Mon Frêre

Le rêve est récurrent – je l'ai rêvé il y a vingt ans, ce matin où ma mère a téléphoné parce que mon frère avait disparu, et je l'ai rêvé cette nuit, je le rêvais quand j'étais enfant, je rêve d'une ville antique et déserte, je ne saurais dire exactement en quel sens elle me paraît antique, antique est le mot qui me vient quand j'essaie de la décrire, c'est une vaste cité enclose derrière des remparts censés la protéger des sables, mais le sable s'est infiltré et recouvre la plupart des rues, une ville immanquablement baignée de soleil, les murs des bâtiments, en général hauts de trois ou quatre étages, sont faits d'une sorte d'argile beige, virant au rouge selon qu'on se trouve à l'ombre ou en pleine lumière, le fait étrange quand je rêve de cette cité, c'est à quel point elle me paraît familière, je m'y déplace sans hésitation, d'une ruelle à l'autre, je passe sous des porches, je longe les remparts, je traîne aux abords des fontaines à sec, croisant des chats et des chiens rendus à l'état sauvage, et parfois d'autres bêtes, mais des êtres humains, jamais, les êtres humains ont déserté cette ville, ils ont disparu, je ne les cherche pas, je me contente de me promener dans la ville comme si j'étais chez moi, comme si j'avais toujours vécu là, j'ai fait ce rêve il y a vingt ans, je l'ai fait sans doute quand j'étais enfant, et je l'ai fait ce matin avant de m'installer à mon bureau pour écrire.

Il y a vingt ans, le téléphone a sonné alors que je déambulais dans ma cité déserte, qui me servait probablement de refuge comme c'est encore le cas aujourd'hui, et j'ai décroché, j'ai décroché sans préparation, je veux dire : je suis passé en un instant du rêve à la réalité, c'était ma mère, et bizarrement je me suis senti coupable en entendant la voix de ma mère, comme si ce rêve était le genre de rêve qu'on préférerait ne raconter à personne et surtout pas à sa mère, j'aurais tout aussi bien pu de pas décrocher le téléphone, si je n'avais pas décroché, ma journée aurait été changée, ma vie toute entière, par voie de conséquence, eût été différente, je ne serais sans doute pas là maintenant, assis à mon bureau à m'efforcer d'écrire cette histoire vingt ans plus tard, à me demander si je dois utiliser le présent ou l'imparfait pour la raconter, à rêvasser sur le thème : ce que je serais devenu si je n'avais pas décroché ce matin-là.

Ça n'arrive pas tous les jours, que ma mère appelle, et même, ça n'est pas arrivé depuis le 3 mars 1987, c'est-à-dire il y a deux mois et cinq jours, je lui fais grâce des heures et des minutes, je le sais parce que j'ai sous les yeux à côté du téléphone la liste des relevés téléphoniques des derniers mois, que j'ai étudiée en vue de donner sens au montant de ma dernière facture, faramineuse, ma mère donc, succincte, concise, pour qu'elle appelle, doit y avoir une raison : quelqu'un est mort ?, ou bien : elle se remarie ?, J'ai appelé en avril, elle se défend, mais ça sonnait toujours dans le vide, c'est bien moi, ça, je sonne dans le vide, Je marchais, j'étais dans les Alpes, entre autres, En plein milieu de l'année scolaire ?, je me défends : J'avais amené des bouquins !, on prend des nouvelles puis : J'appelle pour ton frère, j'ai un frère, j'en ai même deux, et une sœur, mais il s'agit de mon frère, et je vois très bien lequel, Au lycée, ils le cherchent partout, Ils ?, La conseillère d'éducation, Il est pas censé passer son bac le frangin?, Ben si justement, ce matin en fait, il s'est pas présenté, ils le cherchent, Ah, Tu as peut-être une idée ?, réfléchir un instant, se remémorer, il y a trois jours peut-être ?, chez des amis, oui, chez Sébastien, Je l'ai croisé chez Sébastien il y a trois jours, Sébastien ?, Tu connais pas, et vaut mieux pas en fait, il y a des tas de zigues qui tournent autour de tes fils dont il vaudrait mieux que tu ignores l'existence, il vaudrait mieux que tu te contentes de supposer, l'autre jour, quand les flics ont débarqué à la maison, ils ont demandé pour mon frère, ça n'a même pas suffi à transformer ta supposition en soupçon, j'en déduis que ne préfères pas savoir, les flics n'ont pas semblé vraiment inquiets ni en colère, dis-tu, et de toutes façons, quand bien même tu te serais toi-même inquiété, ou si la colère était montée en toi, ça n'aurait sans doute rien changé, pour moi il aurait été déjà bien trop tard, moi je n'attendais plus qu'on s'inquiète pour moi, encore moins qu'on se mette en colère à cause de moi, mon frère je ne sais pas, peut-être attendait-il quelque chose comme une preuve, la colère ou l'inquiétude auraient constitué ce genre de preuve, mais à quoi bon écrire au sujet de ce qui aurait pu être et qui n'a pas été, mon frère avait disparu ce jour-là, et c'était à moi qu'incombait la tâche de le retrouver, et j'ai dit : Oui, je vais le chercher, je te rappelle, et j'ai raccroché, j'ai préparé le sac a dos, j'y ai fourré : le volume I des Ennéades de Plotin aux Belles Lettres dans la traduction Bréhier, s’y trouve la Vita Plotini et le fameux texte où Porphyre explique comment son maître le détourna du suicide : je prépare à ce sujet une petite étude, et, si j’ai un moment de répit : y jeter un œil, et : mon carnet, ma continuité d’être, mon arrière-plan protecteur, là où je me retranche quand les choses vont mal, comme le rêve de la cité déserte, le carnet dont la lecture m’oblige chaque matin à me rappeler la nuit précédente, les matins précédents, et qui, lorsque j'entreprends, quotidiennement, d'en noircir quelques pages, me donne l’illusion salutaire que je coïncide approximativement aujourd’hui avec celui que je prétendais être hier, illusion sans laquelle je me désagrégerais assurément, enfin, et en vrac : de quoi écrire, une paire de lunettes noires, des papiers d’identité, un peu d’argent liquide et tant qu’à faire la carte de crédit, une boîte de biscuits chocolatés, des fringues de rechange, Ah oui ! deux K7 des Smiths pour le walkman, des piles 1,5 volt, et, pas oublier surtout ! du tabac et des feuilles ! Devrait suffire et de toutes façons, plus de place. On embarque ce vade-mecum avec le bonhomme dans la Renault 4 Safari modèle 1984, et ce matin-là, je suis parti à la recherche de mon frère.

En conduisant : mon frère, qu'est-ce qui me vient là quand je pense à lui ? Mon frère est une sorte de héros, une version trash de l'héroïsme si l'on veut, autant dire qu'il est, d'un autre point de vue, du point de vue bourgeois pour faire vite, dingue. L'hiver dernier, il s'est pointé au café du Grand Cerf en face de la gare, il s'est assis au comptoir juste à côté d'un groupe de néo-nazis locaux, des types au crâne rasé, des membres du GUD, les rangers ferrées aux pieds, c'était peu avant qu'on les expulse de la ville, en les ayant coursé toute une nuit dans les rues du centre, et a commencé à converser avec eux. Dix minutes plus tard, il fuyait à grandes enjambées le long de la voie ferrée poursuivi par une flopée de fascistes armés de battes de baseball. Mon frère avait été plus ou moins champion d'athlétisme à quatorze ans, puis champion de handball à seize, il lui restait suffisamment de capacités physiques pour échapper au lynchage. Je filais à travers la campagne, le walkman sur les oreilles, Girfriend in a coma I know I know it's serious, peinait à couvrir le bruit de moteur, would you please let me see her ?

ANTOINE, HENRI MICHAUX . 14h00

La mère d’Antoine est en dépression. Depuis toujours, dit Antoine. Lui passe le plus clair de ses journées cloîtré dans sa chambre à écouter de la musique industrielle et ne sort qu’au crépuscule. Il est le batteur de notre groupe, A Very Sad Experiment. On l’avait repéré parce qu’en classe, il tapotait en permanence avec ses doigts sur le bord du bureau. Par respect pour sa mère qui ne tolérait aucun bruit compte tenu de son état, il ne jouait jamais de batterie chez lui, et donc, en guise d’entraînement, se contentait de tapoter avec ses doigts sur n'importe quel objet solide qui lui passait sous la main.

Je frappe à sa fenêtre aussi discrètement que possible. Nous autres, à l’époque, on n’était pas réputé respecter grand chose ni personne, mais la mère d’Antoine, si, on la respectait. À travers le volet entrouvert, je distingue Antoine, plongé dans l’obscurité, assis sur le lit en train de rouler un joint. Il écoute probablement Einstürzende Neubauten, ou quelque chose dans ce goût : sa chambre m'évoque une fabrique d’aluminium récemment transformée en hôpital psychiatrique, sombre, froide, métallique, sinistre.

Me fait signe d’entrer, ouvre un des volets, et j’enjambe la fenêtre. Un livre de poche posé à côté de l'oreiller. Tu relis Henri Michaux ? je lui dis. C’est notre période Henri Michaux. On a commencé à enregistrer des morceaux inspirés par le Voyage en Grande Garabagne, dans une grande filature laissée à l’abandon, qui se trouve pas loin de chez lui en sortant du village. La dernière fois, on se trouvait une vingtaine là dedans, à taper sur des machines en métal ou de grosses pièces de bois hors d'usage. Moi je faisais le tour des salles de l’usine poussiéreuse, le magnétophone à la main, jouant, en me déplaçant d'une salle à l'autre, les chefs d’orchestre itinérants. Certains poussaient des cris censés évoquer les créatures d’Henri Michaux. Tout le monde s’y était mis avec beaucoup de sérieux. Dommage que les flics aient débarqué en plein milieu de la performance : c’était en train de devenir vraiment bien, j'avais une heure d'enregistrement, on en a fait une cassette audio par la suite, copiée en trois exemplaires. Les flics sont insensibles à l’art. Après quoi, il a fallu se convertir illico en coureurs de fond, et filer par les marécages pour rejoindre les voitures qu’on avait garées à l’autre bout du village, histoire de pas trop attirer l’attention. Deux types se sont fait arrêter, des types que je connaissais même pas, mais qui s’étaient agglutinés au groupe à un moment ou à un autre. Mon frangin et Antoine se sont dissimulés dans la bassin en ciment du vieux lavoir au bord de la rivière. J’ai filé par les collines avec la précieuse cassette audio dans la poche. Faudra remettre ça bien entendu : les flics c’est une chose, l’Art en est une autre.

