Abendstern
Les nuits dernières, qu'en restait-il ? Et les nuits d'avant, bien avant qu'il ait débarqué dans la station thermale, c'était il y a une semaine, et déjà, sans qu'il ait pris le temps de s'adapter à ce nouvel environnement, sans qu'il ait pris le temps de se poser et de profiter un peu de la solitude, loin de Paris, loin de Nathalie, loin du théâtre, voilà qu'il s'était déjà entiché non pas seulement d'une femme, mais de deux, et de la seconde il ignorait le nom, car elle n'avait pas souhaité le lui dire, même pas son prénom, la première s'appelait Sophie, et il savait qu'elle tenait la bijouterie artisanale dans la ruelle adjacente à celle où il travaillait, il était entré par curiosité dans sa boutique à cause des pierres, lui travaillait le cuir, la boutique n'ouvrait que deux mois en été, et quelques semaines en hiver, durant la saison touristique, le reste du temps il vivait sur Paris, réalisant les décors pour des troupes de théâtre, ou bien travaillait sur les marchés à Nice et sur la côte, le reste du temps il vivait plus ou moins avec Nathalie, mais, dès qu'il quittait paris, dès qu'il se retrouvait seul, il lui fallait aussitôt, le soir même, le premier soir, sortir et trouver de la compagnie, il ne supportait pas la solitude, il lui fallait quelqu'un avec qui passer la soirée, la nuit, il sortait, et ses nuits n'en finissaient pas, à peine avait-il fermé boutique, rangé ses outils, les ciseaux, la rainette, les poinçons, les échantillons de cuir, les peaux tannées, déjà il sentait une sorte d'excitation monter, un flux puissant s'éveiller au fond de son ventre, et circuler dans ses veines, dans son magasin, il écoutait Schubert, les lieder, il passait les lieder toute la journée, penché sur sa table, travaillant le cuir, le martelant, il chantait à tue tête avec Fischer-Dieskau, il connaissait les poèmes par cœur, malgré son allemand approximatif, parfois un client poussait la porte de la boutique et la cloche à l'entrée sonnait, il s'arrêtait de chanter et de travailler à regret, baissait le son, Schubert s'évanouissait, mais le soir venu, à l'approche de la nuit, il devenait un autre homme, un prédateur, même quand il habitait à Paris avec Nathalie, un soir sur deux il ne rentrait pas avant deux heures du matin, et souvent, quand il rentrait, il avait été avec une autre, il aimait Nathalie, et n'avait pas de maîtresse attitrée, il l'aimait mais ne pouvait pas s'en empêcher, c'était à cause de la nuit, c'était à cause de cette puissance qui montait en lui quand le soir venait, et quand il quittait Paris pour aller travailler en province, laissant Nathalie, c'était pire, plus rien de le retenait, Nathalie l'appelait souvent en début de soirée, peut-être espérait-elle le retenir avec sa voix au téléphone, mais sa voix au téléphone ne pouvait rien contre ce désir qui montait en lui et l'emportait au dehors comme ces dernières nuits, cette semaine terrible, au cours de laquelle il avait si peu dormi, d'abord il avait invité Sophie à dîner, parce qu'ils seraient voisins pour l'été, elle était divorcée depuis l'hiver, ils s'étaient trouvés des points communs, leur métier, l'horreur de la solitude, si bien que cette nuit-là, la première nuit depuis qu'il avait quitté Paris, il s'était endormi près d'une femme, il n'éprouvait aucune culpabilité, rien dans ce qu'il éprouvait ne ressemblait à la culpabilité qu'il avait pu éprouver en d'autres circonstances, rares il est vrai, et anciennes, des situations où il avait menti à sa mère par exemple, quand il était enfant, là, il n'éprouvait rien, il avait séduit cette femme, ils avaient couché ensemble, mais il n'éprouvait rien de particulier, sinon quelque vague satisfaction, la satisfaction non pas tant d'avoir joui, ou qu'elle eut joui, si tel était le cas, mais il n'en savait rien au juste, il lui semblait qu'elle avait joui, mais après tout