, j'ai pensé que ». Elle avait répété que c'était chouette, qu'il avait bien fait d'appeler, que Jérémy serait très content aussi de le rencontrer, et les enfants, il fallait qu'il voit son neveu et sa nièce, Paul avait déjà cinq ans et Émeline allait sur ses huit ans, puis elle lui avait expliqué le chemin pour monter jusqu'à la maison qu'ils avaient fabriquée de leurs mains, Jérémy, avant de s'installer avec les brebis, il était menuisier, enfin, on causerait de tout ça quand il serait là, elle avait hâte. Dans la voiture, il sélectionna des lieder de Schubert, qu'il écoutait toujours quand l'angoisse le prenait, ouvrit les vitres en grand, et roula aussi lentement que possible. Tandis que la route s'enfonçait dans la forêt, il pensa qu'après la mort de leur père, juste après, quelques jours à peine après que le curé ait prononcé ce sermon bizarre, qui leur avait à tous retourné l'estomac, comme si la mort aux rats qu'il avait avalé, leur père, les empoisonnaient à leur tour, quelques jours après donc, elle, sa sœur, avait annoncé qu'elle partait vivre avec ce type, dont le visage, les vêtements, l'odeur, le ton de la voix, une voix rauque, obscène, une voix ravagée par l'alcool et dieu sait quoi, saturaient encore l'espace perceptif de certains de ses cauchemars à lui, son frère, et particulièrement ces dernières nuits, quand à l'hôtel, il s'efforçait de s'endormir – elle vivait aujourd'hui avec un autre, ce Jérémy, mais avec combien d'autres avait-elle vécu ? Elle subsistait probablement d'aides sociales, les brebis, ça ne rapportait sans doute pas grand chose, elle s'était enfuie au fin fond d'une vallée déserte, elle ne pouvait pas faire pire, mais qu'avait-elle fui ? Elle les avait laissés, lui et sa mère, achevant de disloquer la cellule familiale, elle avait fait, à sa manière à elle, comme son père, elle les avait quittés pour vivre avec des rats, il les appelait ainsi, mais ce n'est que plus tard qu'il comprit pourquoi des « rats » précisément, et pas d'autres sales bestioles, il n'en manquait pas après tout de sales bestioles, rongées par le poison, et que pouvait-il faire, accablé comme il l'était, chargé comme il l'était du poids de sa mère, la protégeant, prenant sur lui tout le deuil qu'elle semblait incapable d'assumer, il aurait eu besoin d'elle, sa sœur, à ce moment-là, de son insouciance et de ses débordements, de ses révoltes, de sa joie de vivre, et, au lieu de ça, elle était partie, elle avait suivi le premier venu, ce vieux croulant obscène, cet espèce de gourou puant, et les avait laissés seul, et l'avait laissé seul, lui, son frère.
Un panneau indiquait « La Ruze », et il traversa le pont. Fischer-Dieskau chantait An die Leier, l'air ambiant dans l'habitacle de la voiture s'était rafraîchi, la forêt cédait maintenant la place à de vastes pâturages qui s'élevaient sur les pentes des montagnes tout autour, ses pensées étaient demeurées dans la forêt, il se sentit étrangement soulagé, comme si, en traversant la forêt, il s'était aussi débarrassé d'images dont la prégnance rendait la rencontre avec sa sœur, si longtemps repoussée, impossible. Il traversa la petite ferme qui paraissait abandonnée, puis emprunta le chemin couvert de gravier qui se rétrécit jusqu'à devenir pas plus large qu'un sentier. Il gara sa voiture à côté du pickup qui appartenait sans doute à Jérémy, sortit quelques sacs du coffre, et commença à grimper jusqu'à leur maison. C'était une bâtisse étrange, un sorte de chalet de plain-pied, de forme octogonale effectivement, tout en bois clair, qu'on aurait déposé au beau milieu d'une prairie verdoyante, occupée par une vingtaine de brebis. Trois chiens de taille diverse vinrent à sa rencontre, aboyant et remuant la queue, et la silhouette de sa sœur apparut au seuil de la cabane.
