Extraits
(extrait 1) L'homme au bandeau s'effondra dans la neige, et c'est à ce moment-là que nos regards se sont croisés, le mien et celui de l'homme qui se contentait jusqu'alors d'observer sans rien dire. J'étais fasciné par ce meurtre, et l'homme me regardait, également fasciné par ma présence. Quelques secondes se sont écoulées, le vent et la neige avaient repris leurs droits et saturaient toute perception. Mais quand il a tendu la main dans ma direction tout en parlant à son compagnon, celui avec le fusil, celui qui venait d'abattre un homme, j'ai su qu'il fallait que je me tire d'ici au plus vite, et, d'instinct, j'ai entrepris de remonter vers les crêtes : mes skis me porteraient là-haut plus rapidement que n'importe quel marcheur à pied. J'ai filé vers les gros rochers plantés sur la pente quelques dizaines de mètres au-dessus de moi, et ce n'est qu'une fois à l'abri que j'ai entendu hurler un des hommes, sans doute à mon attention — mais le vent a emporté ses paroles et je n'ai pas compris. Beaucoup plus distinctement, j'ai entendu la déflagration du fusil qui a suivi, et j'ai continué de prendre de la hauteur en m'élevant le long du ruisseau gelé.
(extrait 2) Tu aimes la lune quand elle est grise ? Je n'ai pas répondu, mais j'aurais pu répondre que je préférais la lune, quelle que soit sa couleur, quand elle ne menaçait pas de s'écraser sur nos têtes. Elle eut ce petit rire insupportable — qui m'insupportait étant donné les circonstances — et détala dans la prairie jusqu'au rocher de granit qui surplombait la combe. Viens donc, on verra mieux de là-haut ! Et la voilà qui grimpait sans effort manifeste au sommet du caillou. J'ai marmonné quelque chose comme quoi je resterai là, que maintenant c'en était assez, qu'elle file comme le vent, qu'elle s'envole même, cette fois-ci, je ne la suivrai pas.
(extrait 3) Ma joue collée contre la sienne, sa joue chaude, l'odeur qu'elle avait forcément en traînant comme elle en avait l'habitude dans les étables, j'essayais de capter son regard, un dernier regard, en vain, le blanc de ses yeux prenait toute la place comme si elle regardait le ciel, sa langue pendait en dehors de sa gueule, une langue rose interminable avec laquelle elle me léchait le visage quand elle était reconnaissante, après une promenade dans les montagnes par exemple — peut-être souhaitait-elle à cet instant mourir tranquille — la plupart des animaux quand ils sentent la mort arriver préfèrent s'isoler. Mais j'avais besoin d'être là, tout contre elle, de respirer avec elle ce dernier souffle, de sentir l'instant du dernier soubresaut, ma main droite caressait son poitrail et ma main gauche reposait sur son crâne. Tu peux partir maintenant, j'ai dit, je t'aime j'ai dit, en sanglotant j'ai dit, merci, merci, tu peux t'en aller ma chérie.
(extrait 4) Je suis sûre que dans ce bureau, il y a des enfants qui sont morts, à chaque fois que j'entre dans ce bureau pour voir la directrice, je ne peux pas être dans mon état normal car j'ai vu ces enfants, je suppose que la directrice ne sait rien de ce qui s'est passé autrefois dans ce bureau, car les enfants sont habillés à l'ancienne, tu vois, avec des vareuses bleues foncées, c'était bien avant que la directrice ne s'installe dans ce bureau, tu vois.
(extrait 6) Si finalement elle s'est enfermée là dans ma douche c'est bien que tout vieil infortuné que je sois... Bref ! Venons en au fait ! Surgissant donc enveloppée d'une serviette longue ornée d'un Bugs Bunny hilare qui dissimule tout des épaules aux mollets qu'elle a fort rondelets s'avance devant moi qui je le rappelle attend puisqu'elle m'a dit d'attendre bouge pas ! (où donc irais-je ? même pas un bureau dans ce trou) et là, avec un large sourire rose et humide ses cheveux blonds déferlant sur la serviette même pas sèche ! pas du tout sèche ! : laisse glisser son voile et son Bunny, et là juste à la hauteur de mes yeux de mon nez de ma bouche très exactement le bas du ventre rebondi et le pubis orné d'un poil ras soigneusement taillé et par dessous car évidemment quoique un peu suffoquant j'ai la présence d'esprit d'y jeter un œil avant de lever la tête les lèvres saillantes et perlantes aller donc y voir à l'étage au dessus : d'éclatantes et fières poitrines au bout desquelles ces larges mamelons bruns à vous couper le souffle — Le souffle coupé je parviens avec peine à me détacher de ces merveilles et tente une communication verbale à destination de cette bouille hilare comme Bunny, lequel gît désormais à terre, mon pauvre lapin, c'est mon tour maintenant, chacun le sien ! et : « Bonjour Toi » ce qui la fait rire évidemment, tellement c'est inapproprié et par vengeance et n'y tenant plus faut pas exagérer quand même je ne suis pas un poète et rien moins qu'un contemplatif en ces affaires-là, je saisis ce qui se présente devant moi et veut bien se laisser saisir, à pleine bouche.
