Toutes les fois où

La fois où je me suis couché en travers des rails sur la ligne régionale Poitiers Limoges, non loin de Fleuré, je crois, je crois m'en souvenir, les détails m'échappent, comme

la fois où je me suis déshabillé entièrement et j'ai marché en équilibre sur le parapet du pont de la Gartempe à L'Isle-Jourdain, par grand vent, les pierres et la forêt en contrebas tanguaient, on n'entendait à peine le grondement de la rivière, mais le vent, lui, m'affolait, comme

la fois où, pour conclure une énième nuit d'ivresse, je me suis assis sur les remparts à Angoulême, les jambes pendouillant dans le vide intersidéral, le buste oscillant d'avant en arrière et d'arrière en avant, à chaque oscillation penchant un peu plus en avant, dès lors l'obscurité et le vide là-dessous s'approchant, comme

la fois où, cette autre nuit, c'était probablement le soir du déluge, sur l'autoroute à hauteur de Saintes en direction de Bordeaux, je suivais un camion ou plutôt je m'engouffrais dans l'écume qui jaillissait de ses flancs, une bête énorme née de l'orage, un rejeton de la tempête, et j'ai pensé, non, j'ai failli, à ce moment-là je ne pensais presque plus, emboutir la voiture à l'arrière du camion, accélérer, il m'aspirait comme un trou noir,

on ne peut pas dire que j'ai pensé à ce moment-là, ça n'était pas précisément ce qu'on peut appeler de la pensée, je me souviens, je crois, je crois me souvenir, que j'ai entrevu le panneau sur la droite signifiant l’imminence d'une voie de sortir, une aire de repos, l'image de ce panneau s'est imprimé brièvement dans mon esprit, je me suis mis à pleurer, je crois que je pleurais à cause de l'impulsion irrésistible qui me poussait à plonger dans le torrent furieux jaillissant des flancs de ce camion, et j'ai fini par me détacher du sillage sidérant, j'ai pris l'embranchement sur la droite, comme

il s'est passé quelque chose sur les remparts à Angoulême, peut-être les oscillations ont fini par m'assoupir, on aurait dit vous savez les oscillations schizophréniques, on se berce soi-même, c'est ce qu'ils font, c'est ce que j'ai fait cette nuit-là, je me suis senti mieux à force d'osciller comme

sur le parapet du pont de la Gartempe, ce grand vent caressant mes cuisses, mon pénis, mon torse et mon crâne nu, les aspérités de la pierre écorchant la plante de mes pieds nus, peut-être je me suis senti soudainement tellement mieux, j'ai commencé à bander, c'était au début du printemps, les premières chaleurs, bien sûr, c'est toujours à la fin de l'automne ou au début du printemps, comme

allongé contre le métal froid et les planches de bois goudronnées du rail, j'ai regardé là d'où viendrait le train, si tant est qu'il ait daigné venir, au bout de la ligne droite, avant le grand virage, il y avait un pont de pierre, le genre de pont sur lequel passe un chemin de terre destiné à la traversée des troupeaux, et c'est à ce moment-là qu'une vache ou un veau, je ne me rappelle pas bien les détails, a entrepris de mugir, et j'ai regardé à nouveau, mais à l'arrière de ma tête cette fois, contre la clôture en fil barbelés le troupeau s'était réuni, une dizaine de bêtes, et m'observait, j'ai dit quelque chose, je ne me souviens plus très bien, peut-être « Salut les filles », j'ai toujours aimé parler aux bêtes, je parle plus facilement aux bêtes qu'aux humains, c'était comme s'il avait fallu que je me justifie devant elles, j'ai préféré me relever, décoller ma peau des rails, je les ai saluées puis j'ai filé tout droit jusqu'à ma voiture en traversant un immense champ de maïs parsemé d'épouvantails,