La dernière fois qu’Antoine a vu mon frère, c’était avant-hier soir chez Thierry. Thierry est le fournisseur de mon frère, son grossiste si l’on veut, et mon frère est le fournisseur d’Antoine, et de pas mal d’autres gens. Il me demande pourquoi je le cherche. C’est pas souvent que je me donne la peine de chercher mon frère. Deux ans après qu’on se soit installé dans un appartement en bordure du centre-ville, après que mon père nous ait virés, avec raison, de la maison : j’avais surpris le frangin et mon père dans le garage sur le point de s’assassiner mutuellement, le premier avec un râteau, le second avec un bêche, et ma mère avait la charge de deux enfants et d'un amant qui s'enfilait chaque matin une demie bouteille de whisky, deux ans après donc, j’ai soudain compris qu’on avait espéré de moi, en tant qu’aîné, que je veille sur mon cadet. Sur le moment, le deal m’avait malheureusement échappé. Aujourd’hui, le mal était fait si l’on peut dire, et d’une certaine manière, je payais le prix de mon incompréhension en m'obligeant à essayer de réparer les dégâts. Avec deux années de retard donc. Trop tard. Tout ce bordel, un simple décalage temporel, il aurait fallu qu'à seize ans mon frère puisse compter sur quelqu'un : nos parents s'efforçaient de refaire leur vie, je m'efforçais de commencer la mienne, il s'était tourné vers une bande de jeunes gens en perdition, des jeunes gens aussi perdus que lui.

L’anecdote du baccalauréat manqué ne fait pas rire Antoine. Là, il fait fort quand même, il dit. Nous fumons un peu tous les deux. Ça me lourde d’aller chez Thierry, je dis. Je viens avec toi, fait-il, par compassion peut-être, ou bien il songe à lui acheter un truc ?, se levant avec peine. Le temps qu’il se prépare, et il lui faut du temps, comme si sortir dans le monde là-dehors exigeait qu'il se déguise, son côté vampire en quelque sorte : je le vois encore redressant sa crête avec de la laque à cheveux, ça lui faisait comme un casque rigide sur le crane, d'une bonne trentaine de centimètres de haut, nous, on utilise plutôt du savon, ou bien on se lave pas les cheveux, ça finit par durcir naturellement si l’on peut dire, puis j’entends le ronflement du séchoir. Ça m’arrange, dois-je admettre, de pas me pointer chez Thierry tout seul. J’aime pas ses yeux. Je l’appelle le crotale. Le genre de bestiole qu’attend la moindre occasion pour te faire un coup de pute, te mettre dans l’embarras, t’embarquer dans des affaires impossibles, un vrai businessman qui règne sur une partie de la ville depuis la chambre de la maison bourgeoise de ses parents, lesquels ne se doutent de rien manifestement. Doivent quand même se dire qu’il a beaucoup de copains le fiston. Toujours habillé avec les plus belles fringues, le perfecto neuf et sans rature, les rangers étincelantes, la gratte électrique flambant neuve à côté du lit. C'est sa vie après tout, stop, Stop me if you've heard this one before.

LE CROTALE, SES VIEUX . 15h00

Antoine, noir de pied en cap, les lunettes opaques fermement ajustées sur le nez, il les garde qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit : j’en fais autant d’ailleurs, et moi, habillé n’importe comment, une chemise blanche à col mao récupérée chez Emmaüs sous un imper noir virant au gris foncé et carrément déchiré par endroits, de la même origine, pénétrons dans le jardin. Monsieur nous gratifie d’un petit salut : il taille les haies. Madame vient ouvrir. Bonjour Antoine. Bonjour. On la gratifie de notre sourire le plus suave : qu’est-ce qu’elle s’injecte celle là pour pas se douter qu’il y a quelque chose qui cloche dans les relations du fiston ? Titi, c’est pour toi, c’est Antoine et un ami ! Quelques bruits sourds et inquiétants provenant de la chambre au fond du couloir. Toutes nos mères sont dépressives, ou alors elles sont sous Prozac. Les pères taillent les haies, boivent ou se sont barrés. Elle, son petit crucifix plaqué or se trémoussant sous le dentelle du chemisier : Désirez-vous un café ? Un thé ? Autre chose ? Un mescal pour moi. Un café je veux bien oui, que j’dis. Antoine : un thé s’il vous plaît, faut que je me calme sur le café. Faudrait surtout se calmer sur autre chose, on s’en persuaderait aisément si seulement t’enlevais tes lunettes un instant mon pote.

Ssssalut les gars, siffle le crotale sur le pas de son antre de reptile. Surtout pas le regarder dans les yeux ! Va t’hypnotiser ! Te piquer ton pognon, ou pire. Il désigne une chaise, mais on s’installe par terre : ne jamais accepter l’invitation d’un crotale ! Lève les sourcils en regardant Antoine. Dana, le frère de Sylvain. Ah, Ok, il acquiesce, On s’est déjà vu. Tu parles qu’on s’est déjà vu enfoiré. On cherche mon frangin. La mère frappe à la porte, un plateau à la main. Le thé c’est pour vous ! L’autre : Merci M’man ! J’peux pas le croire, vais vomir, en plus le café est bon.

Moi aussi j’le cherche tu sais, qu’il dit en me regardant, tandis que je garde les yeux ancrés au fond de la tasse, C’est rapport à une p’tite avance que j’lui ai accordée. Ben voilà, les emmerdes commencent. En fait, je l’ai vu quand la dernière fois ? Il réfléchit : les retards de paiement de sa clientèle, voilà un bon sujet de réflexion. Avant hier, dit Antoine, d’un ton empressé. Ouais, qu’il fait, le sourcil froncé, mercredi quoi, et là ça nous fait vendredi je crois. C’est ça oui. Dans deux jours, il m’a dit ton frère, pour la petite avance et tout ça. Tout ça quoi ? Il fait froid dans le dos ce type : j'oserais même pas lui demander l'heure de peur de contracter une dette de sang. Là on est vendredi, ça fait deux jours. Moi aussi j’aimerais le voir. Ça commence à faire du monde alors. T’es étudiant c’est ça ?, en me reluquant. Je roule une clope pour conjurer la manipulation psychique à distance : j'ai un problème avec la télépathie, disons, sans entrer dans les détails, que j'ai tendance depuis tout gamin à accorder un certain crédit à l'idée que certains puissent lire dans les pensées, ou influencer les pensées des autres, à ce sujet, je dispose de quelques rêves récurrents, du genre qu'on fait tout petit et qui vous revienne de temps en temps quarante ans plus tard, dans mon désert intérieur, il n'y a personne, ce qui limite les risques d'intrusions télépathiques, mais, reprenons : Oui oui, des études, de philosophie, de philosophie ancienne. Le crotale : C’est bien. Il semble soupeser le fait suivant : être étudiant, comme si la perspective de mener des études s’était présentée à lui autrefois, et qu’il avait finalement choisi une autre voie : dealer chez sa maman. Un léger voile d'amertume traverse son visage. Ton frère il passe le bac là ?, Oui. Enfin, justement. C’est pas très bien embarqué. C’est pour ça qu’on est là d’ailleurs. Je lui raconte en deux mots. À mon avis... Il a eu un sacré coup de stress le p’tit gars là. Il nous délivre un diagnostic en somme et, rien qu'un instant, il me fait penser au psychiatre que j'ai vu une fois, l'année dernière : Je vous sens un peu stressé mon ami, j'ai failli répondre : Vous, me stressez. À mon avis..., le crotale est penché sur le tiroir ouvert d’une commode, farfouillant sous des piles de sous-vêtements soigneusement pliés, d’où il tire un petit paquet enrobé d’aluminium, il a du s’en mettre une sévère hier soir, pour faire passer le stress. Je serais vous, Dieu merci, la phrase est au conditionnel, j’irai traîner dans les bars faire ma petite enquête. Antoine, tout en reluquant avec une emphase non dissimulée le joli papier argenté : Ouais, certainement. C’est ce qu’on va faire.

Après quoi, je les laisse négocier tous les deux, et file dans le jardin en attendant. Le papa, en bras de chemise, suant à grosses gouttes, range sa débroussailleuse. Vous aussi, vous êtes dans la musique ?, qu’il me lance histoire d’engager une conversation. Comment ça : moi aussi ? Depuis quand son camé de fils est, quoi que ça signifie, dans la musique ? À moins que fournir de la dope aux musiciens soit une manière d’être dans la musique. Oui, on peut dire ça, que j’réponds. Faut pas s’étonner que nous autres les jeunes, on soit comme on est, quand on voit le degré d’abrutissement de nos géniteurs. Et ça marche ? Hein ? Quoi ? La musique ? Heu, pas vraiment, c’est plutôt disons, un passe-temps. Tu parles. C’est surtout un bon prétexte pour hurler sur des types comme toi en descendant un pack de bière. Qu’est-ce qu’il va s’imaginer le papa ? Qu’on chante des lieder de Schubert au conservatoire ? En fait, je suis étudiant. Étudiant en philosophie. Philosophie antique. Ah ! Philosophie, le mot n'évoque manifestement pas grand chose, Antique non plus probablement. Il réfléchit. Quand il réfléchit, il ressemble nettement à son fils calculant les retards de paiement de ses clients. Et soudainement, je me souviens que le papa est dans les assurances. Tel père, tel fils. Z’avez raison. Vaut mieux avoir plusieurs cordes à son arc. Si j’en avais un d’arc, mon pote, je t’en décocherais bien une entre les deux yeux, juste au niveau du neurone dédié aux interactions humaines. J’ai une putain d’envie de lire Plotin là. Ou de filer dans ma cité déserte. Ça tombe bien, Antoine sort, accompagné de la maman. Elle lui fait du gringue ou quoi ? Va pas lui faire la bise non plus ? Ben si ! Accablant !

Dans ma Renault 4 Safari bleu ciel : Je te ramène chez toi ? Là, j’ai vraiment besoin d’une pause. Oui, qu’il dit. Il est zarb ce type quand même, qu’il ajoute. Le crotale ? Oui. Le frangin, vaudrait mieux qu’il rapplique vite fait, à cause de sa dette. Ouais. Et je me dis qu’à la limite, je pourrais tout aussi bien rester chez moi à attendre qu’il rapplique pour me demander des thunes, ce qu’il ne manque pas de faire en pareilles circonstances.