(extrait 7)
J'ai fini par atteindre un rivage : une vaste étendue d'eau, probablement un bras de mer, saturait l'horizon, me séparant des terres que j'imagine au loin. Depuis, je marche en longeant la côte, quand la topographie m'y autorise, et trop souvent, un glacier s'écrasant dans les eaux sombres, ou bien d'interminables falaises gelées, m'obligent à d'infinis détours. Je me prends à penser qu'il n'est peut-être aucun accès à aucune autre terre par ce chemin-là, que j'arpente en réalité une île, une île gigantesque, dont je fais le tour, qu'après la catastrophe, par je ne sais quel miracle, le morceau de terre sur lequel nous étions réfugiés s'est détaché du continent, ou que l'océan a repris ses droits recouvrant les isthmes et les péninsules, noyant les zones côtières, et me voilà emprisonné sur la partie la plus hostile du monde dévasté.
(extrait 8)
Il rentra à la fin de l'automne. Elle dit : « Je peux voir la neige dans tes yeux ». Dix jours plus tard, déjà, il était reparti. Par orgueil, ou bien parce qu'elle désirait son bien à lui, jamais elle n'aurait manifesté le désir de le retenir, jamais elle n'aurait osé se plaindre, jamais elle ne lui aurait demandé de choisir. Ce fut sa dernière randonnée. En traversant une pente en devers, il perdit pied, le passage était facile d'accès, il en traversait de bien plus dangereux, c'était stupide de mourir ainsi, mais il glissa sur une plaque de glace interminable, son corps lancé comme une balle inerte, incontrôlable, percuta violemment un rocher, puis un autre, et quand la chute prit fin, il était déjà bel et bien mort. On l'informa de sa disparition dans l'après-midi, mais elle l'avait déjà vue en rêve, des images sinistres la hantaient depuis son départ. Elle était jeune encore, elle refit sa vie comme on dit.
(extrait 9 — pour José Bubu )
L'heure était venue de regagner le bateau. La journée avait été correcte, sans plus. En remontant pour la cinquième fois, il se sentait particulièrement bien, c'était encore meilleur quand il pleuvait sur l'étang, il travaillait sous la surface striée de petits éclats lumineux, protégé, à l'abri, enveloppé et confiant, se mouvant sans peine, effleurant la vase. Il émergea au milieu de l'immensité, il s'arrima à la bouée secouée par les vagues discrètes, le sac rempli de palourdes suspendu à sa ceinture, fit glisser son masque par dessus son crâne, et regarda en direction de l'endroit où ils avaient ancré le bateau.
Le bateau n'était plus là où il était censé être. Peut-être s'était-il en nageant écarté plus qu'il n'aurait cru du point de ralliement ? Il regarda encore. Seules les eaux infinies de l'étang s'offrait à lui, masse sombre sous le ciel encore plus sombre.
(extrait 10)
À plusieurs reprises, elle s'est enfui. Avant la fin. Parfois, je la récupérais dans l'escalier, ce grand escalier sombre en bois foncé – j'avais toujours peur qu'elle se rompe le cou en le dévalant, prise d'une sorte de terreur qui ne lui laissait d'autre choix que de fuir à l'instant. S'ensuivait un corps à corps confus, elle s'efforçant d'échapper à ma voix, à mon corps qui s'interposait, à mes mains qui lui saisissaient le bras : « Attendez ! Je ne peux pas vous laisser partir dans cet état ! » Parfois alors, elle remontait. Elle s'installait à nouveau, généralement à un autre endroit de la pièce, par exemple, s'asseyait à même le sol, et j'en faisais autant, ou pas, et la séance pouvait durer une heure de plus que prévu si j'en avais le loisir. Nous parlions de ce qui venait de se passer ou de tout autre chose. Nous nous efforcions de rétablir une apparence de relation civilisée.
(...)
Un soir je l'ai cherchée — sur les voies de chemin de fer — je crois que je cherchais quel fil tirer de l'écheveau des paroles qu'elle m'avait confiées. Je sentais que j'étais en train de la perdre, précisément ce soir là Elle m'avait décrit le plaisir qu'elle prenait à s'allonger sur les rails en hiver, les rails de la pauvre voie du chemin de fer local, sur lesquels passe un train par jour, quand il en passe un, comment avec le froid glacial, sa peau, ses vêtements, finissaient par coller au métal, qu'elle attendait là qu'une locomotive survienne dans un fracas strident, un engin de mort lancé à vive allure espérant qu'elle n'aurait pas le temps de.
Je ne l'ai pas trouvé ce soir-là mais, peu après, je suis tombé malade, des douleurs abdominales qui me pliaient en deux, jusqu'à ce que je tombe à genoux, et me clouaient au sol.
