4L
Ma première 4L était blanche, la seconde était tout aussi blanche, mais la troisième était bleue. Au bas du coffre, à l'arrière, était inscrit la mention : SAFARI. Ma troisième voiture était donc une 4L bleue safari.
Je dois en premier lieu faire l'aveu de mon absence d'intérêt absolu pour l'automobile. Si c'était possible, je m'en passerais volontiers. Je milite expressément pour la suppression de toute forme de déplacement motorisée et pour la généralisation de la marche à pied et de la bicyclette. Quand une de mes connaissances, un riche médecin, qui doit être quand j'y pense le plus fortuné, et de très loin, de mes amis, débarque dans la cour à l'entrée de la maison avec sa Porsche, laquelle change de couleur à peu près deux fois dans l'année, rapport au fait que mon ami fortuné, c'est dire s'il l'est !, plutôt que de réparer son véhicule quand le cas se présente, préfère ramener l'exemplaire défectueux au garage, le défaut en question ne consistant parfois qu'en une minuscule éraflure sur une portière, et en acheter une neuve, les riches ont de ces caprices !, quand donc il arrive devant chez moi avec sa nouvelle Porsche, dont la couleur change dirait-on au gré des saisons, quand il me propose d'en faire le tour et d'en visiter l'intérieur, je ne ressens aucune espèce d'émotion, je devine que son cœur à lui bat très fort, mais le mien de cœur bat juste ce qu'il faut pour continuer à vivre : les pare-chocs chromés, les portières rutilantes, les revêtements de cuir, ma laissent absolument froid. Je devrais lui dire que, jusqu'à récemment, je n'avais jamais conduit que des 4L, blanches ou bleues, ou lui faire part de mon opinion concernant les déplacements motorisés, et ma passion pour la marche à pied, et les chaussures, oui, une bonne paire de chaussures de marche est tout à fait susceptible de m'émouvoir, alors qu'une voiture ne m'émeut en rien, je suis du genre à mettre en place des rituels sophistiqués quand l'heure est venue de me séparer d'une paire de chaussures, le genre de godasses qui m'ont rendu de fiers services, solides, épaisses, dotées d'une tige rigide et haute qui maintient la cheville même dans les passages escarpés, aux semelles increvables, le genre de godasses qui, avec le temps, s'améliorent, gagnent en souplesse, épousent aussi bien la forme des pieds et la manière de marcher de celui qui les porte, et, mystérieusement, semblent apprendre des sentiers qu'elles empruntent, s'adaptant aux herbes humides aussi bien qu'aux rochers saillants, ne craignant bientôt ni le sable ni la neige, traversant bravement les torrents impétueux et tenant bon sur les plaques de glace, véritable interface entre le corps de l'homme et la terre, transmettant l'énergie de l'un dans les entrailles de l'autre, et réciproquement, si j'en prenais le temps, je pourrais sans peine dresser la liste des chaussures qui m'ont porté depuis trente ans, des chaussures autrichiennes, italiennes, suisses, allemandes, savoyardes, et même, récemment, canadiennes, des chaussures pas faites pour le bitume non, pas pour les trottoirs non plus, mais pour les chemins, la prairie, la rocaille, voilà ce que moi j'appelle des chaussures, d'autres diraient : des godillots, et godillots me va, et godasses, va pour godasses !, quand elles ont fait leur temps, rien n'est éternel, même les meilleures d'entre elles finissent par rendre l'âme, on les a trop poussées, il a fallu creuser des marches dans la glace, grimper des parois acérées, se poser sur des galets glissants au fond du torrent, se vautrer dans la boue, elles n'ont pas ménagé leur peine, la semelle éclate, le cuir se fendille, l'humidité passe au travers, les parois se déchirent, les voilà trouées, découpées, elles partent en lambeaux, pauvres godasses, alors un jour, l'heure est venue, faut se dire adieu, je les amène une dernière fois dans les montagnes, je cherche un coin discret, une petite forêt, quelques rochers, un bel et jeune arbre, pour une fois, je les porte dans mon sac à dos, elles sont bien à l'abri, protégées, une dernière ascension tout confort, et je les dépose précautionneusement entre deux cailloux au pied d'un sapin, l'une à côté de l'autre, afin qu'elles se sentent moins seules, je m'agenouille et dis quelques mots, me confond en remerciements, je dispose quelques brindilles tout autour, s'il y a des fleurs tant mieux, sinon quelques pierres plates feront l'affaire, merci pour tout les filles, et je m'en retourne avec aux pieds celles qui déjà leur succèdent, car il faut bien, la vie continue n'est-ce pas, tant qu'elle continue.