PLOTIN, SOPHIE . 17h

Une pause donc. Sur la route qui va du village de chez Antoine, en pleine cambrousse, jusqu’à la ville, on trouve de chouettes coins propices à la méditation. Le genre d'endroit dont j'ai dès maintenant un besoin impérieux. Des endroits comme mon rêve de cité déserte, comme les Smiths dans mon walkman, comme le carnet où je prends note de mes pensées. Quand les choses tournent au chaotique, à la déraison, je me retire. Mes retraites durent une heure, une semaine, ou bien tout un mois comme en janvier dernier, quand j’ai partagé mon temps exclusivement entre ma chambre et la bibliothèque municipale – c’est-à-dire sans mettre le nez à la faculté ou dans les bars.

Je monte au calvaire, une modeste colline surplombant un hameau, environnée de sous-bois, surmontée comme il se doit d’une croix avec le fils de l'homme à moitié dénudé dans une pose lascive crucifié dessus, et la chapelle, minuscule, cinq bancs et une dizaine de chaises, néanmoins d’après la notice imprimée et collée sur la porte d’entrée : Un petit bijou d’architecture romane. Observez les modillons à l’extérieur des absides et les remarquables sculptures florales ornant le chœur. Une fresque a été découverte et restaurée en 1967 grâce au travail du l’abbé Moutiers. On y découvre le tableau ô combien émouvant, daté de la seconde moitié du XVIème siècle, du Christ encore enfant expulsant les marchands du Temple. Scène extrêmement rare dans l’iconographie de l’époque. Durant la révolution, notre chapelle dut être un temps transformée en grange, mais la magie des lieux toucha Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc qui l’inscrivit au patrimoine et lui redonna sa destination initiale. C’est un lieu de prière et de recueillement, que nous vous invitons donc à respecter comme il se doit.

Comme il se doit, je m’installe donc à ma chaise favorite, pose le sac sur le rebord du banc qui sert de porte Bible, et extirpe le premier tome des Ennéades de Plotin, comme il se doit, un pincée de paganisme dans ce temple chrétien. Personne ne met jamais les pieds ici, excepté pour le pèlerinage annuel du Saint Machin-Bidule auquel la chapelle est dédiée. On y est tranquille, on peut lire, sans être dérangé, même la philosophie la plus ardue, et y rouler un joint éventuellement. Pendant qu’une odeur délicate se répand dans la nef, tournoie entre les piliers, grisant les modestes boiseries, je reprends l’examen du chapitre 11 de la Vita Plotini et traduis à la volé : Il (Plotin) pressentit que je (Porphyre) pensais à quitter la vie de moi-même. Soudain, il se présenta devant moi qui passais le plus clair de mon temps enfermé à la maison, et me dit que ce désir ne résultait pas d’un raisonnement intellectuel, mais d’une mélancolie maladive, et me prescrivit de partir en voyage. Et c’est ainsi, en suivant ce conseil, que l’élève fut délivré de ses pulsions suicidaires par le maître, suite à quoi Porphyre fila en Sicile auprès d’un certain Probus – et ne revit plus son maître : peut-être était-ce là une manière un brin machiavélique de se débarrasser d’un disciple assommant ? – Ne suis-je pas moi-même hanté par le désir de quitter cette vallée de larmes ?, pensé-je en observant du coin de l’œil la Vierge en plâtre : qui sait ? Si les statues lisaient elles aussi dans les pensées.

Un pigeon traverse la nef à vive allure et va se percher sur quelque hauteur inaccessible aux humains, sinon aux dieux. Je prends des notes : le pigeon, la Sicile, maître et disciple, mélancolie. L’entrelacement des feuilles d’Acanthe réveille en moi quelque disposition libidinale. Mais c’est pas la journée pour rigoler : faut que je trouve mon frère, pas que je cours la damoiselle. En même temps je passerais bien voir Sophie qui me fit un bon accueil tantôt, c’est-à-dire pas plus tard qu’avant-hier soir, alors que je me traînais positivement ivre mort dans les rues du centre ville. On s’était croisé l’après midi quand ça allait encore, que j’étais à peu près présentable, et en fin de soirée, en proie au delirium tremens familier, c’est à sa porte que j’avais sonné. Le plus étonnant : non seulement elle m’ouvrit, m’offrit un café, mais fut également pour ce naufragé la meilleure des mères, et pour le restant de la nuit dans ses bras j’ai reposé comme un enfant – un lutin admettons, du verbe lutiner, elle-même n’étant pas en reste. Sophie est née à Porto, comme son nom ne l’indique pas, mais l’éclatante luxuriance de ses attraits secrets, si ! Me voilà tout ému, là, rien que d’y penser, juste sous les yeux de la chaste et prude Église catholique. Mais, après tout, les sculpteurs romans n’étaient pas si prudes eux ! Sous les corniches on peut distinguer malgré l’usure des ans quelques scènes pas piquées de hannetons, que la morale réprouve : ici, un satire assis dont le pénis en érection dépasse jusqu’au dessus du menton, là une femme, une débauchée certainement, qui vous expose un séant de première grandeur ! Et, mon favori, le vieil homme tirant sur sa barbe, se tenant la tête en proie au plus profond désespoir, avec la mention : « Babylone désertée », gravée sur la pierre. Craignez, enfants de la luxure, les tourments futurs de l’enfer ! Il est encore temps d’adopter une règle de vie mieux accordée aux recommandations des Saintes Écritures ! Repentez-vous vite fait avant que ça tourne mal ! Ou filez en Sicile ! Ou au Portugal ! Tempérance, Humilité et Abstinence ! Vivez dans la crainte ! Ou ça risque de chauffer pour vos plantes de pied ! Du coup, un poème me vient, que je note hâtivement de peur qu'il n'aille se perdre dans les limbes :

Est-ce une faute si / rêvassant sous l’œil sévère de divinités tutélaires / je songe à ce soir là quand / la tête enfouie entre tes cuisses immenses / s’entrouvraient les ténèbres ?

Pour l’étude et la littérature, ça ira comme ça. L’est temps de déguerpir. Je passe sous le porche et de larges ombres s’étalent et me caressent. Suffit ! Les feuilles bruissent doucement accompagnant quelques oiseaux sifflotant. C’est assez ! De très vagues images de nudités pastorales flottent au-devant du sentier. Accablant ! On vient à la rencontre des Dieux pour le recueillement et la solitude, pour raviver les étincelles de vie contemplative qui subsistent encore, et voilà dans quel état ça nous met. Et, dans la voiture, Morrissey, ironique : Nature is a language can’t you read ? .

KARINE, SIMON, SÉBASTIEN . 19h

De retour à la ville, après avoir garé la voiture quelque part, c'est-à-dire n'importe où et n'importe comment, je croise Karine, qui croise Simon, qui monte justement chez Sébastien, qui les a invités à dîner, et quand il y en a pour trois, y'en a pour quatre, et, ça tombe bien : il voulait te voir Sébastien. Je sais : il veut toujours me voir. Et nous voilà dévalant la grand rue, Karine, Simon et moi. Karine est adorable comme toujours, les joues resplendissantes : on ne l’a jamais refait depuis la fois où son Jules attitré a débarqué sans crier gare au bas de l’immeuble, s’est mis à sonner frénétiquement à la porte durant un demi-heure, après quoi je suis allé me cacher dans la remise derrière la cuisine, d’où je voyais à peu près tout, leur engueulade et leur réconciliation, après quoi j’ai réussi à me faufiler, parce que j’avais très froid, que je m’ennuyais, et que je n’avais pas trop envie d’assister à la suite, jusqu’à l’escalier de secours. Et Simon, avec son allure de héron juché sur deux pattes maigres comme des allumettes. Ça me rappelle une expédition pathétique avec lui sur une plage vendéenne : nous avions débarqué aux Sables-d'Olonne sans un radis, erré sur la jetée en reluquant tout l'après-midi les restaurants de fruits de mer hors de prix, puis, tenaillés par la faim et la frustration, avions entrepris de chasser le lapin de garenne pour le dîner, en enfumant d’un côté les terriers des supposés lapins, en attendant de l’autre côté, une branche d’épicéa à la main, dans l’espoir j’imagine d’en assommer un fuyant l’incendie ravageant les couloirs de ses appartements. L’existence se nourrit ainsi de quelques faits héroïques, et pathétiques, propres à fournir le matériau de légendes futures, genre souvenirs de guerre, de quoi emmerder d’improbables petits-enfants à venir. Simon, donc, contemplant de là-haut nos misères d’ici bas au travers de ses petites lunettes rondes.