elle aurait tout aussi bien pu simuler, cela lui importait peu, comme sa jouissance lui importait peu, il l'avait fait parce qu'il fallait en arriver là, parce qu'il l'avait séduite et que faire l'amour était ce qui devait arriver ensuite, une conséquence irrésistible des artifices qu'il avait mis en œuvre durant le repas, les mots et les formules sophistiquées, son admirable répartie, sa manière de teinter toute conversation d'ironie, il s'étonnait d'être capable de tant de finisse alors même, il ne pouvait l'ignorer, que l'énergie qui, à l'origine, alimentait cette sophistication venait tout droit de son ventre, et même de son bas-ventre, c'était affreux quand il y songeait, tout partait de son bas ventre, au départ, puis, se métamorphosait en phrases galantes, se déguisait en cette sorte de poésie teintée d'ironie, pour retourner finalement plus tard, quand la nuit les emportait, au bas ventre dont toute cette comédie était issue, l'amour lui semblait un cercle sans fin, son bas ventre et sa finesse, faces opposées d'une même pièce, ils les haïssait tous deux, mais enfin, il avait sans doute ce qu'il voulait, mais que voulait-il ? Que restait-il de cette nuit-là ? Et des nuits d'après ? Puis il avait rencontré la fille qui ne souhaitait pas divulguer son nom, dans un café, après une dispute avec Sophie, il s'était aussi disputé avec Nathalie au téléphone un peu plus tôt, s'était mis à boire, s'était planté au comptoir avec l'intention de boire jusqu'à ce que l'ivresse le contraigne au sommeil, peut-être avait-il au fond une peur terrible de s'endormir ? De s'endormir seul ? Peut-être avait-il peur, s'il se couchait seul, ou bien à jeun, de ne jamais parvenir à s'endormir, peut-être toute cette excitation qui l'envahissait au crépuscule n'était rien d'autre que l'envers de sa peur panique de s'endormir seul ? Les yeux de l'inconnue brillaient dans la pénombre du comptoir que des lampes discrètes aux lumières tamisées caressaient, et bientôt il fut à côté d'elle, et c'était sa voix qui parlait, c'était elle qui le séduisait avec ce sourire énigmatique, connaissait-il la cascade au-dessus du village, la cascade dont les eaux brûlantes déferlaient dans les vasques en contrebas, dont on captait le flux pour soigner les patients du centre thermal, savait-il qu'un peu plus haut, un sentier escarpé menait à une autre cascade, dont les eaux plongeaient dans un bassin ouvert en plein ciel, bordé de rochers et de vieux chênes ? Elle aimait à s'y baigner et aimerait s'y baigner cette nuit, il dit que oui, il aimerait aussi, et bientôt ils furent dehors, gravissant en riant le sentier obscur, glissant et s'accrochant aux plantes grasses et s'éraflant les genoux sur les rochers, puis ils furent là-haut, sous la cascade, contre la paroi, et bientôt ils furent nus tous les deux, nageant dans le bassin, jouant, et bientôt ils firent l'amour dans la nuit, la fille qui ne voulait pas dire son nom riait, lui chantait du Schubert, Am Flusse, l'eau était incroyablement chaude, presque rouge sous le quartier de lune qui prodiguait sa lumière, il se sentait comme une bête sauvage dans la nuit, il pensa qu'il vivait là le sommet de toutes les nuits précédentes, que cette nuit-là les résumait à la perfection, qu'il avait toute sa vie, durant toutes ces nuits, attendu une nuit pareille, il sentit qu'il coïncidait exactement avec ce qu'il n'avait cessé d'être quand le soir le prenait, bien qu'il ne l'eût jusqu'à présent été que de manière approximative, tout se trouvait rassemblé, la nuit, Schubert, cette femme admirable, la finesse et la sauvagerie.
Pourquoi, alors qu'il rentrait chez lui, sentait-il un creux grandir au bas de son ventre, s'amplifier irrésistiblement jusqu'à ce qu'il ouvre la porte de l'appartement, et pourquoi s'effondra-t-il ainsi sur son lit, en proie à la plus intense tristesse qu'il ait jamais vécue ?
