Jeune femme à son piano

Le piano était un piano droit, en bois de merisier, fabriqué en Autriche. Ils l’avaient adossé au mur, si bien que lorsqu’elle jouait, le reste du monde se tenait derrière elle, lui demeurait invisible. Ils en avaient fait l’acquisition le jour même de leur aménagement dans l’appartement. Se moquant gentiment d’elle, il lui rappelait parfois qu’elle n’avait accepté de vivre avec lui qu’à la condition expresse qu’il y eût un piano. Elle n’était pas venue pour lui, ni pour le pays reculé qu’ils habitaient, mais pour le piano.

La pièce principale était vaste, le piano puissant, les notes résonnaient longuement jusque dans l’escalier. Elle se levait tard tandis qu’il partait travailler, et se couchait tôt, le reste de son temps se partageant entre la lecture de romans et de longues heures assise au piano, jouant ou bien se contentant d’être là, assise, rêvassant au dessus des touches noires et blanches, devant le mur de pierres apparentes.

Au début, quand il rentrait, elle s’arrêtait de jouer, ou posait son livre, puis il discutaient. Il lui racontait un peu sa journée. Elle ne sortait que rarement. On eût dit que les nouvelles que son compagnon apportait au sujet du dehors lui suffisait. Ces informations constituaient la seule fenêtre ouverte sur le monde extérieur et ses tourments, et elle semblait s’en contenter. Il s’en inquiétait parfois : « Tu t’ennuies pas ? T’es sûre ? ». Elle souriait : « Ça va. J’ai mes bouquins, mon piano, mes chats. Ça va comme ça. »

Sa manière de jouer lui paraissait étrange. Il n’avait jamais reçu la moindre éducation artistique et son expérience des mystères de la création était pour ainsi dire quasiment nulle. Son métier n’avait rien à voir avec ce monde là. Mais la manière qu’elle avait de jouer l’intriguait pourtant. Elle ne lisait jamais de partitions. Ce qu’elle jouait n’avait jamais été écrit nulle part ni par personne. Et jamais elle ne rejouait la même chose. Il ne parvenait pas, d’une fois sur l’autre, à se souvenir d’un thème, à identifier une mélodie. Elle improvisait sans doute. Elle improvisait probablement avec virtuosité à en croire le déferlement des notes qui parfois se répandaient dans l’espace tout autour de lui et jusque dans la rue. Étrange également sa manière d’achever ses morceaux, s’il faut les appeler ainsi : après quelques secondes, parfois quelques minutes, elle écartait soudainement les mains de l’instrument, laissait un temps de silence, qui pouvait durer seulement un instant, mais s’étendait parfois durant presque une heure, et demeurait assise là, comme si elle réfléchissait, comme si elle pensait à ce qui venait de se produire, et à ce qui allait maintenant se passer, puis elle jouait à nouveau, quelque chose de tout à fait différent, et ainsi de suite.

Pour l’auditeur, c’était horriblement frustrant. On eût dit un pianiste ivre qui oubliait ses partitions au fur et à mesure, condamné à recommencer encore et toujours, choisissant une mélodie dans un répertoire infini, jamais la même que la fois d’avant, et s’arrêtant au bout de quelques mesures, incapable d’en venir à bout, puis en commençant une autre, et ainsi de suite. Bientôt, il prit la décision d’installer son bureau à l’étage du dessus, parce qu’il ne supportait plus de l’entendre jouer ainsi, raison qu’il n’osa lui donner. Leurs relations s’appauvrirent. La frustration et la colère montaient en lui, bien qu’il n’en manifesta rien.