Chez Sébastien, nulle trace de mon frère. Mais une bouteille de Cognac entamée sur la petite table de la chambre qui fait aussi salon et cuisine : poursuivons l’entame donc. Un odeur de lardons fumés aussi. Ça fait une paye !, qu’il me dit avec un air pincé : sans nul doute un reproche en bonne et due forme. Trop de boulot, je réponds. Suis après tout un des seuls à bosser pour gagner ma croûte. Un beau garçon Sébastien : je suis bien placé pour le savoir, Karine aussi du reste. Un soir nous forniquâmes gentiment tous les trois, c’est une chose qui s’oublie difficilement. Sébastien est écrivain. Un écrivain fabuleux, qui, malgré son jeune âge, à quelque chose près le même que le mien, possède déjà son style, ou plutôt, si je me fie à sa précocité, est depuis toujours possédé par son style. Son père est psychanalyste, il s’est barré, vit loin d’ici. Sa mère, évidemment, couve une dépression qui la ravage, elle boit, toutes nos mères sont dépressives, je l'ai déjà dit, seules certaines s'adonnent à la boisson, les autres prennent du prozac ou font du sport, nos mères ! Déchirées entre l'obéissance aux valeurs de l'ancien monde, celui de leurs pères, et désormais sommées de jouir, de s'émanciper, génération déchirée, saturée d'informations et d'exigences contradictoires, que les conflits dévorent de l'intérieur, et son frère est complètement fou, cartonne aux drogues dures, ce qui n’arrange rien, mais on ne choisit pas toujours sa médication, le mien, de frère, fait pousser de l'herbe avec douceur, sa sainte horreur des piqûres, doublée d'une hypocondrie manifeste, le préserve du pire. L'esprit de Sébastien, un puits de culture, sa formidable maturité, sa redoutable maîtrise de la parole, nous impressionnent tous, en même temps qu'elle lui vaut de sévères inimitiés. Un homme de passion, qui ne fait rien à moitié, et rend dingue les gens qui le fréquentent : rien d’étonnant donc à ce que, l’hiver dernier, j’ai fini par céder et passer quelques nuits en sa compagnie. Un bel homme donc : une poitrine large, un ventre plat et musclé, d’une indubitable masculinité, et ce parfum mon dieu !, il flotte encore sous mes narines vingt ans après les faits ! Karine me jette un regard signifiant : quoi ? Peut-être qu’elle la sent aussi cette odeur émanant du lit indécemment offert au regard des visiteurs. Elle l’insupportait au début, m’avait-elle confié, cette façon qu’il a de s’asseoir les jambes largement ouvertes, et de vous regarder droit dans les yeux, de vous scruter jusqu’au fond de l’âme : et au fond de l’âme, comme chacun sait, rien d’autre n’est enfoui que nos plus inavouables désirs, suffit d'insister, suffit de creuser, on finit par les en extraire. Avec lui j'ai passé deux jours merveilleux dans un hôtel perdu au milieu d’une infinité de lacs et de forêts, le pays de Georges Sand. Puis, à la fin de l’hiver, je m’étais décidé à mettre un terme à cette aventure, abruptement, sans explication, rudesse qui me valut quelques lettres admirables, agrémentées de la menace de m’envoyer des sbires à lui, lesquels me coinceraient dans une ruelle un de ces soirs et, à l’aide de longs couteaux à cran d’arrêt effilés comme des lames de rasoirs, me tailladeraient le ventre, défigureraient ma gueule d’ange, etc., menace que je pris au sérieux, dégageant pour quelque temps sur une île, l’île d’Yeu pour être précis : en plein hiver, ça vous mûrit un homme. Pas un touriste, que des marins, et une flopée de mouettes. Là-bas, après quelques murges bien senties dans la cabine du capitaine d’un bateau de pêche – Ah ! cette incontrôlable manie de me laisser embarquer dans les situations les plus extravagantes ! – j’avais pu saisir le caractère métaphorique de la menace lancée par mon ex-amant : de la littérature, rien de plus, mais inspirée par la douleur aussi. J'en ai tiré l'enseignement qu'on ne baise pas impunément, et quand j'y repense aujourd'hui, vingt ans plus tard donc, il y a cette petite zone en bas du ventre qui se tord et me rappelle à quel point, sans en avoir l'air, j'ai pu me comporter comme un salaud. Pas la seule fois malheureusement. C'est dans ces moments-là que les ruelles désertes de ma cité de sable, la cité dont je rêve, émergent du fond de mon esprit, et cette irrépressible envie de dormir sur le champ.

Nous abordons le cas du frangin. Sébastien soupire, secoue la tête et tire sur sa clope : il déconne grave là. Chacun acquiesce. Simon, inspiré : en même temps, il s’est p’têt fourré dans de sales draps. P’têt qu’il est vraiment mal en point à l’heure qu’il est ? Affalé dans un fossé ? Dans le coma, overdosé ? On s’regarde tous d’un seul œil, et on imagine très bien à ce moment-là dans quoi il aurait pu effectivement se fourrer. Tu te souviens l’année dernière quand il a passé tout l’été sous une toile de tente en Normandie, même qu’il faisait pousser de la beuh sous son auvent. Ben tiens, si je m’en souviens ! Je me suis tapé un aller retour avec un sac rempli de victuailles pour le ravitailler, et m’a fallu errer dans les rues de Caen une partie de la nuit pour le trouver. Il jouait de la gratte dans un groupe de rythm’n’blues et répétait dans une sorte de container en ciment en plein milieu de la zone industrielle.

Près de la fenêtre, l’étagère soigneusement rangée, les œuvres héroïques : Genet, Foucault, Arendt, Fassbinder, Duras. Duras, j’ai fait quelques répétitions d’Agatha sous la direction de Sébastien, avec une femme de cinq ans mon aînée : comment nous étions troublés ! La culture des autres a tendance à m’écraser : toujours cette impression d’avoir sur les gens cultivés un retard considérable, c’est pourquoi je lis autant, avec fébrilité. Je pioche à droite à gauche, j’essaie de deviner ce qui dans cet auteur plaît autant à untel, ou ce qui lui déplaît dans tel autre. Ma culture à moi n’est qu’un syncrétisme de celle des autres, un mélange disharmonieux, un patchwork sans motif cohérent. Me manque une personnalité et, en amont, le terreau favorable au développement d’une personnalité, pour lier tout cela. Dans les moments d’optimisme, je m’en réjouis en considérant que ma liberté s’accroît d’autant, cet espèce de détachement dont on se plaint parfois, mais, quand l’optimisme me fait défaut, ce qui s’avère être mon état le plus fréquent, il me semble n’avoir pas plus d’épaisseur qu’un spectre, glissant de ci de là au gré des rencontres, vivant au crochet de l’esprit des autres, même quand je m’en éloigne.

Tu as fini Maurice ?, qu’il me demande. Il prend soin de mon édification culturelle le Sébastien. Même pas commencé, je réponds. Je l’ai fini le bouquin d'E.M. Foster, lu d’une traite durant la nuit, mais pas envie d’en parler maintenant, pas envie de remettre sur le tapis la question de mes préférences sexuelles, surtout pas avec lui.

Amant d'exception, et remarquable cuistot : Spaghetti carbonara, qu’il annonce à l'assemblée affamée. Le temps de faire réchauffer et nous voilà devant une large platée de quoi se remplir le bide en attendant qu’advienne ce qui doit advenir – on sait jamais trop bien au juste : moi, je prévois rarement, je préfère improviser. Karine farfouille dans la collection de vinyles : je peux ? dit-elle en brandissant Substance de New Order. La basse de Peter Hook me frétille dans les mollets, comme d’habitude. On ouvre un peu de vin, du bon probablement, moi j’y connais rien, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Des vibrations agitent sournoisement toutes les extrémités de mon corps : on cause, on cause, on philosophe, on dégoise un peu, untel en prend pour son grade, mais une partie de moi se balade déjà dehors, remonte la grand rue, atterrit sur la place de la cathédrale et fait le tour des terrasses et croise des tas de gens, des filles peut-être, sûrement, mon esprit s’absente, tandis qu’ils parlent, et devient le théâtre d’une série de micro-explosions de jouissance discrètes : c’est exactement l’état où je me sens bien, irrésistible et confiant, l'alcool et la musique me font oublier les cités désertes et me disposent à l'aventure. L'heure est déjà venue d'aller voir ailleurs.

DIMITRI, ALAIN, LE GRAND STEAK . 21h

Traverser la place d’un pas assuré, jeter un œil à droite à gauche, pas que je cherche quelqu’un en particulier. Ah, si ! Le p’tit frère ! J’allais oublier. Je pourrais aussi bien m’installer et boire tout seul comme un grand en attendant que ça vienne et s’agglutine. Dimitri au Montana, debout au comptoir, manifestement déjà passablement allumé. Hey Tino !, qu’il gueule. Il m’appelle Tino parce que je suis chanteur, si on peut dire, dans le groupe, notre groupe, a very sad experiment. À cause de Tino Rossi bien sûr. Hey Dimitri !, Tu cherches ton frangin il paraît ? Les nouvelles vont vite. Oui, plus ou moins. Plutôt moins là : rencontrer Dimitri, c'est le pire qui puisse m'arriver, la promesse d'une soirée réellement délirante, out of control, on est devenu extrêmement ami par la suite, à l'époque, c'était plutôt l'ami de mon frère.

Dimitri, son père était commissaire de police et sa mère caissière. Pas déprimés du tout ces deux-là. Passaient leur vie à dépenser leur pognon en croisières, dans un interminable voyage de noces. Quand le fiston est revenu du service militaire, sa mère a fait un tas dans le jardin avec toute sa collection de bandes-dessinées cachées sous son lit, et a mis le feu. Il s’est barré, sans que personne ne cherche à le retenir du reste. Puis s’est coltiné la vie au grand air, avec les clochards célestes du patelin, squattant éventuellement chez l’un ou chez l’autre : l'année dernière, comme mon frère avait regagné pour quelques semaines le domicile paternel, dès que mon père filait au boulot, Dimitri se pointait à la maison, dormait tranquillement jusqu’au soir, après quoi il repartait dans la nuit sauvage errer jusqu’à pas d’heure. Depuis, ça s’était calmé un peu, grâce aux services sociaux, mais on pouvait comprendre qu’il y avait chez ce type une certaine disposition au ressentiment, une dureté, une propension à la violence, fallait pas trop l'emmerder.

Après quoi il s’est mis à dévorer des livres. Il habite une piaule improbable, d’environ cinq mètres carré, de quoi loger un lit de camp monoplace, un lavabo, une armoire encastrée dans laquelle il enfourne ses fringues et, pour le reste, des piles et des piles de bouquins, un endroit minuscule saturé de bouquins, au dessus desquels un nuage de fumée de tabac semble planer pour l’éternité. De la littérature américaine principalement, Dos Passos, De Lillo, Faulkner, il a lu tout Faulkner en quelques mois, Pynchon évidemment, pour mon compte, jamais réussi à dépasser les dix premières pages de Vinland, et dernièrement, William Gaddis, je viens de finir Les Reconnaissances, les deux volumes, j’ai trouvé ça fabuleux. Et pas mal de livres d’histoire aussi, de la grande Histoire je veux dire, des trucs sur la seconde guerre mondiale, ou la première, une tête, déjà franchement alcoolique, peut-être déjà irrécupérable, ou alors se prépare un destin à la Kerouac, à la Burroughs, le genre à expédier fissa la plupart de ses manuscrits à la poubelle. On passe des après-midi entiers à jouer à la pétanque en discutant littérature et politique. Même en plein hiver. On se trouve un patelin bien paumé, y’a toujours un terrain de pétanque quelque part en bas de l’Église à côté du cimetière et pas trop loin du bar, on déballe nos boules, et on enchaîne les parties tranquilles. Un des rares mecs que je peux embarquer en randonnée. L’été, on se barre en montagne, et on remet ça éventuellement au printemps et à l'automne. Courageux, tenace, qui se plaint jamais, un dur de dur, râblé mais lumineux, et en même temps capable de vous péter un câble dans n’importe quelle soirée, et de préférence dans celles où on n'est pas censé en péter un : on est du genre à finir à poil avec la bouteille de skye à la main en sautant sur les filles. Dangereux donc. Génial, même quand il devient pitoyable. Un vrai punk finalement. Comme y’en a plus vraiment. Désespéré.