2
Le soir, ils dînèrent ensemble, après que les enfants furent couchés. L'après-midi, ils l'avaient passé en grande partie dehors, et, comme il arrivait souvent quand il était en présence d'enfants, il avait joué avec son neveu et sa nièce, qui l'avaient « adopté », comme elle dit, et les chiens aussi, d'ailleurs l'avaient « adopté », il adorait les chiens, il avait du succès avec les enfants, mais son métier lui interdisait d'en avoir – il s'en voulut de lui faire cet aveu, qu'elle ne releva pas, se contentant de sourire doucement : sa sœur était belle, son sourire était paisible, il lui dit qu'elle avait embelli avec l'âge, que la maternité lui allait bien, elle rougit. Il les accompagna, Jérémy et elle, faire le tour du troupeau — des naissances étaient attendues. Il montra du doigt les montagnes tout autour, émit l'hypothèse qu'il devait y avoir de belles balades à faire dans le coin — il s'en voulut de proférer de telles évidences, mais Jérémy, un enfant du pays, qui connaissait le paysage comme s'il l'avait dessiné lui même, ce qui en un sens n'était pas faux, lui indiqua tout de suite un itinéraire : Luc laissa entendre qu'il ferait peut-être une petite randonnée demain matin. Au dîner, il fut bientôt condamné à parler de lui. Il les avait tout l'après midi accablés de questions au sujet de leurs activités, de leur manière de vivre, s'intéressant aux problèmes liés à l'élevage, aux rigueurs de l'hiver dans la vallée, il leur avait demandé ce qu'ils pensaient de l'ours, combien de temps il leur avait fallu pour construire cette maison, si la scolarité des enfants se passait bien malgré l'isolement, il donnait l'impression non seulement de rattraper ces dix-sept années perdues, mais de vouloir réellement s'installer à son tour comme éleveur de brebis, fabriquer sa propre maison, éduquer ses enfants, et ainsi de suite. Maintenant, c'était son tour de raconter, de décrire sa vie. « Mon métier, dit-il – et en parlant il sentit qu'il reprenait son baratin habituel, le genre de baratin qu'il servait à ses clients quand il les visitait –, consiste à rencontrer des personnes qui me confient leur argent, et qui espèrent, en me le confiant, que je les rende plus riches. » Il donna des exemples, évoqua le contexte de crise, présenta sa vie comme s'il s'agissait d'une aventure permanente, mit l'accent sur le goût du risque plutôt que sur l'esprit de responsabilité, et ainsi de suite. L'attention de son auditoire lui parut non feint, et comme toujours en pareilles circonstances, comme y sont conduits les hommes dont le métier consiste à écouter les autres plutôt qu'à parler de soi, il s'emballa, dressa le portrait d'un homme solitaire, sacrifiant sa vie affective à sa Cause (il s'en voulut aussitôt de s'être laissé aller à évoquer sa vie affective, dont le bilan n'était rien moins que désastreux), et au final, s'abîma dans le ridicule en peignant ce tableau mystique, au sein duquel il occupait pour ainsi dire une position centrale, connecté au ciel des places financières internationales tout en se penchant avec bienveillance sur les humbles mortels ô combien terrestres, liant donc le ciel et la terre, tel un messager des dieux, un devin capable de prédire l'avenir en décryptant les flux de données qui recouvraient le monde, mais voué au bien des gens les plus simples. Évidemment, à la fin de son laïus, il s'étrangla en buvant l'eau de vie de prune qu'on lui avait offert à la fin du repas, et le favori des dieux toussa longuement. Il s'en voulait. Il se sentait si mal ajusté aux circonstances. Il avait une envie terriblement pressante d'aller se coucher, de disparaître sur le champ. À quoi rimait pareille démonstration ? À ces deux-là, évidemment, il n'avait rien à vendre, sinon cette image exaltée de lui-même. Quand il parlait, l'espace était saturé, il occupait toutes les places, devançait les questions, assénait les réponses. C'était odieux, et pathétique. Mais eux semblaient tout à fait tranquilles, souriaient paisiblement comme deux complices : elle avait sans doute prévenu son ami au sujet du genre d'homme qu'était son frère, ils s'attendaient à ce discours délirant mais ne s'en moquaient pas. Ils l'accueillait pour tout dire avec tendresse et Jérémy remplit à nouveau son verre. Après quoi ils firent un tour au dehors, le vent s'était levé, de puissants nuages sombres menaçaient en haut du col. « Il y aura de l'orage cette nuit », dit Jérémy.