D’où tirait-elle son inspiration ? Des livres qu’elle lisait peut-être ? Elle rencontrait peu de monde — à la fin d’ailleurs, il n’accueillirent plus personne —, il ne lui connaissait que de rares amitiés, qu’elle semblait depuis son arrivée ici avoir tout à fait oubliées, ils ne sortaient jamais ni au cinéma ni au théâtre, s’étaient volontairement privés de télévision en s’installant à la campagne, et si parfois, le dimanche, ils s’autorisaient une brève promenade au milieu des champs, elle gardait, tandis qu’ils marchaient silencieusement, les yeux rivés vers le sol, ne contemplant aucunement le paysage mais plutôt ses propres pensées, pensées dont il n’avait qu’une connaissance approximative, et ce peu qu’il devinait le mettait mal à l’aise. « À quoi penses-tu quand tu es en train de jouer ? Vois-tu des images ? T’efforces-tu de traduire des émotions particulières ? » « Non, avouait-elle, — on sentait que cet aveu lui coûtait, ranimait une douleur bien trop familière — c’est quelque chose de beaucoup plus abstrait. En fait, je ne vois rien. Je suis pour ainsi dire aveugle. Ce que je ressens est lié à la musique. Exclusivement. Ce que je viens d’entendre et ce qui va se passer après. Je me situe toujours quelque part dans ce flux, entre une note et la suivante. J’ai une idée, une idée plus ou moins vague. Cette idée ne peut pas être exprimée autrement que par le piano. Ce n’est même pas mon idée. je me contente d’essayer de la saisir plus clairement, et de la suivre. Quelque chose qui émerge entre le piano et moi, qui s’impose à nous, quelque chose d’extrêmement puissant, contraignant, comme la logique ou les mathématiques. » Il comprenait cette allusion aux mathématiques, étant plus ou moins de la partie, mais, dans le cas présent, ces mots lui glaçaient le sang.

Le troublait également le fait qu’elle n’écoutait quasiment pas de musique, exceptée celle qui passait parfois à la radio, au milieu d’une émission littéraire ou d’un documentaire sonore. Elle en avait beaucoup écouté autrefois disait-elle. Aujourd’hui, c’était inutile – comme s'il lui fallait tirer son œuvre entièrement de son propre fonds.

Au bout de quelques mois, il osa lui demander – pourquoi cette question lui semblait-elle à ce point indécente ? – si elle avait songé à faire quelque chose de sa pratique musicale. « Quelque chose comme quoi ? » « Je ne sais pas. Un enregistrement, un disque ? Faire connaître ton travail ? Partager avec d’autres musiciens ? ». Il sentit qu’il venait de toucher un point aigu de cette douleur qui l’accompagnait sans relâche. « Je ne suis pas prête. Comment peux-tu croire que je sois prête à enregistrer quoi que ce soit ? »

Une année passa, creusant un fossé entre eux deux qu’il n’espérait plus pouvoir combler : il prit une maîtresse, ce qui lui paraissait somme toute une manière de rééquilibrer les choses, elle avait après tout pour son piano plus d’attention que pour lui. Il accepta une mutation qui l’éloignait du domicile pour la semaine. Il essaya encore d’établir le contact avec elle, déposa sur le rebord du clavier la carte professionnelle d’un psychologue — une amie avait pensé à une dépression — la carte avait disparu le lendemain, sans aucun commentaire. Il consulta pour lui-même. Il admit qu’il n’aurait pas la force de lutter — même s’il lui fut toujours difficile de nommer ce contre quoi il aurait du lutter. Une autre amie lui dit que ce piano devait être maudit. Son psychologue l’enjoignit de se sauver au moins lui-même, à défaut de sauver son couple. Que c’est peut-être au fond ce qu’elle souhaitait, qu’il s’en aille. Sa maîtresse l’attendait. Il prit sa décision, et il lui sembla alors qu’il souffrait plus qu’elle ne souffrit, ou que sa tristesse à elle n’était pas due à son départ, mais à l’objet infini qui l’occupait, et l’épuisait.

Après son départ, une rente lui assurant un revenu suffisant, elle demeura seule. Quand elle s’aventurait au dehors, par nécessité plutôt que par désir, les gens, comme on peut s’y attendre quand, dans une ville d’une taille aussi modeste, se trouve une femme seule, sans emploi et sans enfant, parlaient derrière son dos. Parce qu’on entendait en passant devant la fenêtre de l’appartement son étonnante musique, ils l’appelèrent bientôt « la pianiste », et sans doute pour cette raison qu’un nom avait malgré tout pu lui être donné, ils cessèrent bientôt de s’interroger à son sujet. Parfois, un visiteur s’arrêtait dans la rue, comme saisi par la mélodie, et tendait l’oreille pour écouter. Immanquablement, la performance musicale cessait brusquement au bout de quelques minutes. Le visiteur haussait alors les épaules et poursuivait son chemin.