Absolumente necessario, que je gueule au patron qui vient nous abreuver. Mes références tombent toujours à plat. Les pintes défilent. Celle là tu la prends sur ma note, qu’il dit le Dimitri. Le RMI tombe jeudi prochain, va commencer le mois en ayant bu la moitié de sa paye le mois d’avant, le bar est sa banque en quelque sorte. Tiens, à propos, fait le banquier, avec ses gros sourcils froncés qui en imposent : quand tu verras ton frangin, tu lui rappelleras qu’il est hors de question qu’il se pointe ici sans payer ce qu’il me doit, ok ? Ça casse un peu l’ambiance et me rappelle un épisode récent. Heu ? Et il doit combien ?, 145, qu’il annonce, froidement. Merde, je fais, en tâtant dans la poche intérieure de ma veste la carte de crédit. 145. Quand même. Bon, j’vais raquer, j’vais à la banque je reviens. À mon retour, j’pose les biftons sur le comptoir. Le malheur, c’est que je dois être le seul, dans mes relations, à exercer un emploi. À dire vrai, trois jobs, simultanément : je surveille des gosses dans une cour de collège et à la cantine, je distribue, la nuit, des prospectus publicitaires dans les boîtes aux lettres, et je rédige des articles de vingt lignes maximum pour le quotidien local, des histoires de quartier qui n’intéressent que ceux qui les vivent, et encore. Du coup, je suis aussi le seul à posséder une caisse et le permis qui va avec. Ce qui présente deux avantages : on m’apprécie pour des raisons explicitement pratiques, c’est moi qui conduis, et je peux me barrer quand vraiment j’en ai ma claque de cette existence-là, ce qui m'arrive souvent. L’inconvénient : les jours et les nuits où je trime, je me traîne comme un zombie, à cause de ma vie dissolue, en déficit de sommeil constant, et mes études en pâtissent de manière préoccupante.

De l’autre côté de la terrasse, grand remue-ménage, t’en a un qui court torse nu et plonge dans la fontaine, un autre qui balance une bouteille en verre contre le mur de la halle du marché, ça gueule, ça brandit les poings, ça se menace gentiment. C’est là bas que ça se passe, dit Dimitri, la bande au Grand Steak, eux savent où qu’il est fourré le frangin. Le Grand Steak, commandant en chef de la cour des miracles de la ville, tribu de gueux avec laquelle on traîne parfois, bizarrement composée, le punk aux cheveux roses y côtoyant le tatoué jusqu’aux zoreilles, et même, le skinhead au crâne rasé. Y’en a même un de skin, qui s’appelle Rachid. Vraiment étrange : trois mois auparavant, tout ce beau monde se frittait dans les rues de la ville, un conflit qui durait depuis l'éternité se réglait place de la préfecture dans les nuages de gaz lacrymogènes dont les flics saupoudraient les belligérants, après quoi tout le monde détalait dans les ruelles, ultra-gauchistes et fascistes dans un même élan, poursuivis par l’ordre public. Ces expériences de fuite partagée devant les agents de la paix les avaient sans doute rapprochés puisque aujourd’hui les ennemis d’hier zonaient ensemble. Quoique les rapprochaient plus sûrement une consommation éperdue d’alcool et d'autres substances illicites, ainsi qu'un goût marqué pour une certaine forme de terrorisme urbain. La renommée du Grand Steak lui venait de ce qu’il avait mis le feu au dernier étage du lycée privé de la ville, bâtiment d'un âge vénérable, que les familles d'élèves répugnaient à restaurer, rénover aurait nui à son prestige, et, pour cette raison, hautement inflammable, ruinant une dizaine de salles de classe et son parcours scolaire par la même occasion. La légende voulait aussi qu’il fut une sorte d’élève surdoué, capable d’empiler les vingt sur vingt en mathématique, physique et chimie : en chimie, ça faisait aucun doute. Il semblerait qu’il ait obtenu sans difficulté son bachot avec mention en candidat libre, son père étant avocat et sa mère médecin.

No future !, éructe, bave, suinte, les mots ne suffisent pas, Alain, en dressant le majeur de sa main droite devant notre assemblée. Le clochard préféré de notre petite bande, même que je l’ai hébergé lui aussi, un certain soir, même qu'il en voulut ce soir là à ma vertu et que j'eus toutes les peines du monde à me dépêtrer de ce satire édenté. Doctement, Géronimo, l’intellectuel de la tribu, se lance dans une pompeuse diatribe, ce qui donne en substance : le problème, notre problème, pour ainsi dire, c’est que la génération d’avant, elle est complètement larguée, nos paternels et leurs épouses, z’ont pas supporté la révolution sexuelle, ça s’est mis à bizouiller dans tous les coins, alors qu’avant, c’était pas avant le mariage et tout le tintouin, et pis, nous, leurs rejetons, on sait plus très bien où on crèche, on n’est plus très sûrs d’savoir qui c'est qui nous a enfanté, on navigue à vue, dans le vide intersidéral pour ainsi dire. Fuck la society, scande Alain, soulignant son intervention d’un rôt magistral et définitif, et le problème, les garset les filles, faudrait pas oublier les filles ! –, c’est que c’est eux, nos paternels, qu’ont les jobs, et qu’ont les thunes, et qu’la situation étant ce qu’elle est, avec le chômage de masse, qu’ils sont pas prêts de lâcher leur job et le reste, et qu’on est pour ainsi dire : dans la merde ! Applaudissements nourris : on décapsule les bières.

Discrètement, je m’enfourne le casque sur les oreilles : Bigmouth Strikes Again chante Morrissey.

C’est toi le mec qui cherche Sylvain ?, qu’il me demande discrètement, le Grand Steak, en s’approchant dangereusement d'une de mes oreilles. À cette heure indue, et vu la conjoncture, on apprécie mal les distances. Moui, marmonné-je en me nettoyant machinalement le conduit auditif. Il était en route pour chez Papy Moustaches tout à l’heure. Tout à l’heure ? Ouaip. J’peux pas te dire quand, j’ai pas de montre mon pote, mais la dernière fois que j’l’ai vu, il causait d’aller chez Papy Moustache, à cause d’une gonzesse je crois. D’une gonzesse ? Manquerait plus que ça. C’est un sentimental le frangin. Quand il s’y met, peut remuer ciel et terre. On vit dans la peur, me susurre Grand Steak. La peur c'est comme tout, on finit par s'habituer, on peut même s'y sentir chez soi. Mais dès qu’une fille s’ajoute à l’histoire, tu peux être sûr que les véritables ennuis commencent.

PAPY MOUSTACHES, MICHEL . Minuit

Une fille ! une fille ? Vickie certainement. Ou Marilyne. L’une comme l’autre, c’est le genre à se pointer chez Papy Moustaches. Papy Moustaches est un boîte trad. Une boîte où les gens viennent pour danser des danses traditionnelles, des bourrées, des tarentelles, des trucs dans ce genre. Qui n’est pas le genre de mon frère, c’est évident. Nous c’est plutôt le pogo, sauter partout comme des abrutis, se balancer gentiment les uns sur les autres, montrer les dents, et les poings, démarrer au sprint comme des malades en plein milieu de la piste, voilà ce qu’on appelle danser. Le trad, c’est franchement différent. Les gens se mettent en rang, et suivent des pas, méticuleusement. Le plaisir qu’on peut trouver à danser exactement comme son voisin, en suivant des pas, des règles, des figures imposées, m’échappe totalement. Notre façon à nous de danser, si le mot convient, ressemblerait plutôt à quelque rituel dionysiaque, quelque fête païenne, un truc de guerriers zoulous peut-être, pas tout à fait déréglé, mais pulsionnel, sauvage, violent. En boîte de nuit, on ne fait pas long feu, quand il nous arrive d’y débarquer, ce qui arrive parfois, pour la plus grand peine des videurs et des patrons.

Quand j’arrive chez Papy Moustaches, la piste de danse est vide, les haut-parleurs ne pipent plus un mot, des chaises gisent renversées jusque dans le vestibule d’entrée. Une dizaine de tablées autour desquelles une maigre assemblée de barbus et de filles aux cheveux longs, jeans et robes à fleur, s’agglutine. Papy Moustaches, homme proéminent, qui tenait autrefois ce qu’un langage sans fard oblige à nommer un bar à putes, et qui s’est reconverti l’année dernière dans la danse folklorique, bizarrement, rapport à son surnom : barbe et petites lunettes rondes sur le pif à la Zola, accuse : je sais qui c’est, le blondinet, j’le connais, et sa gonzesse aussi, et le p’tit roquet brun là, y perd rien pour attendre, et se défend dans la foulée : J’l’ai jamais traité d’arabe ce p’tit con. C’est peu dire que je ne me sens pas le bienvenu. Michel, un collègue de l’université, qui prépare un mémoire définitif sur Descartes en se défonçant à la cocaïne, normal !, et, méditant intensément chaque soir au comptoir, ingurgite son hectolitre mensuel de Kilkenny, me jette un œil glauque en évaluant la situation : le blondinet, c’est mon frère, ça fait pas de doute, et donc, par déduction, la gonzesse c’est Vickie, ou Marilyne, et le p’tit roquet brun, probablement Vince, la fréquentation actuelle des deux susnommés, un gars franchement sympathique au demeurant, de bonne compagnie, mais qui, une fois dépassée une certaine dose, laquelle coïncide en général avec une certaine heure, devient tout aussi franchement dingue, voire dément, et surtout : incontrôlable. Et suicidaire avec ça, ou masochiste, le genre de guss capable de vous pourrir n’importe quelle soirée qui tourne alors au pugilat, et, assez immanquablement, à la curée, au centre de laquelle il semble destiné à se vautrer, encaissant, tout en invectivant de plus belle, les coups de pieds dans les côtes, les baffes et les poings, et les objets contondants s’il s’en trouve. Encore un qui garde les lunettes noires chevillées au crâne, pas snob pour deux sous non !, mais parce qu’il s’éveille chaque matin que le diable nous octroie avec deux yeux au beurre noir, et la mâchoire toute contusionnée.

