Coma
Installé sur le trône frôlant l’extase, une bière rousse à mes pieds — même dans ces circonstances faut penser au ravitaillement, des fois que ça s’éterniserait et pas question de perdre le rythme : on buvait et fumait sans interruption depuis trois heures — j’avise les armoires à pharmacie disposées de part et d’autre à portée de main (pas un bouquin dans ces toilettes) — moi, dans ces moments là, faut de la lecture, sinon j’ai la déplorable impression de perdre mon temps. Quelques boîtes au hasard. Lisons les notices : ........... J’ai la vue qui baisse ou c’est écrit tout petit ? Le papa de notre hôte est dentiste. Je suis en train de m'en mettre une bonne dans une maison de dentiste. Bizarrement le fiston, qui au demeurant est aussi mon amant, milite au parti des travailleurs — il fait office, m’a-t-il expliqué un matin au réveil alors qu’ouvrant un œil je le découvrais au bas du lit musclant ses abdominaux, qu'il avait selon moi déjà bien assez respectable, d’instructeur en arts martiaux — pour le jour de la révolution ajoute-t-il. Ha ? Le jour de la descente en règle chez tous les bourgeois que compte cette satanée cité en vue de la redistribution aux masses laborieuses ? Hum. Faudra commencer par ton père alors ! Mais bon, c’est bien connu : tu n’auras plus ni père ni mère ni frère ni soeur. Tu me laisseras la chaine hi-fi please ? Et si je deviens à mon tour un bourgeois ? Tu feras une descente aussi ?. En attendant ce grand soir — moi, je fais juste profession de ne croire à rien —, voyons voir un peu ces jolies pilules colorées. J’en glisse quelques unes dans le creux de la main, puisant à de multiples boîtes, au gré du nom : ..................... Une pensée tout de même, fugace, fulgurant dans un coin reculé de la préconscience qui me reste, fait mine de se manifester (« ce serait’y pas un poil dangereux ce que je m’apprête à faire là ? une forme de suicide non ? Quelque chose d'approchant en tous cas. »), pensée qui s’évanouit aussitôt dans les limbes, mes plus fidèles compagnes, incapable de se frayer un chemin décent au travers de ces multiples explosions proto-émotionnelles, une rouge, une bleue, une verte ! hop, une goulée de bière rousse là dessus, puis deux trois blanches pour la route, et une autre goulée. Ça doit faire une bonne quinzaine au total : qui vivre verra ! Du coup, se lever, rejoindre la bande taillant la causette, échafaudant pendant mon absence des plans torturés pour la soirée qui s’annonce, moi arborant mon plus grand sourire niais, pipant pas un mot de mes expériences pharmaceutiques, et nous voilà, sans que j’ai vraiment suivi le programme des opérations futures — il était question d’aller faire une invasion chez untel, qui devait quelques menues monnaies à untel, question de se faire rembourser un peu, en nature de préférence, afghane de préférence, puis d’une éventuelle orgie à laquelle, crime impardonnable, on n’avait pas daigné nous inviter, donc on allait s’inviter nous mêmes, bref, les atrocités habituelles —, nous voilà partis. Évidemment, c’est moi qui conduit — je suis après tout le seul à avoir le fameux permis, et la voiture et les clés ! Manque d’emboutir le superbe portail en ébène (?) à la sortie du jardin, puis trente à l’heure, tout doucettement, je prends la direction de je ne sais plus bien où. Au premiers feux, faut cligner de l’œil, bien fort, parce que des feux, bizarrement, j’en vois deux au lieu d’un. Merde, c’est la première fois que, même en clignant de l’œil très fort, je vois encore deux feux au lieu d’un. Et deux lignes pointillés au lieu d’une. Mais c’est amusant, c’est amusant, on va y arriver, doucement surtout, faut se concentrer, à cause des petits points colorés là qui vous font une danse de lucioles juste sous les paupières — se pourrait-il que chacun de ces cachetons ingurgités fassent retour