toutes ces fois-là, et les autres, car il y en a eu d'autres assurément, je ne peux pas les raconter toutes, le projet de ce livre, pour autant qu'il soit gouverné par quelque projet que ce soit, ne consiste certainement pas à énumérer les fois où, les fois où je ne me suis pas suicidé, les fois où j'ai survécu, encore que ça ferait un beau projet pour un livre, ce serait un livre qui se tiendrait entièrement sur le fil qui sépare ce qui aurait pu être de ce qui n'a pas été, un livre qui s'efforcerait de saisir l'imminence, l'indiscernable point qui ponctue l'instant d'avant, d'avant l'acte, les êtres humains en général, pas seulement les écrivains, sont obsédés par les actes une fois qu'ils ont été accomplis, le genre humain vit sidéré par l'accomplissement, et néglige tout le reste, le genre humain capitalise, mais les écrivains ont des circonstances atténuantes, car ils sont tout sauf des hommes d'action, ils se coltinent avec l'inscription, de ce point de vue, tous les livres ne sont que des épitaphes, les meilleurs d'entre eux s'efforcent de faire sentir le changement, les choses en train de se passer, mais ils ne disposent pour cette entreprise que du traître secours des mots, l'écriture demeure définitivement du côté de la mort, j'aurais tellement aimé ne pas, il y aurait tellement mieux à faire que ça, j'aurais tellement aimé ne pas aimer écrire, même si je ne suis pas certain d'aimer cela, il me semble plutôt avoir été condamné à l'écriture, comme si j'écrivais pour racheter une dette, parce que la littérature m'a sauvé quand j'étais gosse, ce qui vous sauve vous condamne en même temps,

toutes ces fois-là, je me suis contenté d'osciller

maintenant je regarde par la fenêtre un paysan qui travaille, on est en juin, il est au volant de son tracteur et tire les bottes de foin en dehors du pré,

si on m'avait dit, si on m'avait dit qu'en juin cette année-là je serais assis à mon bureau et regarderais par la fenêtre le paysan travailler,

si on m'avait décrit cette fenêtre donnant sur le pré aux vaches, et dressé un portrait de moi en écrivain de terroir, m'efforçant de traduire en mots l'odeur du foin coupé de la veille, juste roulé en botte,

la vieillerie – qui disait la vieillerie déjà ? Ah oui. La grand-mère de mon ex-épouse. Elle m'est tombé dessus la vieillerie, en septembre, c'était il y a trois ans, je marchais en direction des allées, et la vieillerie m'a transpercé comme une seringue, au milieu du ventre, j'avais encore un peu de ventre alors, c'était comme si l'aiguille surgissait de l'intérieur de mon ventre et s'efforçait de jaillir au dehors, soudain j'étais à genoux sur le trottoir, serrant mon ventre dans mes bras, c'était comme si une douleur infinie, d'habitude disséminée dans toutes les parties du corps aussi bien que dispersée confusément dans les méandres de mon esprit, se concentrait maintenant en un seul point, microscopique, la pointe d'une aiguille, une densité de douleur exceptionnelle donc, à genoux, en larmes, j'ai senti une main se poser sur mon épaule, une main de femme, j'ai murmuré qu'il fallait appeler les urgences,

c'est après ça qu'il a fallu que j'arrête de boire,

je regrette, j'aurais bien aimé continuer à boire, j'aimais ça, écrire sans le secours, le support, de la boisson, ce n'est pas la même chose, la passion s'est éteinte, quand autrefois je m'installais dans mon lit pour écrire, j'avais toujours une bouteille de quelque chose à portée de main, du whisky quand l'atmosphère économique m'était favorable, du vin rosé à trois euros le litre en période de crise, c'est-à-dire, le plus souvent, je suppose que je prenais autant de plaisir à boire qu'à écrire, peut-être que boire me consolait de la peine que je prenais à écrire, ou bien qu'écrire constituait juste le prétexte justifiant que je m'adonne à la boisson, comme si en écrivant, je ne buvais pas en vain, maintenant que je ne bois plus, il me semble écrire en vain, je me dis qu'il y a surement quelque chose de mieux à faire que ça,

mais quoi ?

je ne veux pas écrire un livre sur la boisson, encore moins un livre sur l'écriture, il y en a déjà bien assez des livres sur ce genre de sujet, non, il s'agit d'autre chose, il dit s'agir d'autre chose,

ma sœur est devenue éleveuse de moutons, elle a aussi quelques chèvres, en ce moment, elle et son jules sont probablement, à moins que le temps les en empêche, en train d'accompagner le troupeau sur les hauteurs de la vallée de l'Orle, ils ont aménagé une cabane là-haut et comptent y passer tout l'été, à quelques lacets du col qui marque la limite de l'Espagne

et pourquoi je ne suis pas moi en Espagne, pourquoi suis-je revenu d'Espagne alors qu'avec un peu plus de courage, avec un peu plus de foi peut-être, de foi dans la vie, j'aurais pu y demeurer, au lieu de ça, je suis rentré, assez piteusement, et je suis rentré pour écrire mes souvenirs d'Espagne, j'avais à peine fini de vivre les choses que déjà elles se transformaient en souvenirs, se remodelaient dans une disposition adéquate pour l'écriture, se cristallisaient en mots,

quelle plaie !

Aparecida m'en a voulu bien sûr,

This article was updated on octobre 13, 2025