Ton frangin a cherché des noises. Les pauv’s zigs là bas, qui lui avaient rien fait, Michel pointe les pauv’s zigues en question du menton : zont l’air tellement gentils quoique traumatisés, une fille larmoie dans les bras d’un grand hippie avec un foulard à franges pro-palestinien. Vince a commencé à danser des danses russes traditionnelles, le kazatchok, truc de cosaques, je vois assez bien le tableau, ça a franchement cassé l’ambiance. Au début ils rigolaient un peu, jaune quand même, puis, quand il a grimpé sur le comptoir pour faire des glissades au milieu des pintes, ça les a plus fait rigoler. Les tradeux sont cool, y’a pas de doute, mais zont pas d’humour ! Après j’ai pas tout suivi, mais Vince avait une canette dans la main, il l’a brisée contre une chaise, et il clamait partout que Papy l’avait traité de sale arabe, dégage sale arabe. Bah, on s’énerve et on dit n’importe quoi, c’est bien connu. Ensuite, le blondinet s’en est mêlé, l’a décrété qu’on était tous une bande de pédés mous. Là j’étouffe un hoquet. Papy a rameuté le videur, des clients tenaient Vince avec sa canette, y’a eu du grabuge, des chaises ont volé, des filles hurlaient, Vickie essayait de maîtriser son mec, qui l’a repoussée dans le décor, si bien qu’elle s’est barrée pour pas voir la suite, en le traitant de sale connard, et là, c’est devenu n’importe quoi, entre Vince qui essayait de se dégager en refilant des coups de tatanes à tout le monde, ton frangin qui gueulait au videur qu’il allait le tuer parce que : ma copine s’est barré, c’est d’ta faute gros tas, après quoi Papy a éteint la zique et gueulé qu’il allait appeler les keufs, et les deux zigomars ont mis les bouts en courant et en balançant les chaises qui traînaient sur leur chemin, le videur les a coursé, puis il est revenu tout rouge, tout essoufflé. Le videur en question, rien d’un gros tas d’ailleurs, plutôt bel homme et : franchement arabe lui !

Là dessus, Papy relance la musique, et je me sens soudainement las. Tu veux une Kilkenny ? Michel est un ange. Déchu et mal barré, mais un ange quand même. Ça me peine de parler de lui aujourd'hui, je veux dire, vingt ans plus tard, parce qu'il n'a pas fait long feu en ce bas monde, comme tant d'autres d'ailleurs. Mais : reprenons. J’m’installe sur une chaise haute au comptoir pendant que Papy Moustaches nettoie les dégâts. Les convives se relèvent doucement et, malgré le traumatisme qu'ils viennent de subir, malgré l’orage qui vînt à l’instant, et sans prévenir, traverser le ciel paisible et immaculé de leur innocence, le ciel mû par le pouvoir invisible de la vielle à roue et de la guimbarde quimperloise, investissent timidement, physiquement, fragiles et courbaturés, la piste de danse, bientôt s’agrippant par le petit doigt, et, tous en rang, reliés par une harmonie profonde dont je crains fort qu’elle m’échappe à jamais, entament une délicate parade parfaitement réglementaire. Ce qui achève de m’achever. La vision des danses traditionnelles fait grandir en moi le risque de suicide. Michel dit qu’au contraire, ça tend à l’apaiser, les mouvements bien réglées. C’est comme contempler la course régulière des étoiles, comme contempler l’éternité, tous les philosophes, de Pythagore à Kant, se sont adonnés à cette contemplation. Je me dis qu'il trouve dans la philosophie ce que je trouve dans le rêve de ma cité perdue, et j'imagine le contenu d'un futur article : « Théurgie proclusienne et bourrée poitevine ».

En sortant, saisi par la fraîcheur de la nuit, je m’enveloppe le crâne avec le casque du walkman : Please Please Please let me get what I want this time et je chantonne pour me purger les oreilles de l’insoutenable crissotement de la cabrette limousine. En traversant le pont qui enjambe le fleuve, je coïncide de nouveau, bien qu’approximativement, avec ce qu’il me faut bien me résoudre à désigner par moi, pour le meilleur et pour le pire, et envisage un avenir possible, quelque chose qui aurait à voir avec aller se coucher, mais décliné sous la forme : aller se coucher avec quelqu’un. Par chance, tout en haut de la rue, vit Manou, et j’imagine assez bien que je puisse aller me coucher auprès de Manou.

MANOU . 2h00

Manou me considère – et c’est réciproque – comme un de ses amants attitrés, rien de plus rien de moins, pour le moment. J’occupe néanmoins, me fait-elle comprendre, une place particulière dans son harem, la place du géniteur si j'ai bien saisi, pas un père ! Non ! N’a jamais été question de ça !, mais le genre de type à qui on souhaiterait que son gamin ressemble. Physiquement elle veut dire. Cette perspective plane comme un menace légère sur nos rapports sexuels, mais, jusqu’à présent, ne m’a pas empêché de mener à bien les dits rapports. Faut juste que je pense à prendre des précautions. Ce soir, c’est pas vraiment la peine de se méfier. J’ai mes règles, déclare-t-elle en guise d’introduction. Manou est dans la danse, la danse contemporaine. Elle vient de monter sa première chorégraphie. Parmi ses amants, je connais : Sébastien, que nous avons donc en partage, un quinquagénaire psy-quelquechose nommé Jacky, il traîne dans les bars de jeunes déguisé comme Rimbaud, suppose-t-on, avec les cheveux gominés rejetés en arrière, sans s’apercevoir qu’on se paye sa poire dès qu’il débarque, et un grand black qui fait des études de socio à la même faculté que moi, Théodore, lequel se prépare à devenir ministre à son retour au Sénégal et qui m’a donné un Coran le mois dernier, suite à une discussion franchement théologique, Coran que j’ai toujours pas ouvert : je le rajoute à ma liste mentale des choses à faire en priorité. Il y en a d’autres peut-être. Mais je suis celui dont elle veut un gosse. Soit. Elle doit avoir ses raisons. Pour le moment, elle est seule, ne dormait pas. C’est du moins ce dont elle m’assure. Et elle a ses règles.

D’abord, on s’embrasse. C’est fou l’effet qu’elle me fait, et réciproquement. À peine j’entre, on se retrouve collés l’un à l’autre comme deux amoureux. J’ignore si je suis amoureux, je ne crois pas. Je ne crois pas non plus qu’elle le soit. On n'évite d'en parler. Et cette nuit, pas question de causer, et ça tombe bien : nulle envie de raconter une énième fois les événements du jour, arrive un moment, il arrive plutôt vite chez moi, où le son de ma propre voix m'insupporte. Alors, je baise la peau blanche sur ses épaules, je dévore, plutôt, sa nuque, puis la poitrine et le ventre sous la chemise de nuit, et : ha oui ! Va falloir s’arrêter de bisouiller quand même ! On s’affale directement sur le carrelage de la cuisine, elle s’occupe de mon cas en attendant que je m’occupe du sien, ça se caresse, ça se farfouille avec les doigts, c’est chaud et gluant évidemment, avec des bruits étranges, on s’en étonne, puis on rigole, puis on se vautre et s’entremêle avec fureur, et tant pis pour le carrelage. C’est merveilleux, y’a pas d’autres mots, quand y’a pas ce caoutchouc qui vous pressure le zguègue, z'avait pas encore inventé le sida à l'époque, enfin si, mais on l'ignorait, ça fait un boucan pas possible, qu’on tente de recouvrir en se criant dessus, et là j’peux pas m’empêcher de lui déclarer ma flamme, et elle, pareillement, m’insinue des je t’aime dans le lobe de l’oreille, qu’elle mordille, bref, on s’exalte, on s’naufrage sans retenue dans la dimension du pur amour, celui qui ne dure qu’un temps, qui s’évanouit, se nostalgise à peine atteint son acmé. Et, juste après l’apogée : Sarah, la colocataire irlandaise, fait son entrée par la porte principale, qui donne justement en plein sur la cuisine.

On se réorganise comme on peut question d’se donner une contenance. Sarah n’arrête pas rigoler en découvrant le tableau. J’me recouvre le matériel d’un pull qui traînait sur la chaise. Une angoisse m’étreint : à qui appartient ce pull ? Manou a juste eu le temps de renfiler sa chemise de nuit, mais ça lui cache à peine le sein droit, et, forcément, de larges auréoles rougeoyantes se déploient à nos pieds. Et puis, on est quand même vautrés là au milieu de la cuisine. La chambre était occupée ?, qu’elle fait, maline, la coloc. Du coup on s’met à rigoler pareil, tout en s’ramassant tant bien que mal. Une tisane my dears ? J’renfile mes frusques et achève de regagner la civilisation en m’asseyant sur une chaise. Manou, on le comprend, file à la douche en continuant de rigoler. Ça va Sarah ?, que j’fais. Me gratifie d’un sourire dont j’ai aucune peine à imaginer ce qui l’inspire. Siuuuper !, qu’elle ajoute ce qui confirme ce que je ne peux pas m'empêcher de supposer. Toi aussi on dirait !, on a grosso modo le même sourire béat. La jouissance ne connaît pas les frontières.

Puis ça se met à causer. Moi, je ne dis rien. Quand les filles se causent, faut juste écouter. En plus ça s’cause à moitié en english, faut suivre. Je me demande si je devrais pas rester ici, m’installer même, le chat vient se frotter au bas de mon futale, j’le prends dans mes bras et le caresse langoureusement, ces bêtes-là sentent quand il y a de l’amour, du vrai !, c’est tellement doux ici, tellement sain, et la Manou, je dois l’aimer un peu plus que je dis, ça peut pas n'être qu’une histoire sexuelle, et quand bien même ? Ça ferait un endroit où être, le genre d’endroit où rentrer le soir, rentrer chez soi, boire la tisane en bonne compagnie, avec le confort féminin qui va avec, seul, je suis un vrai rustre, fourré dans ses bouquins toute la journée, et négligé avec ça !, pensé-je en matant Manou passer la serpillère, et les promesses des ombres qui se devinent sous la chemise.

Tu restes ?, fait mon amoureuse. Non. Je crois pas non. J’bosse au collège demain, que j’explique, et vu l’heure, vaudrait mieux rentrer maintenant. Des affaires à récupérer chez moi, me changer, etc. C’est étrange de s'entendre répondre exactement le contraire de ce qu’on avait en tête la seconde d’avant. Mais je crois que ça l’arrange, que ces paroles et ces justifications la sauvent, elle aussi, d’une perspective qui nous fout la trouille.