Le lendemain à son travail, il écouta en boucle ce lieder qu'il aimait tant, Abendstern, ce lieder qui dont la beauté noyait son esprit, il découpait le cuir avec lenteur et des larmes montaient du creux qui avait grandi dans son ventre durant la nuit, Abendstern pénétrait dans son ventre vide, l'emplissait, il devenait le poème et le chant, et le piano rythmait sa respiration. Néanmoins, il se sentait vidé et privé de quelque chose, d'une sorte de chaleur, d'un âtre qui brûlait habituellement dans son ventre et dont il ne restait que des cendres froides, il lui semblait que si la musique s'arrêtait, il disparaîtrait aussitôt, s'effondrerait sur lui-même comme une enveloppe creuse sombrant dans le néant. La journée s'étira, interminable, de rares clients poussèrent la porte du magasin, il ne vendit rien, et quand l'heure de la débauche fut venue, il n'éprouvait aucun désir, sinon celui de rentrer chez lui, de fermer portes et volets, en écoutant Schubert, ou bien même de n'écouter rien : ce qu'il fit.
La chambre qu'il louait pour la saison était meublée comme si une vieille dame âgée peu fortunée avait vécu là, et l'avait abandonnée juste avant qu'il s'installe. Le papier peint s'étalait en motifs vaguement floraux, imbriqués les uns dans les autres. Il y avait un fauteuil en cuir confortable, quoiqu'un peu usé, dans lequel il ne s'était jamais assis depuis son arrivée, n'ayant jamais pris le temps de s'asseoir, de faire la cuisine, de regarder les bibelots de porcelaine posés sur la commode. Il se déshabilla entièrement et s'assit dans ce fauteuil au cœur duquel une autre personne s'était reposée avant lui. Il n'alluma pas la télévision, et demeura dans la pénombre, se perdant parmi les motifs du papier peint, se laissant gagner par une sorte de torpeur dont il n'était nullement familier. Par dessous les volets, un infime courant d'air frais lui caressait les mollets et les cuisses. La rue était parfaitement calme. La douceur de cette fin d'après-midi eût raison de lui, et il ferma les yeux. Il ne voyait rien sous ses paupières closes, il n'entendait rien de plus que le bruit des choses qui se trouvaient là autour de lui, il sentait le poids de ses mains posées sur ses cuisses nues, il sentait la brise infime glisser sur ses poils, sur chacun de ses poils, qui se dressaient sans violence, l'air enveloppait ses cuisses et enveloppait son sexe, son sexe aussi se dressait maintenant, doucement, sans qu'il le touche, il ne voulait pas ouvrir les yeux, il voulait que ses paupières demeurent closes pour mieux sentir, ses perceptions s'affinaient comme jamais, il commença à caresser son sexe, tout était frémissant, il se masturba doucement sans qu'aucune pensée, ni aucune image, ne s'infiltre entre son esprit et ses perceptions, il se masturba comme jamais personne ne l'avait masturbé, avec lenteur, sa main l'enveloppait, chaude, bienveillante, et le plaisir qui montait lentement dans ses veines, qu'il sentit monter lentement, n'avait rien de commun avec le plaisir qu'il avait pris les nuits précédentes, et les nuits d'avant, ni aucune nuit passée. Il demeura dans le fauteuil durant un temps infini, et d'une certaine manière, même quand il se leva, même quand il fut debout, vacillant, troublé, il sur qu'une partie de lui ne quitterait plus jamais ce fauteuil, qu'il était destiné où qu'il aille à transporter cette expérience avec lui, qu'il lui suffirait simplement de fermer les yeux et faire taire les pensées au dehors et au dedans de lui.
Des nuits précédentes, il ne dit rien à Nathalie, et à Sophie non plus, qui le regardait avec mépris quand il la croisait, il ne dit rien. La fille qui ne voulait pas donner son nom, il ne la revit jamais, peut-être était-elle de passage ici, à la station thermale, peut-être était-elle en réalité malade, peut-être ne lui restait-il que peu de temps à vivre, il pensa que c'était là une idée étrange, pas seulement morbide, mais étrange, laquelle il évita par la suite de penser.