dans le réel sous une forme hallucinatoire ? Viennent me perturber la perception les saligauds ! On se gare là (garer étant un bien grand mot) au fond du jardin, deux roues sur le trottoir, les deux autres dans l'herbe. Bizarrement, on fait une entrée tout en discrétion, genre camouflage, enjambant le muret au fond du jardin, progressant sous le couvert des arbres, bref : ça ressemble à un cambriolage où je m'y connais pas ! Cela dit : la conduite du véhicule m’a comme qui dirait positivement épuisé, et même, sans exagérer, anéanti. M'épargnant la peine de galipettes criminelles dans le jardin, je m’étale de toute la longueur de mon corps intoxiqué dans les mauvaises herbes, et, sans égard pour la situation, dont je me fiche alors tout à fait, plonge dans un sommeil absolu. Ma joue droite est soudainement fouettée par les eaux d’un torrent glacial. Je tente de m’accrocher à une branche de saule qui pendouille au dessus des rochers : elle me revient en pleine tête d’un coup sec. « T’es réveillé ? » Hum. Lever délicatement une paupière, puis l’autre — pas d’empressement, faudrait pas qu’elles se décollent des globes occulaires !. La douce lumière de la fin du jour. Mon frère et mon amant penchés au-dessus de moi. Je reconnais la pile de livres sur la table de nuit, ma table de nuit, et (mon frère) : « Désolé pour la claque hein ! Mais là tu nous as fait peur, on allait appeler un médecin. » ha bon oui — rassembler les bribes de fragments d’images qui me viennent d’abord — et pourquoi donc le médecin ? ben oui, je me sens plutôt bien : une douce fraîcheur glisse de la fenêtre sur mon torse nu, alors, exceptée cette faim immense dont je viens à l'instant de prendre conscience, j’ai plutôt le sentiment de baigner dans un océan de lucidité, d’être doté d’une perception éclairée — comme si j’avais atteint le énième stade de la perception éclairée, un stade plutôt élevé. « Tu sais quel jour on est ? » qu’il me demande, mon cher amant. Heu. Attendez voir. Je me souviens de vendredi, oui vendredi soir, on causait chez ton père là, suis allé aux toilettes, hum.. Samedi ? (je dis ça sans trop y croire du coup). « Lundi », énonce mon frère d’un air accablé, « lundi soir ». Ha. Quand même. Je dors depuis trois jours et trois nuits. C’est plus vraiment dormir ça. « Vous ne vous êtes pas dits que j’étais tombé dans le coma les gars ? ». « Ben. On commençait à se demander oui. » On se redresse. Frais comme un gardon frayant dans les eaux vives au printemps. J’ai vraiment faim. Tout en préparant une vaste platée de pâtes, je raconte mon passage éclair aux toilettes du paternel, en échange de quoi on me raconte comment je fus rapatrié dans la soirée du vendredi jusqu’ici, après quoi l’équipée sauvage dura tout le week end bien sûr. C’est pas qu’on t’avait oublié, mais si on avait su que t’avais avalé tous ces machins, pour sûr qu’on se serait inquiété. Plus tard, quand on se retrouve un peu tranquilles l’amant et moi : me demande ce que j’ai foutu exactement, ce que j’avais en tête, si tant est que j’ai eu quelque chose en tête, tu veux dire quelque chose comme un suicide, quelque chose comme ça ? Le problème, c’est que j’en sais foutre rien. Et là, je ne plaisante plus. J’ai cessé de boire depuis mon réveil, ça fait deux jours de sobriété, qui vous disposent à la réflexion, et ça ne plaisante plus. Je ne sais pas. C’était pour ainsi dire logique. Il était évident que je devais le faire. Comme si de toutes façons, ça n’aurait fait aucune différence, que je pouvais partir maintenant ou plus tard. Je m’en foutais. Je me suis réveillé finalement, mais ça m’est égal. Je n’arrive pas à considérer ce geste comme une connerie. Je vois ça comme jouer à la roulette russe. Comme un jeu. Me réveiller ou pas, ça m’est égal. C’est cela qui fait peur. Je me fais peur en fait. « Tu fais chier », qu'il a dit.