3
Il dormit extrêmement mal. À plusieurs reprises il se leva et, tirant les rideaux, contempla la prairie plongée dans la nuit sur laquelle s'abattait la fureur du ciel. Vers six heures, le ciel avait épuisé toute sa hargne, et plutôt que de se recoucher, il décida d'aller marcher un peu avant que la maisonnée fut réveillée. Il laissa un mot sur la table de la cuisine, but un café, remplit un sac à dos avec un imperméable, quelques barres de céréales, deux gourdes d'un litre, emprunta la carte topographique qu'ils avaient étudié la veille avec sa sœur, caressa les chiens qui levèrent l'œil à son passage, et fila dans la pénombre. Le sentier partait juste au dessus du pré au brebis, et serpentait au milieu des pâturages. D'abord il marcha lentement, dégustant chacun de ses pas, goûtant la fraîcheur et les odeurs épaisses de l'herbe gorgée de pluie. Il traversa à moitié endormi un petit bois de sapins, puis déboucha sur une sorte de plateau parsemé de rochers, traversé par quelques ruisseaux discrets. Des vaches cornues vaquaient à leurs occupations. Il fit quelques détours pour les éviter. Il marchait déjà depuis deux heures en rêvassant, avalant les pentes sans peine, filant à travers les tourbières et franchissant les cours d'eau sans même y penser. Il fit une pause, but quelques gorgées et s'offrit un petit déjeuner frugal. Le soleil s'était glissé au-dessus des sommets et répandait quelques nappes des lumière sur le fond du vallon. Il songea qu'il aurait pu faire demi-tour, mais le col tout là-haut l'attirait irrésistiblement : de l'autre côté, c'était l'Espagne, il pensa qu'il aimerait rentrer chez sa sœur et dire : je suis allé en Espagne ce matin. Il se sentait comme un jeune homme désireux de prouver quelque chose : « Je suis aussi le genre de type qui peut faire ça, grimper un sommet juste parce qu'il en a l'envie subite, je ne suis pas qu'une machine à calculer des bénéfices, je suis aussi un corps vibrant, capable de jouir, capable de s'abandonner à la beauté, je suis comme vous ! ».
La pente devenait de plus en plus raide, et bientôt, la chaleur s'épaississant autour de lui, il se trouvait en nage, le souffle court et le cœur battant à rompre. Il ne marchait plus que par à-coups, visant un point à une dizaine de mètres au-dessus de lui, dans le creux d'un lacet, s'y reposant quelques secondes, puis repartait. Dans sa jeunesse, l'ascension ne lui aurait posé aucune difficulté, car il était familier des efforts physiques. Il ôta son tee shirt et contempla un instant son ventre luisant de sueur sous le soleil matinal. Bizarrement, cette vision, et la peine qu'il souffrait dans l'effort, le réjouirent tout à fait : c'était là ce qu'il était venu chercher dans ces montagnes, bien qu'il l'ignorait encore la veille. Au fur et à mesure qu'il grimpait, qu'il affrontait cette pente les yeux fixés sur le col flamboyant qui se déployait devant lui, il lui importait peu d'accomplir un exploit en vue de prouver quoi que ce soit à quiconque. Il aimait sa sœur, il la comprenait enfin, l'avait entièrement pardonnée, mais il ne s'agissait plus de cela. Ce combat ne concernait que lui, il se jouait sous ses propres yeux, il était le seul témoin, cette affaire ne regardait que lui. Si bien qu'arrivé aux abords du col, il s'était déjà pardonné lui-même.
Il prit ses aises un instant en contemplant le paysage de l'autre côté de la montagne. C'était l'Espagne, évidemment les herbages étaient moins verdoyants que sur le versant nord par lequel il avait grimpé, l'air semblait plus sec, plus chaud. Il aperçut une cabane un peu en contrebas, une petite bâtisse de pierres recouverte d'un toit en tuiles rondes et grises. Un écriteau qu'il ne put déchiffrer, rédigé en espagnol, accueillait les voyageurs. Il poussa la porte entrouverte : l'aménagement, bien que spartiate, lui plût aussitôt. Une table en bois et deux chaises branlantes, une étagère sur laquelle trônaient quelques bouteilles vides et de vieux journaux. Une échelle permettait de monter sous le toit : on avait disposé quatre couchettes, de simples planches recouvertes de paille sèche. Il s'installa, vida le contenu de son sac sur la table, déplia la carte, roula une cigarette, but d'amples gorgées à la gourde, et sortit sur le perron pour fumer. « Dimanche, pensa-t-il, et, demain après midi, je devrais être à Montpellier. Quel dommage. » Il contemplait tout cela, offert aux alentours, les grands oiseaux de proie vigilants qui guettaient dans le ciel, les rochers aux formes torturées qui menaient aux sommets environnants, le petit lac qu'on devinait plus bas vers l'ouest, quelques troupeaux qui paissaient en lisière d'un bois. Il se sentait à la fois minuscule et à sa place, cette fois-ci vraiment entre le ciel et la terre, mais tout à fait seul.
Quitter la cabane et entamer la descente, ce fut un déchirement. La plus grande partie de lui, et la partie la plus précieuse, désirait simplement demeurer ici, sur les hauteurs, et, en franchissant le col, des larmes qu'il n'avait jamais pleurées auparavant lui vinrent aux yeux. Mais on l'attendait en bas, on l'attendait demain et le surlendemain, une fenêtre s'était ouverte dévoilant une vie possible, qui l'avait aveuglé, mais il n'était pas prêt, se disait-il, tout en sachant qu'un jour prochain, il serait prêt.