VICKIE . 4h00

Some girls are bigger than others, some girl’s mothers are bigger than other girl’s mothers – me v’là chantant à tue-tête dans l’habitacle métallique de la Renault 4 Safari millésimée 1984, m’efforçant de couvrir le bruit de casseroles des mécaniques. Je débouche sur le boulevard de la gare, droit devant jusqu’à mon lit : maintenant que j’y pense, demain, c’est huit heures debout, paré pour l’affrontement, cette racaille de gamins piaillards abrutie par les catastrophes pubertaires, la clique professorale au regard lourd, accablé, névrosé, les agents administratifs fourbes et soupçonneux. Pire encore : une journée à se traîner comme un zombie, à grappiller ici et là deux minutes de sieste, mine de rien, pendant les études ou au bureau de la surveillance. Romain D. : absent, Ludivine B. : présente, Vincent S. : absent, comme d'habitude, je veux dire, présent physiquement mais absent mentalement, t'as bien raison Vincent S., et de toutes façons, présent ou absent, je m'en fiche, et ainsi de suite, les petites croix dans les cases, les cases dans les dossiers, les dossiers dans les armoires, toute la machinerie abrutissante qui vous laisse à 17h30 hébété et hagard – Ah non demain c’est samedi, j’serais libre à midi ! – préfiguration de l’enfer sur terre, travailler, travailler qu’ils disent : s’il en est ainsi, ça va me tuer ou je finirais en HP, mais, dans un coin de la tête, j’aurais le souvenir de la cuisine chez Manou, et, rien que d'y songer, ça fera des petites bulles de joie dans mon cerveau, j’pourrais m’échapper par l’imagination, n’être là qu’à moitié et encore, comme Vincent S., c’te grand sourire niais qui me défigure la tronche tout le temps que j’y suis, au travail, mais le quant-à-soi, le « n’en penser pas moins », l’arrière-pensée, le « vous ne m’aurez pas car mon esprit s'est absenté », marchant dans ma cité déserte battue par les vents brûlants, ou, mieux encore, dans la cuisine chez Manou sirotant une tisane.

Le défilé des boîtes en approchant de la gare : bar à putes, clubs échangistes, boîtes de nuit, l’est déjà 4 heures, les portes se closent, les clients s’rentrent, mais pas tous : ça rouvre déjà dans les bars d’à côté, les after comme ils disent, où s'échouent les irrécupérables, les ultimes naufragés, ceux qui n'ont pas su conclure à temps, ou bien qui ont renoncé depuis des lustres à la décence, à qui, surtout, il manque encore un verre ou deux. Et là, aux abords du café du rond-point, une fille vacillante aux cheveux en vrac se repeigne fébrilement : Vickie ! Je range tant bien que mal mon tombeau roulant : Viiiiickie !? Elle se ramène, désarticulée, la brosse à cheveux à la main, et va se percuter sur le capot : Ça va pas miss ? J’cherche ton ordure de frangin, qu'elle hurle. Pis un grand sourire las : J’en peux plus tu sais, là j’en peux vraiment plus. Moi, j’ai jamais pu résister à la détresse humaine, la détresse humaine féminine en particulier. Donc : c’est parti bras-dessus bras-dessous pour l’after au bar du Rond-Point, des fois que l’autre y serait – dans quel état ? on préférerait pas savoir.

Du peuple là-dedans, du qui cause fort pour couvrir les basses vomies par des enceintes hautes comme un homme, du qui sue à grosses gouttes, de la donzelle au rimmel dégoulinant, du mâle au tee-shirt odoriférant, de l’œil vitreux et du regard torve, des énoncés approximatifs, du nerveux, de l’aisément irritable, du pré-pétage de plomb et du post-pétage de plomb, de la fin de course en somme, leur faudrait à chacun une douche, de l’humanité à bout de souffle, décadente, bref, du n’importe quoi, comme d’habitude. À l’heure où ceux qui se lèvent tôt descendent jusqu’au parking pour aller s'abrutir au turbin, gagner leur pitance à la sueur de leur front, d’autres retardent désespérément le moment d’aller se coucher, et préfèrent dépenser le peu qu’il leur reste, s’il leur en reste, pas avares sur la sueur non plus au demeurant. On s’fraye un chemin, Vickie et moi, et, tout en s’accrochant à mon bras maigrelet, elle regarde par dessus les épaules des épaves agglutinées en d'improbables grappes, dans l’espoir d’apercevoir la chevelure blonde de son jules, qui est aussi mon frère. J’observe pareillement, tout en saluant au passage deux ou trois connaissances, chacune grimaçant un sourire arraché à la douleur – c’est l’heure où les alcools ingurgités se nouent de manière étrange dans l’intestin, l’heure où le débit de la voix ralentit, se heurte, se fige soudain dans la stupéfaction et l’hébétude. Au comptoir, ça parlotte comme dans une bande son passée au ralenti, ça bave autant que ça cause. Qu’est-ce qu’elle veut la brave dame ? Un gin, qu’elle veut. Moi, ce sera une bière, pour la route, bien que je n'compte pas m’éterniser ici. Y ma frappé. Ton saligaud de frère m’a frappé. Elle me tient l’épaule gauche, celle où la clavicule a pété l'hiver dernier, et me fait ses confidences juste en-dessous du menton – cette manie qu'ont les ivrognes de s'approcher quand ils causent, jusqu'à vous effleurer la joue de leurs lèvres humides : je renonce à l'écarter, et fais l’effort de suivre le fil de son récit. M’a poussé dans les chaises. Alors que j’essayais de le retenir. Il voulait casser la gueule à Rachid, le videur de chez Papy Moustache. Ça je sais. J’les ai plantés là, l’a même pas essayé d’aller me chercher, j’me suis retrouvé comme une conne. À la rue. C’est lui qu’avait les clés de la voiture. Salut l’philosophe ! Un relent d’aftershave et de Gitane brune m’agresse le naseau : Jacky, complet veston et nœud pap, la mèche au vent, pas un poil de vent, mais c’est tout comme, qui m’fait un signe du pouce du genre pour m’encourager à conclure : aucune envie de conclure quoi que ce soit, surtout pas avec la cop de mon frère, surtout pas dans l’état où elle est. J’lui rends stupidement son signe du pouce stupide. Qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce vieux con la Manou ? Il lui paye son loyer au moins ? Pis c’est pas tout ! Tu savais toi qu’il avait ses oraux de bachot ce matin ? Hein ? Ah. Oui. Je savais. Cet adorable con : j’lai attendu devant l’entrée du lycée pour lui souhaiter bonne chance, brave connasse que je suis, bonne poire oui !, et il est même pas venu, j’lai cherché toute la matinée, j’ai même téléphoné à ta mère ! Et puis à toi ! Ah ? Ça t’a pas inquiété, toi ?Tu t’en fous ? Tout le monde s’en fout on dirait ! Ben si en fait.. mais pas le temps de lui expliquer, Karine se glisse entre deux corps velus jusqu’à moi : Re Karinette! Re ! Mais qu’essstu fais là ? qu’elle demande, un peu anxieuse en avisant la voisine scotchée à mon flanc. Je prends des nouvelles fraîches du frangin. Y va bien ? ou quoi ? Je sais pas bien encore. Aux dernières nouvelles c’était moyen. Vickie : Tu m’écoutes ? Oui oui. C’était juste une amie etc. Ça t’arrange bien de détourner la conversation hein ? Si on peut appeler ça une conversation, oui, ça m’arrange assez. Y’en n’a pas un pour rattraper l’autre ! Et moi qui me démène pour solutionner l’affaire, résultat, j'me fais jeter dans les chaises et abandonnée comme une malpropre ! Et depuis, t’as perdu sa trace ? J’le cherche, j’le cherche partout, j’ai fait tous les bars, tous les bars de la ville. Ça je veux bien le croire. Ben je le cherche aussi tu vois. Depuis ce matin, même.

Et là ! le DJ qui, parce que la soirée est bien avancée, balance sans prévenir Bigmouth Strikes Again. Désolé Vick ! Mais celle-là, c’est plus fort que moi, j’peux pas résister ! M’extirpant de son emprise toxique, je bondis sur la piste de danse là-bas dans le coin, à l’autre bout du bar, bousculant le peuple imbibé, et me v’là tout seul sur la vitre glissante, entouré de miroir, les enceintes immenses dans la gueule, et : je danse, à ma manière, je crée des motifs tricotés avec mes jambes et mes bras, je danse et je chante avec Morrissey, je tourne sur moi-même, le verre de blonde pétillant dans la main droite, sans qu’aucune goutte en s’en échappe – faut de l’entraînement ! – la clope à la bouche et les lunettes noires vissées sur le front : j’entrevois mon large imper noir voleter tout autour dans le miroir, par flash les visages et les néons défilent, saccadés, j’en vois qui me regardent, les habitués, ça leur fait trop rien, me connaissent trop bien, les autres semblent scotchés, c’est gracieux et violent, je fais mine de boxer la boule kaléidoscopique qui me nargue là haut, je fais des sauts d’un bout à l’autre, je cours – personne viendra s’aventurer dans le coin –, j’occupe la piste à moi tout seul en pensant très fort que je les emmerde : je vous emmerde tous, et je rêve de montagnes, des villes désertes au milieu des montagnes, de hautes montagnes solitaires, je porte un sac à dos lourd, je plante ma tente là-haut près du torrent, je suis seul, absolument seul dans l’infini. Voilà l’espace dont j’ai besoin, l’infini ni plus ni moins.

Là dessus, traversée de la foule : les mecs s’écartent précautionneusement, comme on s’écarte au passage des dingues, et je me barre, je me barre de là, la poitrine battant la chamade, les lunettes fermement ancrée, je crache la clope en sortant, je me casse, je rentre chez moi.

DEUX POLICEMEN, MAX . 5h00

Silence. Le bruit du moteur est silence. J’ouvre la vitre et roule à trente à l’heure sur le boulevard. La fraîcheur de la nuit s’engouffre et me caresse. Quelques automobiles glissent lentement sur l’asphalte, emportant leur passager engourdi vers quelque usine puante, une enfilade de bureaux glauques, un chantier en plein air déchiré par la bise. Les conducteurs baillent et se frottent les paupières. Au feu rouge, j’entends qu’ils écoutent les informations de cinq heures à la radio. On décompte les morts probables de Tchernobyl. Et les blessés de la dernière manifestation. Il règne une douce atmosphère de fin du monde. Je cherche mon tabac. Pas de tabac. Laissé sur le comptoir près de Vickie. Vickie que j’ai laissée tomber. Vickie que tout le monde laisse tomber. Je sens monter en moi comme un brouillon de sentiment de culpabilité. Mais cette ébauche fait pas le poids devant la nécessité où je suis de trouver du tabac – pas question de retourner dans ce rade en tous cas. Sans prendre la peine de mettre les clignotants, je file sur la droite, direction le bar du pont, j’me gare à la diable, descends, et d’un bon pas...