(extrait 11)
DE LA VISITE - d'abord le ferrailleux grondement chaotique d'un moteur qu'on entend de fort loin qui résonne dans toute la prairie (je quitte ma cuisine deux poignées de riz faisant une gigue subaquatique de tous les diables dans une casserole et sors voir un peu) puis jaillissant de l'arrière du pickup un border colley jappant et haletant langue pendante et filant au sprint dans les grandes étendues de jouissance infinies, faut les voir mater un troupeau de vaches redevenues à moitié sauvages ! là pas de troupeau mais tout un univers de stimuli sensoriels dont nous autres, bipèdes vulgaires, ignorons tout ou presque, enfin s'extirpant avec lenteur de l'engin de locomotion décorée d'éclaboussures des tourbières environnantes, un gitane au bec et la casquette enfoncée jusqu'aux joues, mon propriétaire, si je puis dire, soixante-dix printemps au moins mais le pas assuré et le regard vaillant avec ses petits yeux malins entourés de fines veines rouges saillantes, mon propriétaire, que j'ai payé d'avance, et grassement, au vu des prestations du logement en question, mon propriétaire qui fait j'imagine sa visite de courtoisie, ou de contrôle ou qui vient prendre quelques informations destinées à satisfaire la curiosité des habitants du village voisin, ce qui se comprend, savoir si je suis mort ou pas, si je suis réellement complètement cinglé ou juste un peu dérangé, vu que la première route est à deux heures de marche et qu'il a neigé la semaine dernière
(extrait 12)
Une vie sans animaux, elle ne vaudrait pas la peine, pensé-je, cet après-midi en redescendant du col, j'ai croisé un renard, il filait à travers la route minuscule, s'est réfugié sous les sapins, ce renard m'a rappelé un autre renard, un renard que je croisais quasiment chaque jour quand j'habitais dans une ferme, à trois kilomètres du premier village, c'était il y a bien longtemps, une ferme isolée au milieu des blés, je louais une sorte de maison hors saison, parce que, hors saison, les paysans m'avaient fait un prix, j'y ai vécu six mois, entre janvier et juin, il y avait dans cette maison sept lits et je dormais chaque soir dans un lit différent, quand je n'allais pas travailler, je passais mes journées dans cette maison, ou dans le jardin, à lire ou écouter la radio, mais tous les matins, j'allais au café à pied depuis la ferme isolée jusqu'au village, je passais par un petit morceau de forêt, il y avait un sentier, et, chaque matin, je croisais ce renard, un petit renard à la robe rousse et une longue queue touffue, à force de se rencontrer, le renard n'avait plus vraiment peur, il savait sans doute que je ne faisais que passer, sans lui vouloir aucun mal, sans rien lui vouloir en réalité, je me contentais de me réjouir qu'il y ait là, dans ce bois, aux abords de ce sentier, un renard, qui avait ses habitudes, et moi j'avais les miennes, on était fait pour s'entendre donc, je suppose que les paysans dans leur ferme avec leurs poules n'auraient pas apprécié la présence de ce renard dans le bois à côté comme je l'appréciais, mais c'est ainsi, que voulez-vous, les poules n'ont jamais fait bon ménage avec les renards et les propriétaires de poules voient les renards d'un mauvais oeil, ce qui peut se comprendre, pensé-je en regardant ce renard filer devant la voiture tandis que je descendais d'une longue randonnée à skis sur les hauteurs du col de la Molède.
(extrait 13)
Maurice se lève invariablement à cinq heures, on n'imagine pas à quel point c'est affreux de se lever si tôt, le désespoir qui vous accable, surtout en hiver, quand la nuit encore se montre d'une densité si impénétrable, il se lève non pas parce qu'il s'éveille, en réalité, ça fait déjà deux bonnes heures qu'il ne dort plus, ou alors plus vraiment, une partie de lui rêvasse, une autre surveille les chiffres rougeoyants du réveil matin, attend cinq heures, il pense que cinq heures est une heure raisonnable pour s'extirper du lit, enfiler un pull, allumer la radio, certains journaux radiophoniques démarrent à cinq heures, les émeutes prennent chaque matin de l'ampleur, le gouvernement et l'armée sont divisées entre l'intervention au Maghreb et le rétablissement de l'ordre dans les villes du pays, encore deux heures avant l'ouverture de la boulangerie et du bureau de tabac où il pourra acheter le journal et si ce matin est le matin d'un dimanche alors Maurice, avant d'aller à la messe jouera sur son orgue électrique de vieux airs de bal ou de la musique sacrée de sa composition, car Maurice, qui, lorsqu'il travaillait, était électricien, se rêve organiste à la Cathédrale, et Maurice, qui croit en Dieu sans enthousiasme, ne manquerait jamais la messe du dimanche, à cause de l'orgue, bien qu'il n'ait jamais osé, non, jamais, demander si par hasard il aurait pu, juste pour voir, grimper tout au sommet de la nef jusqu'au fauteuil de l'organiste, bien qu'il aurait tellement aimé, de ses doigts fins et méticuleux actionner les grandes orgues cuivrées, immenses sous ses doigts fins.