Émeute

emeute

(Illustration : Claire Dori)

Quand, alors qu'il rentrait chez lui, les bandes de jeunes cagoulés commencèrent à se rassembler sur les trottoirs, quand, armés de battes de base-ball, ils commencèrent à frapper les objets tout autour d'eux, les voitures, les poubelles, les cabines téléphoniques, les panneaux de signalisation, tout ce que le monde autour d'eux comptait d'objets solides, toutes ces choses qu'habituellement on préférait ou bien éviter ou bien soumettre à quelque usage, quand ils se saisirent de briques et de pavés pour les projeter violemment sur les vitrines des boutiques, les unes éclatant en mille petites éclats de verre, les autres résistant comme savent faire les vitrines les plus épaisses, après tout, les vitrines sont aussi des murs, sont à la fois des murs, qui séparent le dedans du dehors, qui protègent l'intérieur et la propriété, comme les murs, tout en ouvrant également aux perceptions des passants un espace de promesses, tout en suscitant par le tableau qu'elles offrent le désir et l'envie, c'est là le drame des vitrines, elles se tiennent toujours sur la corde raide, donnent et refusent tout en même temps, c'est leur paradoxe qui fait leur charme et leur vulnérabilité, imaginez un instant qu'à la place des vitrines on pose des murs, ce pourquoi elles amplifient la frustration, si à la place des vitrines on posait des murs, ça ne serait pas bon pour le commerce évidemment, mais peut-être les jeunes ne lanceraient pas des cailloux dans les vitrines, quand, alors que les dernières vitrines, les plus coriaces, les plus attachées au droit de la propriété, finissaient elles aussi par céder, les jeunes firent irruption à l'intérieur des boutiques et entreprirent de s'emparer des choses et des objets qu'ils convoitaient, tandis que les sacs à dos se remplissaient à une vitesse proprement ahurissante, comme si chaque pillard savait parfaitement ce qu'il était censé emporter, comme s'il l'avait inscrit sur une liste, et qu'il connaissait très exactement l'emplacement des objets convoités sur les rayonnages, c'était presque un plaisir de les voir agir ainsi, avec autant de célérité et de précision, il pensa : c'est un travail d'équipe, et un travail bien fait, sans fioriture, rien n'était laissé au hasard, la violence des faits passait au second plan derrière la détermination des pillards, ils savaient ce qu'ils faisaient, on eût dit qu'ils avaient toujours fait ce genre de choses, ou bien qu'il s'étaient entraînés longuement et patiemment, quand ils formèrent à nouveau un groupe sur le trottoir, désormais chargés des fruits de leurs larcins, délibérant sans doute afin de déterminer quelle suite donner à leur affaire, consultant l'écran de leurs téléphones, quand ils semblèrent d'accord concernant le futur immédiat et filèrent en direction du centre ville et des rues piétonnes, marchant d'un pas décidé sous leurs capuches sombres, il les suivit. Il les suivit d'abord sans y penser. Il revenait d'une de ces longues marches dont il était coutumier, et, pour l'occasion, était lui-même vêtu d'un survêtement de coton surmonté d'une capuche, il marchait ainsi de longues heures, en partie parce qu'il était désœuvré, en partie parce qu'il aimait cela tout simplement. C'était un garçon solitaire et paisible, à qui manquaient simplement la volonté et l'esprit d'entreprise, en conséquence de quoi il avait peu d'avenir. Il aimait marcher et trimballait toujours avec lui, glissé dans un petit sac à dos, un carnet à dessin et quelques crayons. Il s'arrêtait parfois pour dessiner, parfois, il écrivait un début de poème, qu'il complétait éventuellement au retour chez lui. Ces jeunes, il n'en connaissait aucun, peut-être en avait-il croisé dans la rue, mais jamais il n'aurait osé leur adresser la parole, il était de ceux qui, à force d'expérience, se montre doté d'un talent particulier pour raser les murs, pour éviter les ennuis, pour se fondre