Mes 4L, maintenant que j'y pense, je n'y suis pas attaché autant qu'à mes chaussures, mais on fait tellement de route ensemble, forcément, ça donne des souvenirs, ce n'est pas rien, c'est un peu triste même, dois-je avouer. Bien que ça ne m'arrange pas en tant que militant pour les déplacements non motorisés, je dois admettre qu'à partir du moment où j'ai obtenu ce fichu permis de conduire, et ma première 4L, ma vie a changé du tout au tout. Pour le meilleur et pour le pire comme on dit. Le meilleur, c'est qu'enfin je pouvais m'échapper de la ville où je suis né, de la cité sinistre dans laquelle j'avais grandi. Le pire
Un ami à qui je parlais de ce projet d'écrire sur mes 4L a dressé en réponse la liste des engins motorisés qui l'ont accompagné tout au long de sa vie, une vie tumultueuse soit-dit en passant : deux GS, une orange et une bleu, mes deux Skoda, mes quatre Citroën, mes quatre Fiat, mes deux Express, ma Chrysler, ma Clio, mon Opel, ma Renault 5, ma 2O6, mon C15, mon 4x4 Suzuki, et mes trois Dacia, sans oublier mes 12 moteurs hors bord et de mes 9 bateaux — car mon ami est marin pêcheur, plus précisément pêcheur de palourde, enfin, il l'était, car aujourd'hui, il ne l'est plus rapport à de sérieux soucis de santé. On ne se rend pas compte du nombre de kilomètres parcourus dans une vie au volant de nos engins. Quand je discute avec les plus anciens du village où j'habite désormais, à la montagne, sur les hauts-plateaux, bien loin des cités donc, ils me disent : autrefois, on voyageait pas tant, la voiture, c'était pour les rares bourgeois du village, bien des paysans ont acquis leur premier tracteur avant leur première voiture, et ils se souviennent fort bien que leur parents et leurs grands parents, le jour du marché, parcouraient les quinze kilomètres qui s'étendaient entre le village et la ville à pied, guidant la charrette tirée par les chevaux sur de larges chemins lesquels, désormais, sont pour le plupart goudronnés, on partait tôt le matin, disent-ils, fallait compter trois bonnes heures, et l'hiver, avec la neige, on ajoutait facilement une heure de plus. Aujourd'hui, en dix minutes, par temps sec, on arrive à la sous-préfecture — mais il arrive encore, exceptionnellement, que le village soit bloqué par la neige, les routes qui y mènent fermées à la circulation, ça dure au pire un ou deux jours, mais c'est terriblement excitant. Lors de mon premier hiver dans le Cantal, j'avais garé ma voiture, une petite automobile pas du tout équipée pour rouler dans des conditions hivernales, sur le grand parking devant la cathédrale à Saint-Flour : un matin de décembre, après l'avoir cherchée un petit quart d'heure, j'ai fini par la deviner enfouie qu'elle était sous un mètre de neige fraîche. Les chasses-neige étaient passés par là, et le long des flancs de ma petite Saxo, s'accumulaient des tas de neige que le froid mordant du matin avait gelé, l'enserrant dans un étau puissant. Elle est restée là tout l'hiver, jusqu'au dégel, au mois de mars, l'hiver avait été particulièrement rude, j'ai compté deux autres voitures qui, comme la mienne, avaient préféré hiverner sous une couche de neige confortable, va donc pour l'hivernation, j'ai pensé, et j'ai sorti une vieille paire de skis de fond, qui ont fait l'affaire pour me déplacements les plus longs.