STOP ! Surgissant de nulle part, une caisse peinte en noir se colle contre le trottoir, deux types en descendent, genre patibulaires, et : Police ! V’llez présenter vos papiers ! Putain de bordel : manquait plus que ça ? Des banalisés ? Les pires ! Comme par réflexe, je m’exécute, glisse la papatte dans une poche intérieure. Je pense : même pas de savon –mais j'ai appris à garder ce genre de référence par devers moi. Le plus petit me plaque contre le mur : Où qu’tu l’as mis hein ? Où qu’jai mis quoi ? Tu sais très bien ce qu’on veut, dit le plus grand. T’as pas de bol hein !, fait le petit gros : C’est toi qu’on cherchait justement ! Y’a des moment où vaut mieux réfléchir vite et pas faire le mariole. Je réfléchis donc pendant que les gugusses me violentent à moitié, fourrant leurs mains dégueulasses sous ma veste et dans les poches de mon futale. Je sens l’haleine de pinard du gros, le grand demeure un peu à l’arrière, comme dubitatif. J’entr’aperçois le petit traficoter quelque chose dans sa poche à lui, pis soudain ! Et r’garde ! C’est quoi ça qui vient de tomber par terre ?, qu’il fait mine de s'étonner devant son collègue. S’agenouille à mes pieds. – C’tenvie de lui coller un coup de genoux dans le crâne ! Non non non ! Garder son calme : règle numéro un quand on s’fait alpaguer par des keufs bourratcho –, et se redresse triomphalement avec un p'tit objet brillant dans la mimine, puis, me regardant dans les yeux : ET c’est quoi ÇA !? C’est un seringue. Ben, vous savez très bien ce que c’est, vous venez de le laisser tomber à l’instant. Alors là mon gars, c’est pas de bol, qu’il répète, sentencieux, le plus grand. Écoutez, les gars, dis-je avec un aplomb qui continue de m'étonner vingt ans plus tard, je vais au boulot dans une heure là, alors votre entourloupe, là, c’est pas le moment. Et vous savez ce que je fais comme job ? Ça les interpelle on dirait. Je continue : Je suis journaliste à la Nouvelle République du Centre Ouest (sic). Je vous assure que ce genre d’histoire, ça ferait un très bon papier dans le journal. – blanc – J’ai ma carte de presse dans la voiture si vous voulez. En réalité, comme je l'ai déjà mentionné, je fais des piges deux fois par semaine dans le quartier où j’habite, genre buffet de l’association des anciens combattants, assemblée générale du comité des fêtes, rénovation des bâtiments du centre pour la jeunesse, et personne n'a jamais eu l'idée de m'offrir une carte de presse pour un job aussi pourri. Mais les deux abrutis semblent largement plus bourrés que moi. Donc, ça devrait le faire. Le grand : Bon, laisse tomber Gérard, on s’est peut-être planté de type. L’autre rechigne un peu quand même, tout en rangeant la seringue dans sa poche : Mais tu perds rien pour attendre, et t’as pas intérêt à ce qu’on te recroise ! La population de la ville se divise en deux camps : ceux que la présence policière rassure, ceux qu'au contraire elle inquiète – évidemment, je fais partie du second lot.

Max devant une grande tasse de café. Ça va ? J’taffe dans une heure, j’ai pas dormi, et j’viens d’me faire agresser. Agresser ? Par des flics. Ben moi ça m’arrive souvent. Je sais. Je regarde Max, le grand échalas éternellement surmonté d'une vaste casquette à larges bords de couleur vert pomme, sa chemise à carreaux style bûcheron qui lui descend jusqu’aux fesses, ses anneaux plantés dans les oreilles, sans oublier celui qui lui enserre les narines, je me dis que, oui, on le croirait tout droit sorti de HP, pas étonnant que les keufs lui réservent un traitement spécial. Bizarrement, à l'hôpital, on n'a jamais vraiment voulu de lui. Le dernier psychiatre qui l'ait croisé a conclu la conversation d'un : c'est pas un hôtel ici. Faut dire qu'effectivement, il tendait à considérer l'hôpital comme une sorte d'hébergement d'urgence, on vous loge et on vous nourrit, toujours ça de pris. Max n'est pas spécialement camé, juste modérément alcoolique, comme nous tous, squatteur certes, l’a déjà planté ses guêtres plus d’une fois chez moi, mais c’est pas un crime, et on n’interne pas les gens pour ça. Il vient d’une grande famille bourgeoise, laquelle l’aurait déshérité si j’ai bien compris : un de plus. Une fois, il a tenu à ce que je le conduise jusqu’à la maison de ses parents, un petit château au fin fond de la cambrousse, vers Saint-Secondin. On s’est garé contre le mur de la propriété : de l’autre côté, un parc immense avec une allée gravillonnée qui menait à la bâtisse style renaissance restaurée. On a regardé comme ça à travers la grille. J’ai dit : Tu veux sonner ? Il m’a dit : Non. J’peux pas. Pas encore. C’était il y a trois ans. Il a toujours pas pu depuis. Sur la route du retour, il a parlé, il m’a raconté plein de trucs de sa vie, il aurait pu être pourri de fric s’il avait été plus sage, plus conforme aux attentes familiales, mais il avait déçu. Je les ai déçus, disait-il sans colère, avec juste une pointe d’amertume. Nous, ceux de ma génération, ceux dont les fantômes hantent ce récit, nous avons déçu. Nous n'avions pas d'autre choix que de décevoir. Décevoir était une question de vie ou de mort. Décevoir ou s'aliéner. Le frère cadet n'avait pas déçu lui. Il avait repris les affaires de son père, et quand, par hasard, la ville n'est pas bien grande, il croisait son aîné dans les rues, ce dernier faisait semblant de ne pas le reconnaître. Max me file une clope. Je tire de longues taffes pour me détendre. C’est plus la peine d’aller te coucher, qu’il fait, pertinemment. Ben non. Je commande un grand café, un paquet de tabac, du papier à rouler : j’peux payer par carte José ? José, c’est le boss, un portugais, un père pour nous tous, les patrons de café : nos pères, on fait avec ce qui se présente. Des ouvriers entrent et s’installent à une table. Un brin de rayon solaire hésite à traverser la vitrine. Les journaux de la veille ornent encore le présentoir, ceux du jour n’ont pas encore été livrés. On cause pas, on reste là, dégustant le café chaud. J’vais grailler un morceau, puis rouler tranquillement jusqu’au boulot, je dis. Tu f’ras la bise à ton frère. Mon frère ? Ah oui : mon frère. Tu l’aurais pas croisé récemment ? Pas aujourd’hui, non.

On glandouille là une bonne demi-heure, en regardant tomber les premières gouttes de pluie, la tête s’effondrant parfois, vaincue par la fatigue, puis se redressant aussitôt. T’endors pas sinon c’est foutu !, se disent les alpinistes bloquées sur la paroi enneigée, menacés d'un engourdissement fatal. Nous voilà en somme comme des vieux qui se connaissent depuis la maternelle, et finissent leurs jours au comptoir, ayant largement fait le tour des choses à dire, se contentant de jouir de cette épaisseur de familiarité, malgré les épreuves, n’ayant plus rien à prouver, ni personne qui attende ou espère quoi que ce soit d’eux, parfaitement détachés, tranquilles. Malheureusement, je suis encore suffisamment jeune pour qu’on m’attende : le bahut est à trois-quart d’heure d’ici, faut que j’enfile une chemise propre, un pantalon digne de ce nom, que je me déguise en honnête citoyen, mange un morceau, tout cela en luttant contre une putain d’envie de pioncer, et pire encore, contre l'ennui, l'ennui qu'au fond nous n'avons de cesse de conjurer. L’enfer je vous dis, la journée qui s’annonce.

MON FRÈRE . 7h00

Le casque sur les oreilles : Heaven knows I’m miserable now. Je gare la voiture n’importe comment, le plus près possible de l’immeuble. Fait pas chaud ce matin, se sent obligée d’entonner Madame Sylvette entre les deux dents qui lui restent au milieu de la bouche. B’jour M’dame Sylvette ! Je suis pressé, j’dois aller bosser ! Une voisine comme on en rêve, tolérante, compréhensive, que l'irruption certains soirs dans le hall de l'immeuble d'une vingtaine de zigues aux cheveux rouges et violets n'effraie pas. Une lumière grisâtre pénètre par les fenêtres ouvertes et déprime le salon. Fermer les fenêtres à cause de la pluie. Petit-Déjeuner : pain sec et deux noix de beurre, un peu de confiture, un immense café à réchauffer. Tout en me déshabillant, bazardant le déguisement du soir pour me vêtir d’un autre, celui du travail, la douche on verra cet après midi, transvaser du sac à dos vers le cartable : de quoi écrire, Plotin, du tabac, le walkman, la K7 des Smiths, les papiers de la voiture, etc. Boire le café debout. Faut pas s’asseoir à cause du engelures mentales ! Toujours se maintenir en mouvement ! Tiens ? Le sac du frangin posé sur le canapé. Ptêt qu’il l’a oublié hier soir ? La porte de sa chambre est close, on n’entend pas un bruit venant de là. J’appuie délicatement sur le loquet : dans la pénombre, il respire doucement, allongé sur le ventre à même la couverture rêche, cette couverture qu’il aime tant, le visage enfoui dans l’oreiller, il respire amplement, il respire comme un enfant, je pense à lui, enfant, quand je l’observais tandis qu’il dormait, me demandant quels rêves l’animaient, j’étais moi-même un enfant, et le sommeil de mon frère m’impressionnait, mon frère me semblait à la fois paisible et fragile, je pressentais confusément qu’il était de mon devoir de veiller sur lui et sur son sommeil, et plus tard, il m’avoua qu’il avait peur de mourir en dormant, qu’il écoutait pendant de longues minutes les battements de son cœur résonner dans le matelas, qu’il les écoutait parce qu’il craignait que son cœur s’arrête de battre, il avait peur de bien des choses mon frère, peut-être a-t-il moins peur aujourd’hui, peut-être pas, peut-être qu’il a toujours aussi peur, peut-être que je devrais être là pour lui, pour le soutenir, ça je n’ai pas su le faire, je n’ai pas su être là pour lui donner des règles, un cadre, j’étais bien trop occupé à me soutenir moi-même, à me sortir d’affaire, à m’inventer une personnalité, j’ai négligé de soutenir mon frère, de m’intéresser à la personnalité de mon frère, je n’ai pas vu à quel point il souffrait, que le désordre et le chaos qu’il s’employait à disséminer autour de lui pouvaient signifier un appel à l’aide, j’étais trop occupé à domestiquer ma propre disposition au chaos, à apprivoiser mes désordres intérieurs, nous avons été lancés dans l’existence sans filets, condamnés à chercher par nous-même des objets susceptibles de résister à l’anéantissement, nous préparant à la fin des temps, foncièrement incapables d’adhérer au monde des adultes, trop vite incrédules, trop précocement en proie au doute, trop incroyants. Il bouge délicatement sur le côté gauche, ses boucles blondes glissant sur le rebord des draps. Je l'entends respirer.