dans n'importe quel décor, si bien que même les plus proches voisins finissent par les oublier, qu'ils finissent par disparaître même aux yeux de l'administration, de ceux enfin que les caméras de surveillance qui désormais scrutaient chaque recoin de chaque rue semblent négliger : on ne voit aucune raison de soupçonner un type pareil, on ne le voit pas tout simplement. Mais il les avait suivis, il s'était joint à eux, s'était agrégé avec cette discrétion hors du commun à leur groupe, il avait remonté sa capuche, puis s'était glissé au milieu d'eux, et marchait d'un bon pas, semblable aux leurs, en direction du centre ville, eux semblaient savoir où aller, lui se contentait de les suivre. Il se dit que peut-être d'autres, exactement comme lui, s'étaient joints au groupe l'air de rien, et se contentaient de suivre. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, ils se trouvaient plus nombreux, formaient bientôt une petite foule. Ils croisèrent des passants, des touristes et des hommes d'affaire sortant de leurs automobiles luxueuses et pénétrant dans des hôtels de luxe. Quelques insultes fusèrent, suivies de pavés. Des pare brises éclatèrent à leur passage, des gens courraient se réfugier dans des endroits moins exposés, il se sentait à l'intérieur du ventre d'un gros dragon vorace et effrayant, mais il était tranquille à l'intérieur de ce ventre, comme un parasite inoffensif dans le ventre de ce gros dragon, et même quand il vit deux policemen qui se tenaient de l'autre côté de la rue parler fébrilement dans leur talkie-walkie, il n'eut pas peur. Arrivés devant le quartier des magasins high-tech, dont les vitrines présentaient les derniers modèles d'ordinateurs portables, et d'autres objets rutilants dont il ignorait l'usage et qui lui paraissaient tout droit sortis d'un film de science-fiction, il n'avait jamais possédé d'ordinateur à lui, faute d'argent et faute d'intérêt pour la chose, les briques jaillirent des mains vengeresses des jeunes qui l'entouraient, et firent éclater l'obstacle qui les séparait du futur. À droite du magasin immense, s'élevant sur plusieurs étages, que les pillards avaient pris pour cible, une librairie d'art et de philosophie renommée, d'une taille bien plus modeste, se dressait timidement. Dans la cohue, tandis que les enfants de la rue déferlaient par vagues dans le palais des technologies, un pavé heurta discrètement pour ainsi dire l'étroite vitrine de la librairie d'Arts et de Philosophie, qui se fêla un peu, avant qu'un autre projectile frappe à nouveau, puis un autre, après quoi elle s'émietta et s'effondra. Il entra sur la pointe des pieds au milieu des gravas : la lumière des lampadaires de la rue caressait doucement les rayons saturés de livres. Il s'efforçait d'en décrypter les titres inscrits sur les tranches, il les effleurait délicatement. Puis il s'enfonça dans les profondeurs du magasin. Le sol était couvert d'une moquette de laine, un silence étonnant régnait. Personne ne l'avait suivi. Les jeunes pillaient le magasin d'à côté, lui avait brisé la vitrine de cette librairie, peut-être dans l'intention de la piller, mais il est difficile de piller un magasin quel qu'il soit quand on est seul : il ne savait pas au juste par quoi commencer. Il y avait tellement de livres, il entrevoyait des livres magnifiques, d'innombrables monographies d'artiste qu'il ne connaissait parfois que de nom, chacun de ces livres lui aurait coûté, si tant est que l'idée saugrenue de les acheter lui ait traversé l'esprit, un quart de ses allocations, mais bizarrement il n'y pensait pas, Il glissa dans son sac à dos une monographie sur Vermeer, et un recueil de poèmes d'Henri Michaux avec des dessins de l'auteur, puis regagna le trottoir où s'attroupaient à nouveau les jeunes. Le groupe s'éparpilla, tandis que les sirènes de voitures de police hurlaient sur la ville dans les rues de laquelle il s'empressa lui aussi de disparaître.